Tim Dup : « Une chanson, c’est essayer de retrouver l’émotion qu’il y avait quand tu as eu l’idée d’écrire le texte. » / Interview

Dans ce deuxième album, Qu’en restera-t-il ?, Tim Dup se pose des questions, pour la beauté des incertitudes. Exercice à la gouache. C’est un album qui fait le pari du nuage tendre au milieu des cyclones. Fait avec les matériaux précieux du coeur, devrait figurer sur la pochette. Dans l’incendie permanent du monde, Tim Dup sauve d’abord les poèmes. C’est un album générationnel. Il y avait eu l’article, place à la discussion.


Pour raconter d’où vient cet album, Qu’en restera-t-il ? Tim Dup a fait un documentaire avec Hugo Pillard, un documentaire avec lequel aucune interview ne peut rivaliser.

Qu’en restera-t-il ?, ton deuxième album, est sorti il y a un mois, et dans quelques jours tu vas commencer la tournée, tu es dans quel état d’esprit ? 

J’ai pas trop arrêté depuis le début de l’année. Là je suis parti en Normandie, je me suis rendu compte que j’étais éclaté. Je suis revenu avec les yeux bouffis. Pourtant je suis sportif, je fais des footings tous les matins. Je me pose pas trop de questions, mais parfois j’ai des contrecoups. Donc là j’ai hâte d’aller sur scène, histoire de garder un rythme. 

Ça s’est passé comment après Mélancolie Heureuse, tu as réussi à prendre du temps pour vivre ? 

J’étais pas dans la même situation après Mélancolie heureuse. J’étais vide. Là aussi je suis vidé, mais plutôt en terme d’inspiration, parce que je viens de sortir le disque. Je suis incapable d’écrire une ligne en ce moment. Après, ça va l’album est sorti il y a un mois. 

J’ai eu des trous, mais j’en avais besoin, notamment en sortant de tournée. J’avais beaucoup enchaîné, avec l’ep, puis l’album, puis la réédition. Je voulais me faire un long voyage en Asie, mais j’ai du rentrer pour les Victoires de la Musique. 

Des choses plutôt positives quoi. Mais tu vois, beaucoup de choses se sont enchaînées. Mais ça vide. J’ai fait 200 concerts. 

J’ai adoré le développement de la première aventure, j’ai hâte de voir comment ça va se passer pour celle-ci.

J’ai eu quelques trous très sains, pour voir ma famille, mes amis. L’avantage et l’inconvénient quand on est saltimbanques, c’est qu’on fait comme on veut. La tournée ça aide pour le rythme comme je disais. Pour éviter de se lever à 13h et rien faire. 

J’en ai profité pour prendre du temps pour moi. 

Et puis un premier album, j’ai l’impression que tu balances 20 années de vie, et ensuite il faut à nouveau vivre pour raconter de nouvelles histoires, ça a pas été compliqué ? 

Ça n’a pas été dur. Par contre je savais qu’il fallait que je remplisse ce vide que j’avais laissé. C’est pas justement en me levant à 13h ou en me mettant des caisses avec des potes tous les soirs que j’allais sortir un deuxième disque. J’aurai pu, après tout, parce que j’écris sur ce que je vis. Mais ça aurait été chiant. 

Je savais que comme je suis une éponge, il fallait que je trouve des choses à infuser. 

Si je lis dans l’éponge là, il y a eu des voyages, il y a eu une conscience écologique profonde…

Une conscience qui s’est précisée oui. Mais d’ailleurs elle s’affine encore, et se contraste. Ça revêt plein de doutes quand même la conscience écologique. Tu te dis “Est-ce que c’est pas déjà trop tard ?

Tu as de l’espoir toi ? 

Je ne sais pas. Je pense que globalement dans 50 ans, on sera plus en mode survie. Mais bon… Autant essayer de faire des trucs, pour ne pas avoir de regrets. C’est ce que j’écris dans Je te laisse. Pour ceux qui viennent demain, que ça soit nos enfants ou pas, cette question, “Vous avez fait quoi ?” “Bah rien, c’était trop tard”. C’est triste. 

J’ai l’impression que notre génération elle a une forme de responsabilité heureuse, à s’emparer de ces combats. 

