Catastrophe, mots doux et bouleversement du sens du vent – Interview

Catastrophe. On entend de plus en plus ce nom, sur la scène pop française, et c’est plaisant. Ce défilé coloré, cette étreinte par les mots, cette caresse, ce truc qui fait du bien qu’est la musique s’en porte mieux. Entre chic et peurs écrites sur des mots de papiers, entre danses et déclarations de poésie, conversation avec eux au Chien à Plumes, cet été. 


Arthur : Catastrophe, bonjour, on est au festival du Chien à Plumes, j’aimerai qu’on commence cette interview en évoquant la dimension collective du projet Catastrophe, qu’est ce qu’il signifie ce mot, collectif, pour vous ? 

Catastrophe (Blandine Rinkel) : Ce n’est pas un mot qu’on revendique. Mais c’est un mot qui a plein de sens. À l’heure actuelle on est plus un groupe qu’un collectif, au sens où on n’a pas un fonctionnement horizontal. Il y a des responsables, chacun a des spécialités. Après, l’idée de faire les choses à plusieurs est hyper importante et clairement on va beaucoup plus loin en étant à 6 que ce qu’on faisait en étant seul ou en étant à 2. On se rend compte de cette force ajoutée. Que chacun a des préoccupations différentes et que le mélange de ses préoccupations nous renforce. 

Pierre Jouan : On a tous des obsessions différentes, ça permet de créer un système d’intelligence collective où on va se passer le relai des idées, quand quelqu’un ne va plus avoir de carburant, un autre prend le relai, rebondir sur une autre idée. Un réseau d’idées où les idées se nourrissent et se multiplient, comme un organisme vivant. Ça nous permet d’être beaucoup plus créatifs, plus fertiles que si on était tout seul dans notre chambre.

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Arthur : C’est un projet que je trouve fondamentalement littéraire, je sais que le 21 août prochain (qui est devenu le 21 août dernier, ndlr) sortira Le nom secret des choses, le deuxième roman de Blandine, mais je pense aussi à ce premier album, La nuit est encore jeune, qui sortait en janvier 2018, accompagné par un livre également. 

Quelle est la place de la littérature dans votre travail ? 

Pierre : Littéraire c’est un mot dont on a tendance à se méfier, parce que ça peut tenir à distance des gens, comme le mot poésie. On fait de la littérature sous les apparences de la pop, on fait passer de la poésie en contrebande. 

Blandine : Ce qu’on cherche à faire, c’est moins faire littérature, faire poésie, que juste dire quelque chose à quelqu’un. C’est important pour nous, dire des choses à des personnes, pas de juste faire de la musique pour faire de la musique et d’aller devant un public comme s’il était une sorte de masse de gens indifférenciés. 

Carol : On est dans une époque où c’est le format du message marketing qui prédomine, donc les gens peuvent avoir un peu peur parfois quand on leur parle dans les yeux pour leur dire quelque chose de vrai. Ils sont tellement habitués à recevoir des messages tout faits, des publicités, à entendre parler des politiques qui ne leur parlent plus vraiment, que parfois il y a une pudeur exacerbée des gens. Ça devient compliqué de parler vraiment à quelqu’un mais quand on le fait ça en vaut vraiment la peine. 

« On fait de la poésie en contrebande »

Arthur : Sur La nuit est encore jeune, les parlers féminins tiennent une place importante, c’est peut-être parfois le moment où le thème est énoncé, c’était important de s’établir sur un conducteur ? 

Blandine : Ce n’est pas comme ça qu’on l’a pensé, mais je pense qu’il y a dans le féminin et dans la voix féminine, une vulnérabilité. Enfin, la vulnérabilité passe beaucoup plus facilement. Quand on parle aux gens depuis la scène, le but n’est pas de dire “Vous êtes chauds?!” mais plutôt d’aller vers le fragile, qu’on va éclater avec la musique. Oui je crois qu’il y a un sens dans le vulnérable de la voix féminine. 

Pierre : Il faut dire aussi que Blandine a développé cette capacité, sur scène aussi, pour être à l’aise en s’adressant aux gens. C’est assez impressionnant la capacité qu’elle a à tisser un lien direct et évident avec les gens et le public. 

Arthur : Je pense à Maintenant ou Jamais, votre dernière chanson sortie, je me demande quelle est la dernière chose que vous ayez inventés, ou alors que vous ayez vécus pour la dernière fois, en vous disant que précisément c’était une dernière fois. 

