Turquie : Pauline – Carte Postale

Juin 2019, Kumluca, Turquie. J’avais décidé des mois auparavant de tenter une nouvelle expérience : HelpX. J’étais tombée dessus par hasard un jour. Un petit site vieillot, quelques informations essentielles sur des endroits dans le monde où l’on demande de l’aide pour quelques temps, en échange d’un logement et de repas.

J’avais contacté Lise. On se connaissait depuis plus de deux ans et je savais qu’elle voudrait tenter avec moi cette aventure pourtant incertaine mais qui m’attirait. On avait choisi le sud de la Turquie, dans un hôtel / bungalows qui ressemblait plus à une ferme qu’autre chose. Quelques échanges rapides via WhatsApp et on avait trouvé un travail chez eux, pour à peu près dix jours. Nous n’étions pas payées mais nous avions quand même des heures de pause durant lesquelles un tas de trucs étaient prévus.

Antalya, sortie de l’aéroport. Quelqu’un nous attendait avec une affiche “Pauline Gauer et Lise Grostas”. On avait rigolé la veille de ce que ça pourrait donner. Résultat : impossible de se retenir arrivées sur place.

A l’hôtel, personne ne parlait anglais. Ils ne comprenaient pas que deux filles dorment dans la même chambre et ils insistaient pour nous en donner une de plus sans augmenter le tarif. Avec Lise, on ne voulait pas, on avait un peu peur de se retrouver seules dans cet endroit complètement inconnu et différent. Et puis, c’était marrant de dormir ensemble, un peu comme une soirée pyjama, le début de l’aventure.

On a quitté l’hôtel et pris la route le lendemain. Arrivées sur notre lieu de travail, une femme nous attendait. Elle ne parlait pas du tout anglais. Tout commençait plutôt bien. C’était un endroit paisible, sous les pins, entre deux collines. Plutôt loin de la ville mais on la voyait d’en haut. Il y avait des cabanes en bois, les unes à côté des autres. Lise et moi, on dormait dans celle du fond. 9m² dans lesquels un lit simple, deux lits superposés et une salle de bain rustique sans rideau ni porte, se battaient en duel.

C’est à ce moment qu’a commencé notre séjour dans ce lieu coupé du monde. Une piscine que l’on devait nettoyer toutes les trente minutes car des aiguilles de pins tombaient dedans. Un hamac à côté de la terrasse. La cuisine où l’on passera les trois quarts de notre temps. Une ferme avec des poules, des oies, des moutons, des chats et cinq chiens qui nous suivaient tout le temps. D’ailleurs, petite anecdote : un des chiens n’avait pas de nom. Les propriétaires l’ont appelé Macron, avec un accent turc, pour nous faire rire à la base. Mais ils ont fini par garder le nom et renommer la femelle Brigitte.
On se levait à 7 heures du matin, pour finir notre travail à 22 heures et se coucher aux alentours de minuit. Nos journées étaient remplies. Travail, pause qui se transformait en exploration. Travail, repas, dodo.

Ça a été une expérience enrichissante dans le fond.  J’aurai peut-être dû plus me renseigner sur leur niveau d’anglais qui n’a, en quelques sortes, fait qu’empirer nos relations. Traduire chaque phrase sur Google Traduction, du français au turc et du turc au français. Ça donnait des résultats incompréhensibles. On se faisait engueuler. Comme cette fois où la traduction nous a dit “acheter balai”, et que l’on expliquait à Tulay, la propriétaire, que l’on ne comprenait rien. Elle s’est énervée plutôt violemment en jetant le téléphone et nous insultant probablement en turc. Avec Lise, nous étions restées là, sans rien dire. Deux gros caractères qui avaient choisi depuis le début de se laisser marcher dessus par ces gens, dont la culture étaient trop différente de la nôtre sûrement.