Oui, et puis ça met une forme d’horizon commun. Raphaël Glucksmann a sorti un livre qui s’appelle Les Enfants du vide. Je trouvais ça assez juste ce constat que toute une génération avait un horizon. Comme la génération de nos parents avait des horizons communs, en grandissant pendant les Trente Glorieuses, avec le plein emploi. Une génération aveugle de plein de choses, avec plein d’actions qui ont été mal faites et qui nous coûtent aujourd’hui. Peut-être qu’aujourd’hui notre génération a un horizon commun. 

« Notre génération a un horizon commun. »

J’ai bien aimé le discours de Joaquin Phoenix aux Oscars. Qui finalement pointe du doigt un état d’être. “Soyons bienveillants.” Mais à tous les égards. À l’égard de la planète évidemment. Mais aussi à notre égard. Faire attention les uns aux autres, s’armer de nuances. La nuance n’existe plus trop aujourd’hui, tout est très trivial. Les réseaux sociaux amènent ça, avec des jeux d’influences. Tu vois l’affaire Griveaux. C’est symptomatique d’une société chelou. 

Donc de la bienveillance et de la nuance, un peu partout, humainement, écologiquement. 

TIM DUP 4 (c) Hugo Pillard

Ton album, c’est un album qui habité par le doute, de quoi c’est album est-il la première fois ? Qu’est ce que tu as tenté ? 

Je pense que j’ai été davantage dans la digestion de mes influences. Pour trouver enfin une patte singulière. Peut-être que le premier dessinait ça, mais sur le premier tu mets tellement de choses. Notamment par posture. J’avais mis tout ce que j’aimais. Là j’ai écouté, et du coup j’ai infusé pour avoir ce qui me correspondait. 

« La nuance n’existe plus trop aujourd’hui. »

Dans les premières fois, il y a cette idée de ne pas avoir peur de ce que tu es. Ne pas avoir peur d’être dans une délicatesse des mots et de l’interprétation. C’est un album qui est moins poussif je crois. Il est plus fluide que le premier. Dans le premier il y avait peut-être plus de parties vraiment chantées. J’étais pas encore hyper au point niveau chant, je faisais avec ce que j’avais. Et je l’adore pour ça, parce qu’il est plus ingénu, plus brut. Pour celui-là, je suis allé vers une certaine tendresse, alors que justement j’avais pris des cours de chant. 

Aussi, dans un deuxième album, tu vas au bout de tes convictions artistiques. Je l’ai fait sans me poser aucune question. 

Tu as eu l’impression d’être plus libre ? 

Oui ! Mais c’est moi qui me suis donné la possibilité d’être plus libre. Sur le premier ma maison de disque ne m’a pas emmené là où je voulais pas aller. Mais sur celui là il n’y a vraiment aucune concession.

Sur la réédition du précédent, il y avait mourir vieux (avec toi), qui est rentré en playlist, sur des radios enfin populaires. Je trouve que c’est un beau mot, populaire. J’avais la possibilité de développer ce genre de titres, avec l’envie que j’avais aussi de développer un public très large. 

Mais intrinsèquement mon adn est dans ce deuxième disque. Et je pense qu’il est hyper accessible, et qu’il pourrait passer en radio. 

« J’ai juste essayé de raconter des histoires. »

Mais pour un deuxième album je ne voulais pas me poser ces questions-là. Tu as toute une carrière pour développer des directions différentes et des projets plus mainstreams. 

Un deuxième disque, je pense qu’il faut l’asseoir avec un truc qui est vraiment toi. Du début à la fin. 

J’ai juste essayé de raconter des histoires. Pour ça il fallait voyager, bouger, rencontrer des gens, vivre des choses pour ne pas avoir des histoires vides. L’enjeu il était là, d’avoir des histoires à raconter et trouver une musicalité qui serve les textes et les chansons. 

J’étais hyper heureux de l’équipe qu’on a formé avec Damien Tronchot avec qui j’avais bossé sur l’ep et le premier disque, et Renaud Letang. On avait un super triptyque de travail. Guillaume Poncelet aussi sur deux morceaux qui a bossé avec nous. C’était cool de s’entourer. 

Ça a jamais été lourd comme responsabilité d’avoir un public large, de musicien qui parle aux jeunes et en même temps adoubé par les grands de la chanson ? 

