Les libertés de la presse, première partie : les assassinats – Dossier

En 2018, 80 journalistes sont morts.

Plus de 700 journalistes sont morts en 10 ans selon l’ONG Reporters Sans Frontières.

Voilà le classement mondial de la liberté de la presse toujours selon l’ONG, qui fait référence : https://rsf.org/fr/classement

« La haine contre les journalistes proférée, voire revendiquée, par des leaders politiques, religieux ou des “businessmen” sans scrupules a des conséquences dramatiques sur le terrain et se traduit par une hausse inquiétante des violations à l’égard des journalistes. Démultipliés par les réseaux sociaux, qui portent à cet égard une lourde responsabilité, ces sentiments haineux légitiment ces violences et affaiblissent, un peu plus chaque jour, le journalisme et, avec lui, la démocratie. »

Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters Sans Frontières

 


 

Dans un premier temps, évoquons ici quelques affaires de meurtres de journalistes assez révélatrices du climat mondial. Les attentats de Charlie Hebdo en 2015, les assassinats de Daphne Caruana Galizia, à Malte en 2016, 

Il y a des affaires symboliques. Il y a des événements qui rappellent à quel point il s’agit d’un métier délicat. Il y a tous les débuts de janvier, qui disent le courage d’une bande dessinateurs, qui incarnent pour toujours ce qu’est la liberté. 

Les dessinateurs de Charlie Hebdo incarnent le combat pour la liberté de la presse. Attaqués et tués dans leur rédaction, rue Appert à Paris. Cabu, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré, dessinateurs. Bernard Maris, économiste. Elsa Cayat, chroniqueuse et psychanalyste. Michel Renaud, invité de la rédaction. Franck Brinsolaro, policier chargé de la protection de Charb et Ahmed Merabet, policier aussi, qui patrouillait. 

Tués parce qu’ils avaient décidé de l’irrévérence comme une ligne éditoriale, du rire comme rédacteur en chef, plutôt que de la crispation. L’histoire remonte à 2006, quand une semaine après France Soir, Charlie Hebdo décide de publier les caricatures de Mahomet 

Qu’on ne s’y trompe pas, quand Charlie Hebdo cherche à faire grincer les dents, c’est pour attirer l’attention sur une cause, comme ce fut le cas avec l’affaire du petit Aylan en couverture. Mais précisément pour alerter et interpeller des consciences, parfois endormie sur certains sujets. Et si Charlie Hebdo est un journal athée, le postulat n’est pas de cracher sur la religion mais de dénoncer l’aliénation dans la foi. Et de toutes façons, il n’y a rien là qui puisse justifier l’assassinat de journaliste, rien qui puisse justifier, comme on le lit si souvent sur les réseaux sociaux, que « c’était mérité ». 

 


 

Le 16 octobre 2017, une voiture explose à Bidjina à Malte. Daphne Caruana Galizia vient de mourir, c’était sa voiture, elle était piégée. On ne piège pas une voiture au hasard. Daphne Caruana Galizia était journaliste. 

Connue pour son courage et sa détermination, elle était même présentée un an avant son assassinat comme l’une des personnalités qui faisaient bouger l’Europe. Cette journaliste, très impliquée dans la révélation des Panama Papers avait alors prétendu qu’une entreprise maltaise était la propriété cachée de la femme du Premier Ministre de l’époque, Joseph Muscat. Michèle Muscat était soupçonnée de posséder un compte au Panama pour y toucher des pots-de-vins de l’Azerbaïdjan en échange d’un droit de travailler à Malte pour l’entreprise en question. Un scandale qui avait provoqué la tenue de nouvelles élections. 

A l’époque, à part un peu sa maison et sa voiture et son chien égorgé, et quelques dizaines de menaces de mort, elle s’en sort. Mais pas le 16 octobre 2017.

Heureusement, il existe, en réaction aux assassinats de journalistes, un dispositif nommé Forbidden Stories. Forbidden Stories est un fond commun, une base de données où les journalistes du monde entier déposent régulièrement leur travail. S’il leur arrive quelque chose, d’autres journalistes peuvent terminer le travail qui a coûté la vie à leurs confrères et consœurs. 

Dans le cas de Daphne Caruana Galizia, cela s’appelle le projet Daphne. Ce projet, son travail révèlait que le Premier Ministre maltais, toujours Joseph Muscat vendait, avec l’homme d’affaires suisse Chistian Kälin, la nationalité maltaise à des personnalités fortunées pour qu’elles profitent d’une fiscalité favorable notamment. Quelques temps avant sa mort, elle avait révélé des mails accablants entre les deux hommes. Comme par hasard.

 


 

Il y cette affaire qui nous ramène le 21 février 2018, dans la nuit, à une cinquantaine de kilomètres de Bratislava, la capitale de la Slovaquie. Jan Kuciak et Martina Kusnirova sont assassinés par balles, les deux fiancés avaient 27 ans. Ils sont morts parce que Jan Kuciak était journaliste, un journaliste de convictions, d’investigation, enquêtant sur les liens entre des personnages slovaques et une mafia calabraise, la ’Ndrangheta. 

Dans l’est de la Slovaquie, la mafia italienne et des hommes politiques slovaques s’arrangeaient selon Jan Kuciak pour détourner des fonds structurels européens. 

La mort du journaliste et de sa compagne ont provoqués une immense émotion, de grandes manifestations dans le pays qui conduiront à la démission du ministre de l’intérieur, Robert Kaliňák et du chef du gouvernement Robert Fico. Jan Kuciak avait enquêté par le passé sur les deux hommes et leurs liens avec des oligarques.

 


 

L’année dernière également, Jamal Kashoggi, journaliste saoudien a été assassiné. Le 2 octobre 2018, il semble avoir été démembré vivant au consulat d’Arabie Saoudite en Turquie à Istanbul. Cet assassinat fait énormément parler depuis. Parce qu’il a été commandité, pas par n’importe qui. Mohammed Ben Salman, prince héritier d’Arabie Saoudite est le commanditaire de l’assassinat. 

Jamal Kashoggi, est d’abord proche de Mohammed Ben Salman, en qui il voit un réformateur d’un pays aux règles très strictes, où le Coran est constitution et où la femme est un objet. Mais peu à peu, les deux hommes rompent. Kashoggi critique Donald Trump, ce qui déplaît à Ben Salman, on lui retire son droit d’exercer. En 2017, il s’exile aux Etats-Unis, écrit pour la presse, critique son régime, notamment sur la question de la guerre au Yémen, où comme il l’a fait toute sa carrière, sur la place de la religion dans son pays. Sa cible privilégiée est le prince héritier, Mohammed Ben Salman. 

Alors, le pouvoir l’a fait taire, en le démembrant. 

 


 

Voilà. Ces femmes, ces hommes, tous tués pour leurs travail. 4 assassinats parmi tellement d’autres, en seulement 4 ans. La liberté de la presse est un combat pas gagné du tout. Pensons souvent à ces femmes et ces hommes, qui sont morts pour dire le monde tel qu’il est, en sachant tous très bien, que leurs vies étaient menacées.

Dans une deuxième partie de ce même dossier, sur les libertés de la presse, nous vous proposerons de parcourir le monde pour découvrir les méthodes, violentes ou softs, qui contraignent les journalistes de la Turquie à la France, de la Chine aux Etats-Unis en passant par la Russie, des politiques aux financiers. 

 


 

Arthur Guillaumot – Dossier 

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