La Saint Valentin du CROUS – Chronique de l’an 2000

Tout d’abord bonsoir. Vous avez des aprioris et c’est tout à fait normal. Vous n’allez pas avoir envie de lire ce que je vais écrire, mais vous allez le lire et vous allez avoir envie de le relire. Un jour j’irais vivre en Alaska, je tiendrais le premier ranch de chevals de neige et je prendrais mon hydravion une fois par mois pour me rendre au Costa Rica manger une ou trois crêpes. En attendant j’ai une vie tout à fait normale et inintéressante que je rends intéressante en la vivant. Je ne vais pas faire que la raconter, je vais surtout l’adapter, pour que vous vouliez que mes 27 ans soient repoussés tous les ans. Ciao en italien, hasta mañana en espagnol, chaque semaine en français.


Mercredi, 14 février, fête de la Saint Valentin, autrement dit, fête des amoureux.

Chaque année une date de notre calendrier représente le jour où chacun doit se retrouver avec son âme sœur pour lui démontrer l’étendue de son amour par un cadeau qui rapporte de l’argent au capitalisme. Ceux n’ayant pas encore d’âme sœur à qui offrir quelque chose vont chercher à trouver une autre occupation qui change de l’ordinaire et qui sert à faire comme si cette journée était également spéciale pour eux. Tout le monde le sait, et tout le monde l’attend.

Mais une très faible partie de la société va en faire tout autre chose. Il existe un endroit dans le monde appelé le CROUS. Un mec qui vit en Sibérie l’a un jour créé. C’est un grand bâtiment où des centaines d’étudiants dorment dans très peu de mètres au carré, se douchent les uns après les autres et se font à manger sur des plaques de cuissons Philips chaque soir. Les gens ici vivent très différemment du monde extérieur, rien n’est comparable à leur routine. Ils font les choses autrement, ils font partie d’une communauté, un truc incontrôlable qui pourrait contrôler le monde.

Je fais partie de cette routine depuis presque 2 ans, enfin j’y ai échappé rapidement car je n’aime pas trop faire partie d’un truc plus grand que moi. Mais comme j’ai la carte d’entrée et que mes parents paient chaque mois, je peux quand même venir, observer, vivre le temps d’une journée ou d’une nuit comme eux. Il ne faut pas que ça dure très longtemps car sinon on ne peut plus en sortir.

C’est difficile à vous faire visualiser le truc mais sachez qu’il y a des soirées dans la laverie où les participants boivent des bières chères et dansent sans musique pour oublier qu’ils ne connaissent pas les gens avec qui ils font la fête et qu’ils sont trop timides pour leur demander comment ils s’appellent.

Personnellement, je me permets de juger mais je ne connais pas grand monde, juste mon voisin de l’année dernière qui est parti et mon nouveau voisin à qui je n’ai jamais parlé. Enfin si, un jour je suis allé toquer à sa porte tard car il avait pour habitude de laisser la musique en continu pendant qu’il s’endort. Il écoute du Céline Dion jusque 3 heures du matin et s’il est éveillé il chante avec elle. J’aimerais le dénoncer mais j’ai vraiment l’impression qu’il a de l’influence sur la ménagère d’aujourd’hui et qu’il leur donne des cours de fitness entre 19 et 20h.

Voilà, aujourd’hui nous sommes le 14 février et cette date est assez connue pour mériter d’apparaître en gros dans les agendas des adolescents. Le 14 février fait partie des grandes dates où normalement la journée doit être spéciale. Comme Pacques, la Fête Nationale, Halloween ou Noël, chaque personne du monde peut au moins attendre ces journées en se disant qu’aujourd’hui un tout petit détail sera différent et donc que ce jour ne sera pas un jour de routine. Même le célibataire sera un tout petit peu heureux de voir que les fleuristes font des offres sur les roses, même les parents stériles auront le sourire en donnant des bonbons aux enfants du quartier, même le solitaire aura de l’espoir en voyant les lumières de Noël décorer sa ville. Pas au CROUS.

Les règles sont claires, les jours sont les mêmes, la seule différence est son déterminant, il y en a 7, c’est simple, ce sont les jours de la semaine. On a le droit de faire des choses différentes le lundi et le jeudi, mais aucune importance ne doit être accordé aux occasions, aux fêtes, aux traditions. Ce sont des concepts commerciaux créés pour nous faire dépenser et il est clair que ces dépenses ne sont pas dans le budget d’un habitant du CROUS, surtout lorsque les lardons augmentent de 10 centimes.