Au fil des jours, nos noms s’étaient transformés en “Pauline” y compris pour Lise, puis en “pscht pscht” accompagnés par un mouvement de doigt vers la tâche à effectuer. Nous travaillions 8 heures par jour gratuitement lavant les chambres, la vaisselle, les tables, la piscine et le sol. Vidant les mégots de messieurs-dames, pendant qu’ils regardaient la télévision en fumant toute la journée. Ils se moquaient souvent de la manière dont on faisait les choses. C’était un peu de l’exploitation. Ils avaient le sentiment que nous devions travailler autant parce que nous leur devions tout. A la base, nous nous étions entendus sur un travail d’aide en échange d’un lit. Alors avec Lise, nous nous étions rebellées et les relations avaient fini par un peu s’améliorer.

Heureusement que la saison touristique n’avait pas encore démarré, et qu’il y avait peu de clients. Heureusement que nous avions notre petit chez-nous. Heureusement que nous étions toutes les deux, un peu seules contre le reste du monde. Heureusement que Tulay cuisinait extrêmement bien. Elle nous faisait des beignets le matin. Dans ces moments, on s’aimait un peu tous. Un jour, ils nous ont apporté deux petits chats roux. Mise à part le travail : c’est un havre de paix.

Heureusement surtout que nous avions une voiture, qui transformait nos pauses de quatre heures en véritables journées de vacances.On est allée partout. On a fait n’importe quoi. On redevenait nous-mêmes. Glaces. Explorations. Plage. Marcher une heure en tongs dans les ronces pour prendre une photo d’un arbre mort. Monter en haut d’une colline dans la forêt pour le coucher du soleil. Partir voir des tortues marines à quatre heures du matin. Renverser de la bière. Marcher dans de la vase. Trouver une tortue sur le bord de la route. S’ouvrir un orteil sur les coquillages. Craquer son short. Visiter des ruines au milieu de rien. Faire les boutiques dans des stations balnéaires russes et prendre un albanais en stop. Éviter un accident tous les jours, à cause d’écureuils, ou de tarés sur ces routes dangereuses. Acheter quinze brownies pour dire que tu peux acheter quinze brownies, mais pas quinze. Ah en fait, si. Faire la sieste dans la voiture sur un parking. Se perdre dans la forêt. Acheter une pastèque, un arbre, du chocolat qui fond sur des habits neufs. Boire du yop périmé. Payer cinq euros pour visiter SandLand. Explorer les alentours effrayant la nuit, avec la lumière de nos téléphones. Hurler. Rire. Retourner dans la voiture et mettre la musique à fond, qui sort des enceintes avec un son terriblement tchip.

Les vacances, l’aventure, la vraie. C’est ce qui rendait tout le reste futile. Nous vivions nos jours de touristes dans la vie locale turque, les bars et les marchés de village. Nous sentions sur nous non pas des regards de jugement, d’envie masculine ou de haine, mais plutôt des regards intrigués, surpris, de ce que deux filles seules pouvaient faire là. Nous nous sentions à l’aise. Pas de faux-semblants. Pas de bling-bling. Que du vrai. Une expérience comme on en a qu’une fois dans une vie. C’était à se demander ce que nous faisions là des fois.

Je n’ai pas trop ressenti le climat politique qui règne sur le pays. D’une part, c’est plutôt dans la capitale que tout se joue, et à l’est du pays, à la frontière syrienne. Un peu moins dans les stations balnéaires et les terres plus profondes du sud-ouest. Aussi, j’ai gardé des bons amis turcs de mon ERASMUS, qui me parlaient de tout ça. Grâce à cela, je n’y ai jamais ressenti trop de danger, malgré qu’il existe bel et bien. D’ailleurs, pendant que nous étions à Antalya, il y a eu du mouvement à Istanbul.

Ces dix jours furent incroyables. Surprenants. Beaucoup trop drôles. Je regrette que personne d’autre ne connaisse les gens de cet hôtel, qui nous ont accueilli. On les appelait entre nous par leurs noms traduits en français pour pas qu’ils ne comprennent. Paix, Espoir et Pont. Lors des adieux, ils nous ont proposé de revenir l’année prochaine. Il y a environ zéro pourcent de chance que cela se produise, mais ils ont fini par nous apprécier, alors c’est tout ce qui compte.

Longue carte postale pour un petit séjour, mais j’avais tant à vous dire. Bisous

Pauline Gauer

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Laisser un commentaire