C’est tout sauf effrayant. C’est trop bien. C’est ce qui me rend le plus heureux. Quand aux concerts, il y a des gens de tous les âges. Des gens de notre âge, et des trentenaires, des gens de l’âge de mes parents et même des grands-parents. Il y a tous les univers, tous les milieux sociaux. C’est pas exclusif et ça c’est une richesse. 

Pour le côté référentiel, c’est sur que ça te challenge. Je suis associé à des noms qui comptent pour moi et pour les gens. Après, j’ai aussi l’impression que tous les mois, il y a une nouvelle pépite de la chanson française. Moi j’aimais bien Télérama qui disait “Petit prince de la chanson française.” Ça fait enfantin et en même temps qui a des choses à dire. Mais quand c’est “Le nouveau Brel”, c’est bizarre. Ça le déplace et ça me déplace. Mais bon, ça c’est très français l’étiquetage. 

Jeune, ça peut rendre fou. 

J’ai la chance d’être plutôt posé. Quand c’est flatteur je prends, mais ça ne me monte pas à la tête. Je ne vais pas me prendre pour Gainsbourg parce qu’on m’y compare.

« Ce que je trouve de plus beau, c’est la vie humaine. C’est ce qui nous traverse. Des failles, des imperfections, des éclairs de génie. Des contradictions entre l’éphémère et la petite dose d’éternité qu’on a aussi. Tout ça c’est très beau. »

Qu’est ce que tu trouves beau ? 

Je ferai peut-être une nuance entre le Beau et l’Harmonie. La beauté je pense que tu la trouves partout. Notamment parce qu’elle est très subjective. Notamment parce qu’elle dépend des regards. La beauté au contraire de l’harmonie, elle est aussi construite. Tu vois on a une certaine image de la beauté pour les femmes, pour les hommes. Dans la mode aussi. Parce que c’est construit. C’est très social. Mais quand tu rends le temps de regarder les choses. De te connaître. De ressentir ce que toi tu trouves beau. Pas par mimétisme social, mais par émotion intérieure. Je pense que tout est très beau. Je l’ai senti en écrivant un morceau sur un train de banlieue. A priori, c’est pas ça la beauté. Mais il y a vachement de beauté dans l’ordinaire. Dans le quotidien. Ce que je trouve de plus beau, c’est la vie humaine. C’est ce qui nous traverse. Des failles, des imperfections, des éclairs de génie. Des contradictions entre l’éphémère et la petite dose d’éternité qu’on a aussi. Tout ça c’est très beau. 

Après je nuancerai avec l’Harmonie. L’harmonie elle met un peu tout le monde d’accord. Devant un coucher de soleil, devant une nocturne de Chopin, devant un paysage d’Islande. Des émotions qui nous dépassent, qui sont impalpables mais qui nous prennent. 

TIM DUP 2 (c) Hugo Pillard

Comment est-ce que tu écris ? Est-ce que c’est fulgurant ? Ou est-ce qu’il y a plusieurs couches de peintures, est-ce que tu reviens à ton texte ? 

Ça dépend. Mais c’est quand-même fulgurant. 

Tu fais confiance à ton premier jet ? 

Ouais. Mais il ne vient pas tout de suite. Parfois oui. Parfois j’ai une idée de chanson, mais pas les armes suffisantes en moi. Ou le degré d’intuition suffisant pour écrire. Dans ces cas-là j’attends, parce que ça va mûrir. Ça écrit à l’intérieur. Mais c’est pas assez complet. Donc tu attends. C’est comme ça que sont nées Place Espoir ou TER centre. J’avais l’idée depuis longtemps d’écrire sur la place de la République mais j’avais jamais trouvé l’approche, la finesse, le point d’abordage tu vois. Donc j’ai attendu. À un moment c’est sorti. 

Une chanson, c’est essayer de retrouver l’émotion qu’il y avait quand tu as eu l’idée d’écrire le texte.

Parce que c’était mur peut-être ? 

