Série photo : 8 mars, et les femmes dans les rues de Paris


8 mars 2020. Une journée encore plus importante que celles des autres années. J’appréhendais un peu, il y avait comme une boule au fond de ma gorge, mais je me devais d’y aller. Pour moi, pour nous, pour tout le monde.

Paris, Boulevard Beaumarchais. Entre la Place de la Bastille et la Place de la République. Je rejoins la marche et il pleut. Tant pis, je sors quand même mon appareil de sous mon manteau trempé.

Les femmes autour de moi sont belles, fortes, puissantes. Elles crient des mots qui portent jusqu’à l’autre bout de Paris. Comme des poèmes, comme des pansements pour leurs blessures passées. Elles brandissent des pancartes en guise d’armes. Simples bouts de carton sur des morceaux de bois, et pourtant si saillants.

Des battantes, des acharnées, des femmes qui n’en peuvent plus d’être détruites.

Je suis en tête du cortège de On arrête toutes. Devant moi, un groupe de femmes transgenres en robes de soie rose et en talons aiguille. C’est le collectif @femmetransgang. De fausses balafres sur le visage, pour témoigner de la violence envers ces femmes que l’on ne considère pas comme telles, en France et dans le monde. Elles portent un cercueil de carton avec un drapeau transgenre au dessus. Bleu, rose et blanc.

Devant ces femmes, une ligne d’hommes CRS, qui nous regardent avec des yeux ahuris et de mépris. Ils bloquent le cortège, le dirigent, font de nous comme des moutons derrière un berger. C’est un sentiment étrange. Comme une image de ce contre quoi nous luttons.

Nous. Toutes.

Et nous toutes, ça fait du bruit. Ces femmes et ces hommes qui ne font qu’un, tous dans la rue. Ça réveille ceux qui dorment. Ça énerve ceux qui nous énervent. Ça gène. Ça dérange. Et c’est ce que l’on cherche. Déranger ceux qui ne font rien pour que ça change.

Soudain, un pétard qui explose à quelques mètres de nous. Mes oreilles sifflent. Des hommes habillés en noir, visages couverts se glissent dans la foule et se mettent à frapper tous ceux qui croisent leur route. La police intervient. C’est le chaos. Des nuées de fumigènes, de gens qui se frappent et qui se poussent. Je suis au milieu de tout ça pour capturer l’instant, sous le choc. C’est déjà une journée difficile pour moi. J’appelle Arthur. Je me retrouve encerclée par les CRS, puis je me mets à tousser. En relevant la tête, je vois que des centaines de personnes courent au milieu de la place. Mes yeux brûlent. C’est la première fois que je me fais gazer, ça calme.

J’ai repensé à hier soir, et la violence avec laquelle la police a agit Place de la République. Nous Toutes témoigne : « Des militantes féministes chargées et interpellées violemment par les forces de l’ordre lors de la #MarcheFéministe nocturne. Quelques heures avant le 8 mars. On nage en plein délire. » Oui, clairement. Je dirais même qu’on se noit à ce niveau-là.

Les manifestantes sont maintenant éparpillées au milieu de la place. Tout redevient calme, du moins en apparence. Une à une, nous nous rassemblons au pied de cette immense statue. Le collectif que j’avais croisé plus tôt, dans lequel je reconnais Venus Liuzzo (@transmessy), est au milieu de la foule. Une minute de silence pour celles qui sont frappées, moquées, assassinées. “Sans nos soeurs trans, pas de féminisme”. C’est un moment fort. Les larmes coulent. On se consolent toutes.

Certaines d’entre nous témoignent. D’autres dansent. D’autres crient. C’est émouvant, intense. Ça rassure et ça blesse à la fois.

Plus tard, le deuxième cortège arrive sur la place. C’est celui des Grandes Gagnantes. Des fumigènes violets se répandent au milieu des nuages. Une musique forte et ces femmes, déguisées en Pin-up “We can do it” qui dansent, ensemble. C’est beau. C’est impactant. 

Maintenant, toutes les militantes de Paris sont réunies Place de la République. Adèle Haenel et Céline Sciamma sont là. Nadège Beausson-Diagne et Aïssa Maïga sont là. Nous sommes toutes là. Au micro, des discours, des témoignages, du soutien. Une solidarité comme on en voit rarement. Il est dix neuf heures passées, une dernière danse pour finir la manifestation, à base de poings levés et de combats de boxe.

Nous sommes fortes.

Je rentre, avec d’autres femmes. Les rues sont remplies de femmes. Les métros sont remplis de femmes. Et je suis encore sous le choc, à la fois bouleversée et en colère. C’était sublime. Restons fortes.


Pauline Gauer

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