Merci de ne pas t’appeler César – Métro Polis

Couverture : Apostrophe M

Paris, la vie qui court et moi au milieu de tout. Discrète dans un coin du métro, je m’imagine la vie des autres. Ceux qui n’ont pas de prénom, pas de sourire souvent, mais qui transportent des sentiments, et des objets qui attirent l’attention. A quoi pensent-ils ? Que font-ils lorsqu’ils descendent de la rame ? Sont-ils heureux ?

Chaque semaine, j’écris sur la vie de ces gens dont je ne sais rien, et confie le pinceau à l’illustrateur Apostrophe M.


 

C’est le petit dinosaure au bord de la fenêtre qui a d’abord attiré mon attention. D’un vert émeraude. Abîmé sur le côté droit, comme s’il avait déjà servi à un autre enfant il y a des années. Il avançait, avec des bonds assurés, articulé par la petite main d’un enfant de cinq ans.

Comment je sais son âge ? C’est lui qui me l’a dit. Mais cela se devinait facilement. Ses bras étaient comme coincés dans un k-way jaune, à la fois trop grand et trop serré. Petit capitaine de l’Arche de Noé, à la fenêtre de son bateau.

Noé. Il avait de bonnes joues, un regard fixé sur son dinosaure et dans l’autre main une compote à boire. C’était sa mère qui lui avait donné, au moment de monter dans le métro. “Tu fais attention à ne pas en mettre partout.” Il n’avait pas répondu et elle avait soupiré.

Elle, cette femme aux allures simples qui se fondait dans la masse. Une coiffure d’actrice des années vingt, long manteau gris et un petit sac noir imitation crocodile, ou dinosaure. Difficile de les différencier de là où je me trouvais.

Dehors encore le froid. C’est pour cela que Noé était emmitouflé dans son écharpe de laine. Tout cela ressemblait à des vacances à la neige. Faire de la luge sur une neige trop molle. Rentrer des gerçures plein les lèvres. Cela venait de provoquer chez moi un goût amer de mélancolie. De ses jours qui se sont plus. Qui se seront plus.

Aujourd’hui, nous avons laissé place à des jours ternes. Le coronavirus au petit déjeuner, et une acceptation du viol les vendredis soirs sur Canal+. Une honte. Désolée Noé pour tout cela, pour ces incohérences permanentes de notre société. C’est à se demander si l’on n’en devient pas fou.

Bonne soirée Noé, et merci de ne pas t’appeler César.


Pauline Gauer & Marvin Gomis

Laisser un commentaire