Canapé bleu – JUILLET (1998)

Illustration de couverture : Anaïs Tazibt


Ronronnement ambiant. Je sens le soleil taper sur les vitres du métro en extérieur. Le bleu écrasant du ciel qui se reflète dans mes lunettes d’un vieux modèle aux contours rouges. J’ai à la main des croissants en trop de bon matin, destinés à l’homme sur l’escalier qui ne vient plus. Sortir un peu du livre pour regarder autour.

Des gens sapés.
Des gens perdus.
Des gens déçus.

Des odeurs âcres à la provenance incertaine.
Les mains d’un homme comme oreiller pour son bébé, dans le grand lit de la rame du métro 6.

Au milieu, des gens qui s’aiment. Et dans un coin, les fantômes de nos corps que j’imagine entrelacés. Corps nus. Corps en flammes. Je nous vois brûler tous les deux sur un fond bleu couvert d’étoiles. 

Ça s’aime. Ça saigne. Cœur qui fond.

Soudain, le parvis d’une église qui ne nous portera jamais. Moi belle. Toi beau. Nos sourires qui s’emmêlent et nos mains qui se frôlent plus que les autres jours. Et merde. Il commence à pleuvoir. Tous les deux qui coulent, enfin. Des draps encore chauds abandonnés au sol. Je te perds. Je me perds. Il ne reste qu’une noyade au centre de la flaque. Et des amas de poussière brune qui s’y entassent.

Ces squelettes autour de moi qui vomissent de la bile. Des créatures sanguinolentes et des colliers de perles. J’ai tué ce matin, et il n’y a plus d’ivresse. Plus que des odeurs de vin qui s’évanouissent au son des cloches.

Minuit dix.

Un bal de promo à l’américaine, où je reste dans l’ombre sur des marches de bois verni, à te regarder faire tourner des filles au visage porcelaine et aux jupes à volant. J’ai oublié comment on danse. Danser, ça donne le vertige. Avec toi ça tourne trop vite, et je finirais par tomber. Ce serait la dernière fois. Celle que je regretterai toujours.

Alors, ne dansons pas maintenant.
Mes pieds saignent dans mes talons.
Tout le monde nous regarde.
Et les lumières vont se rallumer.

Demain, peut-être que tu m’aimeras plus. Ou peut-être que tu ne m’aimeras plus. Je t’imagine assis sur le trottoir d’un abribus, à regarder chaque silhouette s’effacer. Tu y attends le jour de ta première tristesse. Celle que j’ai voulu être. Celle que tu cherches trop.

C’est très dur de t’aimer. C’était sûrement la pire idée. Mais j’aime le goût des voyages tard dans la nuit, et des cœurs brisés au petit matin. Et puis, on serait même pas heureux ensemble.

Nous deux, seuls, dans un appartement. Un bateau qui tangue de manière irrégulière. Des livres en guise de murs. C’est l’amour exemplaire de Pennac, et l’amour assassin de Seul le silence. L’amour secret de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. L’amour perdu du Soleil des mourants et l’amour de tous les jours d’Enfant 44. L’amour enfantin de Tobie Lolness et l’amour immortel de La nuit des temps. Les amours de Cali, parfaits, fous, éternels. L’amour qui l’a tué. L’amour dans l’escalier.

Dis, c’est quand le bonheur ?

Tu es dans l’autre pièce. Face au miroir, je regarde le canapé qui se fond dans le décor. Bleu. Rouge. Vieux. Il a reçu nos rires. Des larmes de joie, un vendredi de printemps. Tes amours et les miens. Tes filles au visage porcelaine et aux jupes à volant. Mes garçons qui n’ont plus d’intérêt maintenant.

Il s’affaisse au centre, ce canapé. Il porte trop de gens et trop de souvenirs. Le tissu s’use dans les rainures. Les coins commencent à s’effilocher.

Nous sommes ce canapé. Nous sommes deux corps sur ce canapé, à chaque extrémité, qui brûlent au fil des jours.

Tu reviens de l’autre pièce. Mes yeux s’enlèvent du canapé et se posent dans les tiens. Je les détourne et tombe sur les miens. Silence. Respire. Regarde-toi. Admire-toi. Mes cernes sont des rivières. Les tiennes des océans. 

Je rentre. Encore ce métro. Les gens ne sourient pas, mais pourquoi souriraient-ils puisqu’ils sont seuls. Entre la ville et la ville, il y a de l’eau. Au milieu, cette immense Tour Eiffel que tu connais si bien et que j’aimerai pourtant te montrer tous les matins. Être assise à côté de toi. Regarder par la fenêtre d’où le soleil tape. Te montrer Paris avec des yeux d’enfants. Faire comme si c’était la première fois, alors que l’on connaîtrait déjà tout. Tu me regarderais comme tu le fais, amusé mais touché par l’humilité de ma joie.

J’ai les yeux bousillés par l’écran de mon ordinateur. Toi aussi. Le corps en pièces, éteint par la fatigue. Et toi aussi. Il fait 18°. C’est froid pour un mois de septembre. C’est chaud pour un mois de septembre. C’est surtout un énième mois de septembre, qui prend plus son sens que celui des autres années.

J’ai hâte de l’automne et des feuilles qui tombent. Ça ira avec tes yeux. Ça ira avec toi. Ça comblera nos pauses entre deux poèmes. Demain, tout recommence. Demain ce sera toi, ou peut-être pas. Jamais rien ne meurt, mon cœur est juste un plus lourd chaque jour.


Pauline Gauer

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