Pierre: Tous les projets qu’on essaie de mener sont des projets où on essaie de se dire qu’on le fait pour la première et la dernière fois. Une fois qu’on sera allés au bout d’une idée elle sera terminée. Quand on a fait un morceau avec des enfants, ça avait la saveur des premières et des dernières fois. 

Arthur : Moi je pense notre dernier événement en date, où on accueillait en concert les voyageurs en gare de la Rochelle à l’occasion du festival (Francofolies, ndlr). Ça avait le charme des premières fois et à refaire on ne retrouverait pas les mêmes sensations. On serait dans un sentiment d’attente. Arriver sans savoir ce qui va se passer, ça n’existe pas deux fois. 

Arthur : Dans Maintenant ou Jamais, donc, il y a cette idée de la dernière fois permanente. J’ai envie d’inverser, j’ai envie de vous demander, de quoi les derniers mois ont-ils été les premières fois pour vous ? 

Arthur Navellou : De beaucoup de choses. Là on est en train de vivre quasiment que des premières fois, parce qu’on travaille sur le prochain spectacle qui tournera à partir de 2020. On découvre des morceaux, des idées, on dit des mots pour la première fois. C’est grisant. C’est fatiguant mais c’est excitant. 

Blandine : Pour moi c’est la découverte de villes. On est jeunes et plein de villes sont nouvelles pour nous. Maintenant j’ai appris de choses sur Langres, comme le fait que c’est le premier chemin de fer par crémaillère. 

Carol : On demande leur peurs aux gens, et parfois on lit pendant le spectacle, et parfois on lit des peurs pour la première fois…

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Arthur G : Qu’est ce qui est transgressif aujourd’hui selon vous, Catastrophe ? 

Carol : C’est la meilleure et la plus dure

Pierre : C’est une question qui nous obsède beaucoup. On est très intéressés par ce qui est subversifs aujourd’hui. 

Moi je dirai le premier degré, le fait de croire en des choses, de les faire avec sérieux. 

Blandine : Moi je dirai, oser mélanger premier et second degré. Les deux se font, mais passer de l’un à l’autre. C’est compliqué, peut-être que c’est l’époque, tout le monde veut de la clarté. Oser la nuance, l’ambiguïté, l’oscillation entre le premier et le second degré. 

Carol : L’exactitude j’ai l’impression que c’est transgressif. Prendre le temps aussi, c’est transgressif. L’époque laisse peu de temps à l’exactitude, il faut le prendre. 

Arthur : Peut-être le silence. Une certaine forme de transgression serait de n’envoyer aucune information, d’être neutre. 

Arthur G : Qu’est ce que ça vous évoque la Première Pluie ? 

C’est trop beau

Arthur : C’est aussi une question qui nous intéresse beaucoup en ce moment. Moi ça m’évoque le temps premier. 

Pierre : Est-ce qu’il a plu une première fois ? 

Arthur : Bah je pense

Pierre : Est-ce qu’il pleuvait au temps des dinosaures ? 

Blandine : Ils ont du avoir peur

Arthur : Il y aura surement une dernière pluie aussi

Pierre : Quand j’entends première pluie, je pense à quand il pleut alors qu’on avait oublié ce que c’était, ou quand il pleut dans un monde où on pensait qu’il n’allait plus jamais pleuvoir. Genre découvrir, encore. J’imagine un grand champs, assez vert, peut-être un peu jaune justement à cause de l’absence d’eau et soudain on sent des petites gouttes et on se dit “ah, c’est ça”. Une chose qui peut tomber encore du ciel. 

Blandine : Moi je me souviens de la première fois où j’ai compris qu’il pleuvait quand j’étais petite. Je me souviens qu’il m’a forcé à affronter cette peur. Il m’a dit d’aller dehors. Puis il voulait que je marche sur un pont. Peut-être que j’ai vu de la pluie avant, mais je m’en souviens comme quelque chose d’inaugural. On peut avoir deux attitudes face à la pluie, se cacher ou s’ouvrir. 

Arthur : Un dernier conseil pour les lecteurs de Première Pluie : Si vous voulez vivre une première pluie, allez dans les pays d’Asie du sud est, par exemple en Thaïlande. La pluie là-bas a la particularité d’être chaude, presque à 37 degrés. Je me souviens que quand j’ai senti ma première pluie chaude, j’ai eu l’impression de sentir ma première pluie. L’impression de découvrir un phénomène naturel qu’on a senti des milliers de fois sur sa peau. Pour la première fois on fait attention à quelque chose qu’on connaît.


Arthur Guillaumot, au chien à plumes

photo Diego Zébina

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