« Le tragicomique, c’est la plus belle chose qui soit. La réalité est dure. » / Gustave Kervern, Interview

Belfort s’agite dans son grand cinéma, moquette rose. C’est Entrevues, le festival des premiers films audacieux et des rétrospectives des grands maîtres. Normal d’y retrouver Gustave Kervern. Depuis 10 films, avec son comparse Benoît Delépine, il fabrique un cinéma social qui dit les maux de la société. Entretien avec un vrai cinéaste des gens.


Si je ne me trompe pas, après une école de commerce, tu voulais travailler dans une maison de disques.

Tout à fait. J’ai fait des études commerciales parce que je ne savais pas ce que je voulais faire exactement. Je voulais pas travailler tout de suite. Le commerce pour les mecs pas très bons, c’est à peu près le seul truc que tu peux faire. J’ai quitté Nice. Je me suis dit je monte à la capitale, je vais essayer de travailler dans les maisons de disques. Sauf que quand tu arrives comme ça, la fleur au fusil et que tu crois que les portes vont s’ouvrir, forcément, rien ne s’est ouvert. Donc j’ai jamais travaillé dans les maisons de disques.

Ça a dégénéré, parce que là on n’est pas aux Eurocks, on est à Entrevues, finalement c’est le cinéma.

Oui, oui, finalement, c’est le cinéma. Mais quand dans la musique les portes se sont fermées, ça a été plutôt la télé. Je voulais un domaine où je m’amuse un peu. Je suis né à l’Île Maurice, une mauricienne qui bossait chez Sabatier m’a fait rentrer sur Avis de recherche. C’est comme ça que je suis rentré à la télé. Ça n’a pas été terrible non plus. Je me suis fait lourder au bout d’un an. Après j’ai eu de la chance, je suis tombé sur les émissions les plus cools. C’était une autre époque, tu rentrais plus facilement… Il y avait quand même Canal + qui était en pleine bourre. Il y avait de la création, de l’audace. Maintenant ça n’existe plus.

« On a eu la peau de Thalassa. »

Groland, ça pourrait se lancer aujourd’hui ?

Non. Bien sûr que non. C’est impossible. Déjà, chaque année on a peur que ça s’arrête. On se dit que c’est un miracle que ça continue dans les circonstances actuelles. Groland, c’est l’équivalent de Charlie Hebdo, de cette école-là. Maintenant les gens ne veulent plus de ça. Moi, ce qui me fait peur, c’est qu’on est la seule émission d’humour hebdomadaire. Tu te rends compte ? Sur 500 chaînes. On a fait 26 ans. On dit qu’on a eu la peau de Thalassa qui était notre concurrent. Des chiffres et des lettres, on finira par les avoir. Le jour du seigneur, non. On est dans les 3 émissions les plus vieilles du PAF. C’est hallucinant. Quand je suis rentré là-dedans, je me suis dit ça va durer un an, deux ans…

Totale liberté ?

Oui, oui. On écrit vraiment ce qu’on veut.

Ça a été quoi le déclencheur vers le cinéma ?

C’est un peu par hasard. À un moment donné, avec Benoît Delépine, on écrivait des sketchs en commun. On a fait toute une série qui s’appelle Toc Toc Toc. Un truc complètement absurde. Un cadre, un lit, une armoire, une porte. Moi, j’étais au lit. Benoît rentrait en disant des trucs en vieux français : « Je suis fourbu, je vais mettre mon manteau dans la penderie ». À chaque fois, il y avait mon amant, Maurice Pialat, Joey Starr…

On a fait 10 épisodes comme ça. On a vu qu’on écrivait bien ensemble, qu’on se marrait. On avait un copain qui était le copain de Poelvoorde, qui avait fait C’est arrivé près de chez vous. Il nous a dit de lui en parler si on avait une idée.

On a pensé à cette histoire de road movie en chaise roulante. On est allés le voir. Il a dit : « Ah oui ça c’est pas mal, bonne idée, vous écrivez le scénario, on se retrouve dans un mois, moi je trouve l’argent». Il a trouvé l’argent d’un notaire flamand qui voulait investir dans le cinéma. On est partis, personne n’était payé. Le but, c’était d’aller boire un coup avec le réalisateur finlandais Aki Kaurismäki. On a écrit 40 pages. On est partis à 8 ou 9 en camionnette. On a fait le film comme ça, en noir et blanc. Il s’appelait Aaltra. Ça a bien marché. On s’est dit qu’on allait en faire un deuxième. Puis un troisième. Et là on en est au dixième. Parallèlement à Groland. Pendant les vacances. C’est nos films de vacances. Juillet, août.

C’est une hygiène de travail en fait.

Oui, et puis c’est pas la même chose qu’un sketch. Pas besoin que ça soit drôle, pas besoin de chute. On peut se permettre de mettre des trucs plus profonds, de l’émotion. Des trucs qui nous correspondent plus.

Les sketchs, ça permet peut-être de plus coller à l’actualité.

C’est vrai. Mais nous, on est toujours un peu en retard. Avec internet, quand tu es en hebdomadaire, il y a 50 mecs qui ont fait des vannes sur le même sujet. Mais, comme on suit l’actu à un haut point, on a parfois eu la pré-science. Même dans les films. Tu vois, par exemple, Le Grand Soir, ça se passait sur les ronds-points. À force d’imagination et de lire l’actualité, parfois tu tombes pile dans la réalité. Le prochain film, c’était les gilets jaunes. On avait écrit le film et puis il se trouve que les gilets jaunes sont arrivés alors on a réécrit le film. Ça reste trois ex-gilets jaunes. Mais, à la base, c’était ça, un mec qui avait un problème avec son diesel, qui habitait en zone périurbaine.

