Janie : « La musique, c’est ma manière de me raconter. » / Interview

La grâce de Janie est moderne et surannée à la fois. Elle a construit un univers unique, où les couleurs sont un peu mieux, où sa voix va un peu plus loin, où ses mots sont un peu plus doux. Elle revendique l’étendard chanson française et pose dessus sa voix merveilleuse et ses mélodies élégantes. Son premier ep paraitra après l’été. Discussion entre calme, luxe et volupté avec Janie.


Tu viens de terminer ton premier ep, qui sortira à la rentrée, alors déjà, est-ce que tu es satisfaite, est-ce qu’il a le visage que tu espérais ? 

Franchement oui. Complètement. Après, les chansons sont écrites tellement dans le temps que de nouvelles sont arrivées et on a envie, forcément de les mettre dans l’ep. Ça sera un petit mix des anciennes et des nouvelles. Mais oui je suis très contente de cet ep. 

D’ailleurs, « La Bibiz » vient de sortir, et tu postais un extrait qui montrait que tu avais commencé à travailler dessus en novembre 2018. Est-ce que tu fais partie de celles et ceux qui sont un peux frustrés de ne pas pouvoir être plus dans l’instantané ? 

Oui, c’est quelque chose qui me frustre beaucoup. Mais je crois que c’est très relatif à la chanson française. Dans le rap, par exemple, c’est pas du tout pareil. Les mecs balancent des trucs sans protocoles. Nous dans la chanson française on a vraiment plein de trucs, les premières chansons, le développement, l’ep, l’album. C’est vrai que les chansons prennent parfois du temps à sortir. C’est hyper frustrant parce qu’on a envie de la livrer tout de suite. Parce qu’elle correspond à un sentiment qui est juste à ce moment-là et qui correspond à ce qu’on est en train de vivre. Après il y a des chansons qui sont immuables dans le temps. Mais il y en a d’autres, où on a envie de livrer le message maintenant. Et puis quand on écrit une nouvelle chanson, on est tellement excités qu’on a envie qu’elle sorte tout de suite. 

Tu écris une chanson de célibataire triste et quand elle sort tu es en couple depuis 2 ans. 

(Rires) 

 Voilà! Vraiment c’est un peu ça. 

Mais du coup les reprises (ses karaokés), c’était une façon pour toi de faire un travail sans prise avec le temps, où tu peux satisfaite sur le moment, et avec une esthétique instantanée ? 

Oui c’est complètement ça. C’était pour m’amuser et créer. C’était une façon pour moi aussi de ramener de la musique sur les réseaux. Et de m’amuser sans savoir combien j’allais en faire. Ça me permettait d’aller au bout de mes envies au moment où j’avais une envie.

Vraie réussite sur tous les plans alors, parce que ça a très bien fonctionné.  

Merci ! Mais oui je suis très contente.

1 ©Charlotte Navio
Photo : Charlotte Navio

Qu’est-ce que tu as fait pour la première fois sur cet ep ? Qu’est-ce que tu avais à coeur de tenter sur ce premier ep ?

Je pense, dans une certaine mesure, un peu comme tout le monde : me livrer. C’est un premier ep, des premières chansons. C’est ma manière de me raconter la musique, c’est le média que j’ai choisi, celui qui me correspond. Cet ep, c’est toutes les choses que je n’ai pas dites, parce que je ne me livre pas facilement. 

Tout est dans les chansons, tout sera dans ce premier ep, puis dans le premier album. Je pense qu’une fois qu’on aura écouté ça, on aura très bien compris qui je suis. 

Est-ce que tu appréhendais, au moment de laisser une première image de toi figée, un premier instantané qui allait te suivre par la suite ? 

En fait, oui et non. Parce que je pense que je hyper reste fidèle à ce que je suis et à ce que j’aime. Je l’ai fait à ce moment-là parce que je sentais que c’était à ce moment-là qu’il fallait le faire. Peut-être que dans 5 ans, ça ne me plaira plus. Mais au moment où je l’ai fait, j’étais juste. Je pense qu’il faut fonctionner comme ça pour ne jamais avoir de regrets. Même si on aime un peu moins les choses par la suite. Mais au niveau de la musique, je pense que je ne m’en lasserai jamais. 

« Cet ep, c’est toutes les choses que je n’ai pas dites. »

Je me demandais, elles ressemblent à quoi les chansons qui ne sont pas sur cet ep ?

Celles qui ne sont pas sur cet ep ? Aha, pas grand chose puisqu’elles ne seront pas dessus.  

(Rires)

Nan mais je pense qu’à chaque fois, c’est des petits actes manqués. Après, on ne sait jamais où une chanson peut aller même si elle n’est pas terminée. Peut-être que dans 5 ans, je vais revenir dessus et ça va m’inspirer quelque chose. Je pense que rien n’est jamais pour rien. Et que tous ces actes manqués m’ont amené à faire les chansons qui sont sur cet ep. 

