Homard – Nouvelle

Je suis en train de terminer une énième année, donc je dois faire des stages. Bientôt je vais être médecin et je vais m’installer avec une belle femme qui sera amoureuse de moi. Dans mon cabinet, je ne sais pas encore où il sera, il y aura des photographies de pays que je visiterai au mur et ça sera beau.

L’autre jour j’étais en stage dans un hôpital psychiatrique. Là-bas, tout est étrange, le temps n’a pas de prise, dehors le silence, et dans les murs, le tumulte. Celui des cris, celui des âmes qui se cognent en silence contre les parois du corps. Dans les couloirs, l’apesanteur est différente. Je suis en train de terminer et je suis toujours aussi sensible. Même j’espère le rester. En hôpital psychiatrique, je suis bouleversé. Bien sûr, c’est violent, d’être bouleversé. Hygiène des émotions, au début je pleurais pendant ma pause repas.

 

Ce dont je veux vous parler, c’est d’une histoire qui m’est arrivée il y a deux semaines et dont mon esprit ne peut absolument pas se débarrasser. Vous savez d’habitude quand quelque chose vous tracasse, ou vous bouleverse, au début ça vous prend tout le ventre et l’esprit tout le temps, à tous les moments, et puis de moins en moins jusqu’à presque plus.

Il y avait un type étrange dans cet hôpital, il avait de longs cheveux noirs, qui tombaient juste sur ses épaules. Ce mec était très calme, pas comme la plupart des gens qui se trouvaient dans le service. Ses gestes étaient tranquilles, sa voix était douce quand il parlait, il ne disait que le strict minimum.

Le pyjama fourni par le service collait bien avec l’uniformité si douce de tout son être. Je ne sais pas trop ce qu’il faisait là. J’ai essayé plusieurs fois de lui poser des questions mais il faisait un bref signe de la main pour évacuer tous les sujets. Ou pour chasser des moustiques qu’il était le seul capable de voir, je ne sais pas. Il regardait un épisode des Simpson en boucle.

Il communiquait parfois, en utilisant des post-its, je ne sais pas s’il avait fait vœu de silence ou quelque chose comme ça. Personne dans le service n’en savait trop sur lui. De toutes façons on n’a pas le temps, on doit se dépêcher, tout le monde s’active tout le temps, les chronos assourdissants dans la tête couvrent les histoires vraies.

Un jour, il n’était plus là, et c’est ce jour dont je veux vous parler. Sa chambre était recouverte de post-its. Il y en avait partout sur les murs, sur les objets, aux barreaux du lits. Comme ils étaient de couleurs différentes, inégalement répartis, ça donnait l’impression d’une œuvre d’art. Je me suis dit que peut-être personne n’avait encore vu l’œuvre puisqu’il était très tôt. Que celui ou celle qui verrait ça, qui que ce soit, n’aurait pas le temps de tout lire et de tout classer. Parce que comme j’ai tout récupéré, j’ai tout remis dans l’ordre de 1 à 217.

« Je suis né dans une famille normale, même si je ne sais pas ce que ça veut dire une famille normale. Mes parents avaient dû donner beaucoup d’eux-mêmes pour sortir de leur condition initiale, et de leurs familles respectives, qui n’étaient pas respectables.

Je suis né dans une ville connue pour brûler beaucoup de voitures. J’ai grandi tout seul un peu à l’ouest, au sud de nulle part. Si je vous disais où, vous ne connaîtriez pas, alors ça sert à rien. J’étais sage à l’école et un bon enfant, vraiment le genre de môme sacrément respectable, gentil et tout. J’avais pas d’amis, d’ailleurs j’ai jamais eu d’amis. J’ai toujours trainé tout seul, usé mes baskets en marchant dans des rues de villes ou je ne connaissais personne. J’allais parfois dans des cafés en rêvant à des grandes discussions mais bon tout le monde fume des cigarettes et les serveurs sont juste des cons qui mettent 1000 ans à vous servir un café dégueulasse à 12 francs.

La vie se déroule super vite, on dirait pas comme ça. Je voulais faire des études compliquées et qui durent longtemps pour éviter une trop grosse promotion. Mais tout le monde fait des sacrées études maintenant. Une fois il y avait trop de monde à l’accueil alors j’ai raté ma vie. C’est comme ça, je veux dire j’ai tout de suite compris. J’ai pas fait ce que je voulais c’est sûr. Je voulais voir des pays cools, en changer souvent, ne connaitre personne mais croiser tout le monde. Devenir accroc à quelque chose mais réussir à arrêter. Manger des fruits inconnus. Faire du bateau sur un fleuve avec des crocodiles. Casser des fenêtres avec ma main droite. Être pote avec des animaux d’une espèce en voie d’extinction et mourir en les défendant.

A la place je suis allé tous les jours au même travail, mes trajets étaient les mêmes, une application sur mon smartphone me le disait. Je faisais toujours en sorte de terminer ma journée sur un nombre rond de pas, calculé par mon téléphone. Par exemple 9000 pas. Je travaillais dans une grosse boîte de télécommunication, service client. J’allais faire mes courses dans un supermarché, une appli sur mon téléphone disait que les produits que j’achetais étaient tous mauvais. Je faisais exprès parce que j’avais pas envie de mourir vieux, mais que l’alcool me déplaisait et que je n’aimais pas le goût des clopes.