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Photo : Vincent Courtois

Votre cinéma avec Benoît Delépine, c’est un cinéma social, mais c’est quoi un cinéma social ?

Un cinéma de sociologie. Prendre un pas de côté pour raconter des histoires. Je ne sais pas pourquoi Benoît et moi on est vachement branchés là-dessus. L’économie, les injustices. On est proches de la classe moyenne. Groland s’est toujours adressé à des gens simples. Des gens de la campagne, de la province, beaucoup de mecs de la sncf, des fonctionnaires. Ça fédère beaucoup de gens. Des gens laissés pour compte. Qui se retrouvent un peu dans nos films.

Tu fais du cinéma pour qui toi ?

Justement, pour les gens qui ne vont pas au cinéma (rires). Je pense que c’est du cinéma pour essayer de comprendre le monde. Que les autres se reconnaissent. Et comme dans les sketchs, mettre le doigt sur les trucs qui vont pas. Refléter les absurdités.

Le tragicomique, c’est la plus belle chose qui soit. La réalité est dure.

J’ai l’impression qu’il y a une détresse dans tous vos films. Je pense à Near Death Experience, avec Michel Houellebecq, Gérard Depardieu dans Mammuth, à celle de Dupontel dans Le Grand soir, à celle de Poelvoorde dans Saint Amour, à celle de Dujardin dans I Feel Good.

On se rend pas vraiment compte que les films sont durs. Les gens nous le disent après. C’est vrai. Tu peux mettre de l’humour, mais le fond est souvent triste et glauque. Mais moi, j’adore ça. Justement quand une scène peut être vue sous l’aspect tragique et l’aspect comique. Le tragicomique, c’est la plus belle chose qui soit. La réalité est dure.

De vos films, je retiens certaines scènes qui marquent. Je pense à une scène de Mammuth. Gérard Depardieu mange dans un boui-boui. Il n’y a que des hommes seuls aux tables. Et l’un appelle sa gamine, et il se met à pleurer. C’est le genre de scène où tu peux rire et pleurer. C’est ridicule et magnifique. Comment est-ce qu’on capte un tel niveau d’intimité ?

J’ai toujours aimé les films avec des représentants de commerce. Souvent, c’était des films avec Jean-Pierre Marielle. C’est vrai qu’on s’est retrouvés parfois, avec Benoît, dans des petits restaurants de province en faisant les repérages. On se retrouvait avec que des mecs, seuls ou à deux-trois à table. Une espèce de looserie avec les lumières un peu tamisées, la serveuse qui arrive fatiguée. Tu te nourris de tout ça. Une scène qui fait rire et pleurer, c’est cette scène-là qui est vraiment la représentation excellente de ça.

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photo : Vincent Courtois

C’est du cinéma de la vraie vie.

C’est le cinéma qu’on aime bien. Je viens de voir un film qui s’appelle La Salamandre d’Alain Tanner. Il m’a beaucoup plu dans son naturel. On adore Joël Séria. Joël Séria c’est Les Galettes de Pont-Aven, c’est Jean-Pierre Marielle quoi, c’est la province. Jacques Rozier, Claude Sautet, c’est des films dans les bars, c’est la vie. Notre cinéma on dit qu’on fait table d’hôtes. On boit des coups avec les patrons de bars, les serveurs.

J’ai toujours aimé les films avec des représentants de commerce.

D’où ça vient le fait que toi, tu joues parfois ?

Je dois faire 3 films par an, oui. J’y ai pris plaisir depuis Dans la cour avec Pierre Salvadori. Je te cache pas que je l’ai fait aussi parce que j’ai toujours peur que Groland s’arrête. Mais j’aime bien les ambiances de tournage. Je suis tout seul chez moi à écrire, donc, quand il y a un tournage, c’est toujours très intense, c’est une équipe, une solidarité. J’adore ces ambiances.

J’ai l’impression que jouer, ça a cassé ton image bourrue, t’es beaucoup sur des rôles où on voit ta délicatesse.

Le problème c’est que c’est toujours un peu les mêmes rôles. Ça commence un peu à me faire chier. J’ai pas envie de refaire à chaque fois la même chose. J’attends un scénario un peu plus péchu. Je suis pas un bisounours. Ce côté un peu nounours là ça me fait chier. Je vais y mettre un frein.

Qu’est-ce que tu trouves encore transgressif ?

Eh ben il y a plus grand chose de transgressif justement. C’est même catastrophique. À la limite, quand tu vas voir une expo de peinture de mec d’il y a 300 ans, c’est parfois plus transgressif que maintenant. Le Caravage, c’est plus transgressif que n’importe quelle œuvre de maintenant. Le Joker, avec Benoît on était sur le cul. Qu’un film américain dise « Tuez les riches ». Comment les américains peuvent envoyer une bombe pareille et pas nous. Ça veut dire qu’on est au fond du trou. Tous les mecs un peu hards se font éclipser. L’époque ne veut pas ça et ne l’a jamais trop voulue, d’ailleurs. Toi, dans ton magazine, tu peux écrire ce que tu veux. Vous avez une liberté qui est bien.


Arthur Guillaumot / Photos : Vincent Courtois à Entrevues. Belfort, en novembre 2019

Cette interview a été publiée initialement dans le magazine Sparse n/29 de décembre 2019

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