Nikola, fils de réfugié Serbe, portrait d’une génération abîmée – Portrait

J’avais rencontré Nikola autour d’un verre, sur la terrasse ensoleillée d’un petit café. Nous avions échangé longtemps sur la vie et sur la façon dont les gens tenaient le coup. Un an après, il décide de se livrer à nous sur son passé et les épreuves qui font de lui ce qu’il est devenu. Afin de respecter son anonymat, nous avons décidé de modifier les noms des personnages et des lieux français.


C’est en 1997 que Nikola naît, dans la ville de Novi Sad en Serbie. Il raconte qu’à cette époque “la vie était belle”. Une enfance simple, qui est rapidement heurtée par le départ de son père pour la France, en tant que réfugié politique. A cette époque, il est devenu impossible de trouver du travail en Serbie. “Ma mère nous a élevé seuls, mon frère et moi.”

Le 6 mars 1998, le gouvernement de l’Albanie s’effondre, déclenchant une guerre opposant l’armée yougoslave à l’armée de libération du Kosovo et l’OTAN. L’année d’après, la ville dans laquelle vit Nikola se fait bombarder par l’OTAN. Nous sommes le 24 mars 1999 et il n’a encore que deux ans. Les opérations, censées se limiter à trois ou quatre jours de bombardements symboliques, prennent finalement fin au bout de 78 jours.

“J’avais seulement deux ans, mais c’est le plus gros souvenir que je garde de la Serbie. Pendant les bombardements, on était tous partis se cacher dans notre sous-sol. Je me rappelle même que j’avais mis un casque. Un casque de la guerre quoi, que mon grand-père avait laissé. Ça m’avait marqué.”

Pendant ces longs mois, sa mère le laisse jouer dehors la journée. Il est encore petit. Pour elle, c’est impossible de le laisser enfermé à l’intérieur pendant des semaines. Son père quant à lui revient de temps en temps les voir, son frère et lui. “C’était surtout pour Noël qu’il revenait, avec des gros sacs de cadeaux. Je m’en rappelle, j’étais toujours content.” Ces visites éphémères durent six années avant que Nikola, sa mère et son frère ne le rejoignent. C’est en 2003 qu’ils s’installent en France. Nikola fête ses six ans.

“J’ai eu la chance d’aller directement en maternelle. Mon frère a redoublé son CM1 parce qu’il ne parlait pas un mot de français. Je me rappelle que j’ai pris beaucoup de temps pour apprendre. Je ne comprenais que la moitié de ce que disait la maîtresse. Elle m’avait privé de récré parce que j’avais répondu “non” à une question que je n’avais pas comprise.”

A Dijon, il habite avec sa famille dans un petit appartement. Son père travaille, sa mère n’en a pas envie. Elle veut s’occuper de ses enfants. Les disputes incessantes incitent alors son père à menacer sa mère de “la jeter de la maison”.

“Je me rappelle une dispute. Mes parents s’étaient engueulés très très forts. Ma mère pleurait. On était dans le salon avec mon frère, on entendait tout. Je me souviens que mon père avait dit à ma mère “Tu vas aller travailler, t’es pas une princesse ici”, ce à quoi elle avait répondu “Si, je suis une princesse.” Il l’avait frappé à ce moment-là. Je revois ma mère par terre dans le couloir, avec une bosse sur la tête et des bleus partout.”

A la suite de ces événements, le frère de Nikola commence à être de plus en plus violent avec lui. Chaque jour, il le bat et le mord sans raison, finissant par lui laisser une cicatrice sur son épaule gauche. A cette période, la violence semble être un argument de pouvoir et de crédibilité dans sa famille.

“Mon père adorait la ceinture”. – Une phrase qui justifie pourquoi à l’école on lui demande d’où viennent ses blessures sur le corps. Nikola comprend aujourd’hui le comportement de son père, bien qu’il ne l’excuse pas. Son grand-père paternel était alcoolique. Il avait interdit au père de Nikola de voir sa mère pendant 40 ans et le battait chaque jour. Ce problème avec les femmes qui hante son père a fini avec le temps par se répercuter sur lui-même. Depuis ces années-là, Nikola exprime un manque d’attention et d’affection qui commence enfin à s’estomper.

“Ça m’avait vraiment traumatisé à l’époque. Mon frère me frappait parce qu’à 12 ans je n’avais jamais encore embrassé de fille. Il me disait que ce n’était pas normal, et il me traitait de “pédé”. Moi je m’en foutais, je jouais tranquille avec mes Pokémons et j’avais besoin de rien d’autre. Après ça, j’ai eu une énorme pression sur plein de choses dans ma vie.”