J’allais voir mes parents un week-end sur trois. Sauf quand un anniversaire ou une occasion le justifiait.

Je ne sais pas si les posts-its sont dans le bon ordre, peut-être qu’ils racontaient une histoire complètement différente.

Au bout d’un moment vous avez l’impression d’une grande apnée. Ou alors peut-être parce que ça ressemble à l’impression que l’on a dans un sous-marin. Je ne suis évidemment jamais allé dans un sous-marin. Je ne vais plus à la mer. Le dernière fois que j’y suis allé c’était dans un club de vacances. C’était à une époque ou je cherchais à rencontrer des gens. J’avais attrapé une verrue et je n’avais parlé à personne sauf à un mec qui voulait se battre. Depuis je n’étais pas retourné à la mer.

Quand tous le monde parlait autour de moi, que tout fait du bruit ; j’avais l’impression d’être sous l’eau. Que l’eau rentrait dans mon nez, que son sel brûlait mes yeux trop vident, que je cédai les réserves d’oxygène de mon corps à l’immensité des fonds marins.

Ma vie rythmée de bip et de bip-bip faisait la gueule sur les caméras de surveillance.

Un jour, je faisais les courses. Je traversais une sale période, une vraie tempête marine. Le grand océan broyait mon corps, ses vagues plein cap sur ma face, traversée en solitaire.

Le supermarché est le lieu qui vous fait le plus cruellement sentir la solitude. Elle est bruyante, tellement imposante, comme une allée de plats pré-cuisinés fait de portions pour 2 personnes. Les préservatifs pas loin des rasoirs et du dentifrices et des mouchoirs.

Le format familial du papier hygiénique. Ma solitude promenée dans un caddie quasi vide, les sacrifices de mots, les caissières scarifiées, les caries tarifées, la vie, les allées.

Mon âme à la balance comme des kiwis. Mais eux ils avaient connu la mer. Et goûtaient le silence au milieu du bruit, autour des discussions.

Sur mon téléphone nouvelle génération, je suis allée voit la recette du Homard.

« achetez le homard bien vivant, avec une carapace dure et un œil noir et brillant »

« plongez la bête d’abord dans une eau tiède pour la laisser s’endormir (presque) paisiblement avant l’ébullition »

J’ai déposé mon téléphone dans l’eau des homards. Personne ne me passait jamais de coups de fils. Pourtant j’étais inscrit sur toutes les plateformes publicitaires pour recevoir les bons plans, comme « bonsplans.com », « commentéconomiser.fr », « noarnaque.com ». Quand les employés téléphoniques me proposaient de changer de forfait étaient des femmes, elles avaient toujours des voix intéressantes, alors je changeais de forfait.

Le plus gros des homards, surement le président de la république des homards s’est octroyé le droit de jouer avec mon téléphone-épave.

J’ai regardé les homards. Jusqu’à la fermeture du magasin. Parfois, des gens achetaient des homards, et ces ventes devenaient les ruptures amoureuses que je n’avais pas connu. Je ne suis pas allé chercher une chaise au rayon chaise. J’ai eu un rapport humain :

 «  Monsieur, vous allez rester devant les homards toute la journée ? a demandé le vigile.

–  Oui

–  Ah bon. Mais vous allez en acheter un ?

–  Non »

En partant il a murmuré « putain il est flippant ce connard ».

Quand il n’y avait plus personne dans le magasin, que c’était l’heure de la fermeture, le vigile est revenu. C’est là que j’ai essayé de le tuer. Vite fait. Il a eut pas trop mal mais il a appelé les autres vigiles. Moi j’ai posé des homards dans mon caddie, et j’ai couru.

Un vigile m’a éclaté par terre.

Je me suis réveillé ici, il y a quelques semaines. Quand j’ai un coup de mou je regarde un épisode des Simpson ou Homer veut manger un homard qu’il achète mais il ne le trouve pas assez gros alors il décide de l’engraisser. Pendant la période d’engraissement, il tisse un vrai lien avec le homard, qu’il finit par appeler « Homard Simpson ». Je ne regardais pas la fin parce que Homer veut que Homard prenne un bain, et il finit comme tous les autres homards.

Maintenant voilà, je me suis un peu reposé. Alors je vais aller voir la mer. Et mon corps dans l’eau, l’état aquatique, les vagues à hauteur de rêves qui claquent les tempes. Le son du sous-l’eau. Le sel qui pique les yeux. Les cheveux qui se plaquent au crâne. Et surtout les abysses »

 

Ce post-it était le plus haut de tous, j’imagine que ça voulait dire que c’était la fin de son histoire, ou alors juste qu’il n’avait plus de post-it.

Je ne sais pas si les posts-its sont dans le bon ordre, peut-être qu’ils racontaient une histoire complètement différente.


Arthur Guillaumot 

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