Le jour de la Saint Valentin, aucune personne du monde extérieur ne l’oublie, tout le monde se sent obligé de faire quelque chose. Les gens en couple n’ont pas trop de soucis, les activités de couple ne manquent pas. Les célibataires espèrent jusqu’à minuit passé que quelque chose se passera. Certains vont en date, d’autres se rejoignent avec d’autres célibataires, et les derniers solitaires essaient de faire semblant que cela ne les touche pas et ils accordent de l’importance à un autre évènement de leur journée. Enfin bref, tout le monde accorde de l’importance à une journée comme celle-ci et personne ne passe à côté.

Sauf au CROUS, la routine règne. Ce n’est pas le 14 février, c’est juste un mercredi, un de ces jours que l’année possède en 52 exemplaires. Et le mercredi, il faut se lever, sortir de sa chambre pour aller aux toilettes, revenir, ouvrir son paquet de céréales, les verser dans son lait froid car le temps est trop juste pour aller le chauffer aux cuisines, enlever son pyjama, prendre sa serviette et son gel douche, quitter la chambre pour aller à la douche, revenir car les 2 cabines sont occupées, y retourner, prendre sa douche, pleurer qu’une nouvelle journée commence, pleurer car personne n’écoute le matin, pleurer car personne ne peut le voir lorsqu’on se douche, revenir dans sa chambre lorsqu’on est presque sec, enfiler de nouveaux vêtements qu’on tire de son armoire, mettre ses chaussures et accrocher les scratchs, ouvrir sa porte, la fermer avec une clé, aller en cours, revenir de cours, ouvrir sa porte avec la même clé, poser ses affaires, se reposer 27 secondes en s’asseyant sur son lit, prendre son paquet de pâtes, remplir une casserole d’eau, aller aux cuisines, faire chauffer l’eau, préparer ses pâtes de la meilleure des façons, décider que ce sera bolognaise aujourd’hui, rentrer avec sa casserole de pâtes jusqu’à sa chambre, manger ses pâtes, poser la vaisselle dans le lavabo, reprendre ses affaires, partir, ne pas oublier de fermer la porte à clé, aller en cours, revenir de cours, ouvrir de nouveau sa porte avec de nouveau la même clé, faire la vaisselle, ouvrir son sac, travailler, attendre que la cloche sonne pour reprendre son paquet de pâtes en mains, aller aux cuisines, se rendre compte qu’il n’y a ni crème, ni lardons, ni bolognaise pour accompagner, préparer des pâtes seules, prononcer son premier bonjour de la journée à l’autre occupant de la cuisine, rentrer dans sa chambre avec les pâtes, s’enfermer pour la plus grande durée de la journée, manger ses pâtes, ne pas oublier de boire de l’eau, poser la vaisselle dans le lavabo, travailler de nouveau, faire la vaisselle pour le lendemain, écouter un peu de musique en mettant son pyjama, éteindre la musique si on est sympa, s’allonger sur son lit, lire un peu, s’allonger en regardant le plafond, pleurer, tourner la tête, éteindre la lumière, s’endormir.

Ce mercredi 14 février est passé vite, comme tous les mercredis, comme tous les jours environ, à part le mardi où on peut aller au restaurant universitaire manger des frites et se sentir entouré.

Le réveil, aujourd’hui, jeudi 15 février, les habitants du CROUS se lèvent et commencent la même routine, hier n’a pas été spécial, hier a été un mercredi, hier n’avait pas d’importance, comme aujourd’hui, comme sûrement demain, et vous ? Vous avez fêté votre amour hier ? Ou alors vous avez essayé de fêter autre chose ? De célébrer le fait de de ne pas célébrer de fête ? Ne vous en voulez pas, c’est la vie, et lorsqu’on appartient au monde, on n’échappe pas à la société. Ce n’est pas forcément mauvais, ça peut nous rendre heureux, malheureux, riche ou pauvre, mais ça a peu d’importance, ça nous rend vivant. Il est très peu conseillé par les médecins de la vie de ne pas vivre. Alors continuons à vivre selon les dates que la société nous demande. Participons au jeu, gagnons, perdons, l’issue sera la même.


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Josh – Chronique de l’an 2000

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