L’homme au chapeau noir – Métro Polis

Couverture : Apostrophe M

Paris, la vie qui court et moi au milieu de tout. Discrète dans un coin du métro, je m’imagine la vie des autres. Ceux qui n’ont pas de prénom, pas de sourire souvent, mais qui transportent des sentiments, et des objets qui attirent l’attention. A quoi pensent-ils ? Que font-ils lorsqu’ils descendent de la rame ? Sont-ils heureux ?

Chaque semaine, j’écris sur la vie de ces gens dont je ne sais rien, et confie le pinceau à l’illustrateur Apostrophe M.


Le quai ensoleillé, et la fumée des cigarettes qui s’échappe un peu plus haut.
Douce matinée. L’hiver s’installe.

J’accompagne mon corps gelé tout au fond du RER B. Et quand je m’assois, il me regarde quelques secondes : un homme d’une soixantaine d’années, qui semble de cire. Les traits pâles de son visage se confondent avec l’arrière de la scène. Murs jaunes qui décolorent. Peu de monde dans la rame.

Il a un grand chapeau, noir, et un grand manteau, noir. Personnage de conte pour enfant, où l’on ne sait plus trop s’il est vampire ou grand-père gâteau. Dans ses petites mains, sans âge non plus, il tient un livre couleur ocre. Ouvrage d’un certain Roland, vieille édition d’une année où je n’existais pas encore.

Un stylo rose au bout des doigts qui semble souligner certains mots du livre. Des mots d’amour, des mots qui blessent. Des mots comme ça, au hasard. Peut-être a-t-il décidé de souligner un mot sur dix parce qu’il s’ennuie. Qui sait ?

L’homme au chapeau, j’ai envie de l’appeler Roland, comme sur le livre. Roland a l’air apaisé, son sac à dos gris sur les genoux. Il me regarde puis regarde l’extérieur du wagon. Il semble s’imprégner du paysage. Peut-être que dans son livre, il le souligne ce paysage ? En même temps, le soleil tape sur les vitres et se reflète dans les lunettes des autres gens autour. C’est le début des journées les plus belles.

Roland est seul, mais cela ne semble pas le déranger. Dans son regard, j’ai le sentiment qu’il fait la même chose que moi : imaginer la vie des gens qui l’entourent dans le métro. Ça sent le safran près de nous. Douce odeur qui finit par me piquer le nez.

Je dois sortir, prendre la ligne 6 et arriver à l’heure en cours. Il descend aussi à Denfert, d’un pas décidé. Je me demande bien où il va, son livre couleur ocre sous le bras et ses chaussures vernies. Je le croiserai peut-être encore, sur le quai d’une autre gare. On verra s’il souligne un autre livre.


Pauline Gauer & Marvin Gomis

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