Oui. Mais d’ailleurs c’est jamais mur. Toute musique, tout écrit n’est jamais fini. Une création artistique, c’est la photographie d’un moment. Il faut le voir comme un moment. Sinon tu peux continuer à bosser sur un album indéfiniment. Et un texte aussi. Et j’aime pas. Parce que tu perds beaucoup de spontanéité. Et souvent tu perds l’émotion précise dans laquelle tu étais quand tu as eu cette idée là. Et c’est comme une bonne bouteille de vin nature. C’est du vin vivant. Tu auras jamais la même sensation. Pourtant ce dont tu as envie quand tu ouvres la même bouteille, c’est de retrouver ce pourquoi tu l’avais tant aimée. Ça dépend pas tant du vin, mais surtout de l’ambiance dans laquelle tu étais, des gens, de la sphère, de l’émotion. Une chanson c’est un peu ça je trouve. C’est essayer de retrouver l’émotion qu’il y avait quand tu as eu l’idée d’écrire le texte. Et ensuite d’être le plus fidèle à ça. Mais ça sera à chaque fois une porte ouverte nouvelle, différente quand tu vas te remettre dedans. C’est ça qui est cool.

Dans le papier où je présentais Qu’en restera-t-il ? sur Première Pluie, j’écrivais que Place Espoir, ça pouvait être une chanson générationnelle, un commun, un évènement, qui de par sa douleur et son signifiant, peut créer une génération. Notre génération, jusqu’à la coupe du monde n’avait eu que des soirs tristes. Tu penses que c’est quoi une chanson générationnelle ? 

Je ne sais pas trop. Je pense que quand tu écris générationnelle, tu peux pas avoir cette envie d’être générationnel. Moi, je ne suis le porte-parole de personne. On est une génération qui est tellement éclectique. C’est très difficile de faire l’écho d’une génération. Par contre, peut-être que c’est la chanson d’une époque, une chansons contemporaine. Parce qu’elle parle de l’espace temps dans lequel elle se trouve. Peut-être qu’elle dégage bien ce que signifie cet espace-temps autour. 

Je pense qu’une chanson générationnelle, mais même un tube, ça dépasse l’oeuvre en elle-même. C’est une appropriation et une adhésion à elle-même. Mais qui dépasse,c’est sur son auteur ce pourquoi elle avait été faite. 

Je pense à cette chanson de Sixto Rodriguez, Sugar Man, dont est issue son documentaire. C’est un mec qui est dans sa banlieue de Chicago, qui est ouvrier, qui fait un album du feu de Dieu. Il le sort aux States mais ça fait pshit. Personne n’en entend parler. Et en fait, il y a un mec qui arrive, je crois un gars qui sort avec quelqu’un en Afrique du Sud, il kiffe trop l’album, il lui ramène, et la personne trouve ça ouf et de fil en aiguille, ça commence à faire des copies de cet album que tu trouves dans tous les disquaires d’Afrique du Sud. Et Sugar Man, ça a été un peu la chanson symbole de la lutte contre l’Apartheid. Après, il y a des journalistes qui ont essayé de le retrouver. Parce que c’était une méga star en Afrique du Sud. Et lui était encore ouvrier à Chicago et n’en savait rien. Ils sont retournés le voir pour lui dire. Le documentaire est fabuleux.

Il a touché tout ça à la fin de sa vie. Moi je l’ai vu sur scène au zénith. Il était complètement fracasse sur scène c’était triste. Mais le mec est devenu célèbre à 70 ans avec un de ses chansons qui était devenue l’hymne d’un combat dans un pays entier. C’est fou. 

Donc tu as quand-même une appropriation de l’oeuvre. Et après c’est aussi l’alchimie d’un moment avec le propos qui est défendu. Je pense que La Grenade de Clara Luciani, c’est hyper symptomatique de la Libération des droits des Femmes et de ce qui se passe autour. C’est les gens qui décident. 

J’ai une dernière question, qu’est-ce que ça t’évoque la première pluie ? 

Il y a l’idée de genèse. Même si je ne suis plus croyant. Il y a un côté insouciant. Je pense à cette scène que j’adore à la fin du film « À nous les petites anglaises » qui est un film des année 70. À la fin, ils se roulent une pelle sous une pluie battante. Et la voix off raconte les hauts et les bas de leur histoire. Elle qui se marie avec un mec et lui avec une meuf. Il y a un côté, lavement, la pluie qui délave. C’est joli une première pluie.


Propos recueillis par Arthur Guillaumot / photos : Hugo Pillard

Qu’en restera-t-il est sorti le 10 janvier dernier chez Sony. Tim Dup sera en tournée dans toute la France. 

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