Les enfants qui pleurent – Métro Polis saison 2

Couverture : Apostrophe M


Suite à l’exposition Métro Polis réalisée en mars dernier, Pauline Gauer et Marvin Gomis signent ensemble pour une nouvelle saison. Cette fois-ci, tout débute par un arrêt mondial de la vie courante. Et Métro Polis sans métro, c’est difficile à imaginer. Alors, Métro Polis se réinvente pour un temps, par des mots et des images sous le signe de la vie pendant le coronavirus, dans la rue ou devant les supermarchés. Soyons forts.


Un masque blanc avec des pois mauves. Elle a beau le repositionner toutes les trois minutes, il ne tient pas en place. Minuscule au milieu de nous, elle attend de manière impatiente.

Elle, c’est cette femme que j’ai croisé une première fois en allant à la poste, et une seconde fois sur le retour. Petite, dos rond, vêtue de noir. Des ballerines salies avec des petits nœuds et un long foulard violet qui traîne sur le sol. Son bras tire péniblement un cabas déjà plein, aux petites roues qui flanchent. Midi vingt-deux. Il faut qu’elle rentre retrouver ses enfants. Ils sont sûrement en train de se disputer et le petit doit avoir faim. Comment est-ce qu’elle tiendra pendant ce confinement, avec trois gamins qui pleurent dans un appartement à la taille ridicule, sans balcon, sans jardin, sans soleil ? Les mercredis, elle les emmène jouer sur le carré de bitume que l’on aperçoit depuis l’immeuble, avant que la nuit ne tombe. Ce n’était sûrement pas cette vie qu’elle aurait aimé leur offrir, mais c’est comme ça.

Elle ronge ses ongles à cause du stress. La file d’attente devant le magasin n’avance pas et un homme vient de doubler tout le monde. Aucun bruit, sauf celui de son pied qui tape contre le sol. Un rythme d’impatience mêlé de doute. Son poste dans une supérette non loin d’ici a été supprimé juste avant le confinement en France, et aujourd’hui elle se retrouve sans revenu. Alors bien sûr, son frère l’aide comme il peut, mais elle est seule avec ces bouches à nourrir et les factures qui n’arrêtent plus de s’entasser sur la table du salon. Hier encore, ça avait été le déluge. Elle maudissait ces enveloppes immaculées qui arrivaient par dizaine dans sa boîte aux lettres.

Plus rien ne compte, puisqu’il y a plus rien. C’est dur de se résoudre à de telles conclusions. Les yeux perdus dans le vide, elle semble se demander si elle est une bonne mère, si elle aurait dû être une mère tout court. Devant nous, il y a un enfant qui pleure dans une poussette. Je sens que cela la touche, cette femme, de le voir fondre en larmes.

Alors que les gens avancent enfin pour entrer dans le magasin, elle reçoit un appel. Sans même avoir activé le haut parleur, j’entends des pleurs et des cris. Oui, les enfants se disputent mais surtout, le plus grand veut sortir de l’appartement pour la rejoindre, laissant ses frères à la maison. Elle est épuisée, presque sans vie. Ses cernes se creusent un peu plus à chaque minute qui passe, et le ciel devient gris.

Ça sent l’orage d’été et l’herbe mouillée. Ça sent les cigarettes fumées par la fenêtre d’un appartement au huitième étage. Ça sent les rires sur la terrasse du café en bas de la rue.

Finalement, elle rentre, la femme au masque à pois et aux enfants qui pleurent. J’espère qu’elle arrivera à tirer son cabas sans trop de peine, et qu’elle pourra se reposer ensuite.


Pauline Gauer et Marvin Gomis

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