Amour interdit – Chroniques du wagon-bar

Les gens prennent le train, comme par exemple celui de midi dix sept ou celui de vingt heure vingt. Ils font la tête des gens qui prennent les trains dans les films. Ils prennent le train entre collègues. Ils prennent le train quoi. Ils vont d’une ville à l’autre mais aussi d’une vie à l’autre. Et je dis pas du tout ça pour le jeu de mot. C’est même pas un très bon jeu de mot après tout. Les gens prennent le train et ils courent pour l’avoir, quand ils sont en retard et même quand ils sont en avance. Ensuite ils viennent au wagon bar, ils transpirent en attendant le départ, ils commandent un café, en disant que c’est le dernier. Ils mangent un truc pour tenir entre les villes. 

Quand je dis que les gens joignent leur vie en prenant le train, c’est qu’ils sont prof de fac dans une ville et le fils d’une mère malade dans une autre. Maman infirmière qui rentre après une journée de travail. Ouvriers sur un gros chantier éloigné de chez eux depuis 2 semaines, ils rentrent chez eux, monter des châteaux playmobils. Cheffes d’entreprises, prête à aller faire la fête dans une autre.  Les gens dans le wagon bar attendent d’arriver pour vivre une autre vie. Ils piaffent à 10 miles quand vient la prochaine gare. Posent le pied sur des nouveaux continents. 

Les saisons passent et réinventent les couleurs de la fresque de la fenêtre. Deux collègues discutent. Il y a une tension entre eux. Un désir entre eux, pas tout à fait sexuel, quelque chose qui dit “je t’en supplie sauve moi de l’ennui”. Ils font des blagues un peu attendues. Ils se racontent la fac et disent le mode d’emploi des amis qui deviennent des contacts. Des bandes qui deviennent des réseaux. 

Ils parlent de Laurent, qui est une grosse pince. Sophie qui fait tout le temps la tête. 

“- Alors tu es bien installé dans ton appartement maintenant ? 

– Oui oui ça y est ça prend forme. Mais bon j’y suis pas souvent hein, je sors beaucoup pour dîner avec des amis.

– Ah oui moi aussi je dîne souvent avec des amis. Tu as combien de mètres carrés ? 

– 40 donc c’est tout à fait honnête. Je suis tout seul donc je peux me promener quoi. 

– Ah oui moi j’ai 42 pour moi toute seule. Alors j’ai pris un chat, mais je suis allergique aux chats. Alors je l’ai donné. 

– C’est dommage, avec l’hiver qui arrive, c’est bien un chat. 

Ou un homme

Rires 

Ils rentrent après le travail. Ils aiment leur travail. Je crois qu’ils sont notaires. Quand ils se parlent, l’angoisse de déplaire se lit sur les mains qui se tracassent d’exister. Leurs collègues doivent penser qu’il y a une histoire entre eux. Je crois qu’ils ne se l’autoriseront pas. La pudeur. Les trains gardent bien les secrets. 

Ils s’aiment tous les soirs dans le train ou alors c’était le hasard. Ils s’aiment tous les soirs dans le train, à la même heure comme un loisir. Ils ont l’autorisation signée de l’heure entre chien et loup d’un début d’automne. 

Les trains permettent d’imaginer la vie des passagers. L’impudeur défile sur fond violet pale. 

Des mômes en jogging descendent en furie l’escalier vers la gare et débordent sur le bitume, ils font des pompes. Et les amoureux prennent deux sorties différentes dans les tunnels de la gare. Ils ne s’aiment plus avant le prochain train. Mais ça c’est déjà plus une histoire de wagon-bar. 


Arthur Guillaumot – Chroniques du wagon-bar 

Les chroniques seront hebdomadaires, et sortiront tous les jeudis. La prochaine racontera un train qui part dans deux sens et des chefs d’entreprise qui se livrent à des militaires. Elle sort jeudi 14 décembre. 

Ma prochaine nouvelle sort le samedi 16 novembre. 

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