Son arrivée au lycée marque sa première relation amoureuse, suivie de sa première dépression. Des histoires de jalousie et de tromperies qui le font couler. A 17 ans, il arrête de manger et perd 6 kilos en quelques semaines, à force de vomir d’anxiété tous les matins. Le médecin lui prescrit des antidépresseurs qui ne font qu’aggraver son cas.

“J’avais fini par mélanger l’alcool et les antidépresseurs. Je ne sais pas ce que je cherchais mais je me faisais beaucoup de mal. Je me provoquais. Le jour où j’ai avoué à mes parents que selon le docteur ma dépression était due aux problèmes familiaux, mon père a rigolé puis a voulu me jeter de la maison.”

C’est à 19 ans, lors de sa première année de fac que Nikola fait sa première tentative de suicide. Un surdosage d’une quarantaine de médicaments, de somnifères, d’anxiolytiques et d’antidépresseurs qui sont pour lui une issue à tous ses problèmes. Nikola a perdu tout souvenir de ce moment. Cette résistance à une quantité aussi importante de pilules surprend les médecins. Les semaines suivantes, il développe une addiction aux somnifères et ses pertes de mémoire s’intensifient.

L’année d’après, son père expulse sa mère et lui de la maison et part vivre à Paris. Nikola reste à Dijon et entame sa deuxième année de fac durant laquelle il a une nouvelle relation amoureuse. Cette fille, pour de multiples raisons, finit par le pousser à bout et le conforte dans son idée d’arrêter de vivre. C’est déjà sa quatrième tentative de suicide, et pour lui c’est la bonne.

“Je voulais la planifier à l’avance. Pour moi, c’était la finale. Je voulais que ce soit le jour de mon anniversaire en fait. Les gens qui veulent se suicider, ils planifient toujours cet événement à une date qui a été importante dans leur vie. J’avais prévu de faire de l’Harakiri. C’est une tradition japonaise qui consiste à s’éventrer en fait. C’était surtout symbolique. Je culpabilisais de tout, j’avais honte de ce que je représentais. Je voulais juste mettre un terme à ma vie. J’avais envie que les gens se rendent compte de ce qu’ils avaient fait, qu’ils regrettent tous.”

Il est hospitalisé en psychiatrie d’urgence ce même mois, pendant deux nuits. On lui décèle des troubles de la personnalité borderline, qui se manifestent par un manque de contrôle de ses émotions et de l’image de soi-même, une forte impulsivité et une peur incontrôlable de l’abandon. Il suit alors cinq traitements importants sur la durée d’un mois. A cette période, ils ne se reconnaît plus, son regard semble vide.

Quelques années plus tard, à la suite de traitements lourds et d’une meilleure stabilité dans sa vie personnelle, Nikola se déclare “officiellement sorti de la dépression”. Le temps lui a permis de se questionner sur son existence et sa place dans sa famille. Après une longue réflexion, il renonce à partir de chez lui pour construire quelque chose de nouveau. Pour aider sa mère financièrement, il arrête la fac et est embauché comme inventoriste de nuit.

Après les événements de ces dernières années, Nikola réalise que sa principale envie est celle de travailler en psychiatrie, en tant qu’infirmier. Il s’inscrit donc en école d’infirmier et commence ses nouvelles années d’études.

“Durant mon stage, j’avais une patiente assez âgée. Je devais lui poser des questions dans le cadre de mes études. On a parlé pendant longtemps et elle s’est ouverte à moi. Elle a fini par pleurer de soulagement en me disant qu’elle ne s’était jamais sentie aussi bien écoutée et que je devais continuer de faire ça pour aider les gens. C’est une sorte de revanche sur tout, sur mes problèmes et sur mon passé. C’est aussi que je ne veux pas que des infirmiers traitent les malades comme on l’a fait avec moi. Au final j’apprends des erreurs des autres. Je veux du respect dans ce genre de lieux. Et mon bonheur je le trouve dans les paroles des gens qui me disent que je les ai aidés.”

Aujourd’hui, Nikola illustre cette inexistence de fatalité et de prédestination de vie, se frayant un chemin opposé à celui de son père et de son grand-père. Il se sert de ses expériences passées comme des armes pour le futur, se promettant de ne pas reproduire ses erreurs et les erreurs des autres. Pour lui, c’est un nouveau combat qui commence.


Pauline Gauer – Portraits

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