Comme tu dis, c’est jamais perdu, garde les précieusement !

Bien sur ! Mais souvent en plus, les artistes qui ont de longues carrières, il y a des chansons qui sont rajoutées sur les albums bien après leur publication. Et on se demande pourquoi elles n’y figuraient pas directement alors qu’elles collent parfaitement. Donc peut-être un jour, avec le temps. Mais j’avoue que j’ai peu de chansons finies qui ne seront pas sur l’ep ou sur l’album. 

Oui, la question c’était aussi pour savoir si tu avais retiré des chansons par soucis de cohérence dans la direction musicale de l’ep.

Nan, franchement, c’est soit je vais au bout et elles sont sur les projets, soit je ne vais pas au bout. 

Justement, la prochaine question concerne ta méthode de création, tu fais plutôt confiance à tes premières intuition ou alors est-ce que tu reviens beaucoup sur ton travail ?

Eh bien ça dépend complètement des chansons. Il y a des chansons qui sont un peu des fulgurances, elles sortent comme ça, en une heure tout est fait. Et là, je ne reviens pas forcément dessus. Et il y a des chansons qui sont peut-être émotionnellement plus dures à lâcher. Du coup, je mets plus de temps à les construire, à les composer. 

Et parfois, je sais que c’est une chanson qui me tient à coeur, je veux tellement bien la faire, tellement bien raconter ce que je veux, alors je reviens dessus, je peaufine. 

Et je sais quand elle est terminé, mais en même temps, je ne suis jamais complètement satisfaite d’une chanson. Je me dis toujours que j’aurai pu dire autre chose. Le sentiment est tellement fort qu’on a envie de tout dire, mais on a choisi quelques mots, quelques phrases pour dire. Il faut se cantonner à ça, je pense que c’est le problème de beaucoup d’artiste. 

Donc voilà, le processus de création des chansons est toujours différent. 

Après, pour la réal, l’habillage, c’est autre chose, mais pour la base en piano voix, c’est comme ça que ça se passe. 

Avec qui tu as travaillé sur cet ep ? 

Je travaille avec un réal qui s’appelle Marsō (@valentinmarso). Il a fait Suzanne, Foé, Videoclub, Michel, toute cette famille-là. 

Voilà, c’est pour ça que je voulais qu’on en parle, parce qu’il est associé à de vrais beaux projets. 

En fait, c’est le seul réal pour moi, qui arrive à complètement coller à l’esthétique de l’artiste. Il comprend le délire, il comprend où les artistes veulent aller. Il prend les compos pour les sublimer et c’est juste à chaque fois. Il crée des univers, parce que je crois qu’à chaque fois – je ne parle pas de moi là, même si j’espère que c’est aussi mon cas – les artistes avec qui il travaille ont un univers bien à eux, qu’il parvient à sublimer. Il y a les maquettes, les pianos voix, guitares voix, mais il y aussi ce travail du réal qui est très important et qui donne l’habillage. Et c’est un vrai travail d’artiste et de composition. 

« La musique, c’est ma manière de me raconter. »

On parlait d’univers, et d’esthétique, justement, dans quelle mesure c’était important pour toi d’arriver avec notamment des visuels aussi identifiables ? Je pense au clip de discothèque, ou à tes karaokés.

Oui ! J’aime beaucoup l’image, j’aime beaucoup les couleurs. Je trouve qu’une fois que la chanson est terminée, le fait d’imaginer tout un univers visuel derrière c’est aussi fun. J’adore. J’essaie à chaque fois de coller à mes envies du moment et à ce que je trouve juste. Si les gens aiment c’est trop cool, mais moi je m’éclate en tous cas. 

Qu’est ce qui t’inspire d’ailleurs ? Que ce soit dans l’art, dans la chanson ou dans la vie.

Dans la chanson, c’est tout simplement ce qu’on vit tous. Enfin, la vie quoi. Nos sentiments, nos expériences. Parler de soi, c’est parler de chacun. Ça, ça m’inspire. Après dans l’art,j’aime beaucoup tout ce qui est années 60-70-80. J’aime le rétro, mais en même temps je vis dans mon temps. 

Oui ce paradoxe il est très présent chez toi, ces influences rétro mixées avec tout ce qui se passe aujourd’hui. C’est assez rare

Je pense qu’en fait c’est vraiment ce que je suis. J’ai beaucoup d’influences de variété française et en même temps, j’aime trop ce qu’il se passe en 2020. C’est peut-être une identité qui se dessine, enfin j’espère. 

Oui et c’est assumé chez toi, j’ai l’impression que beaucoup en viennent mais ne l’assument pas totalement, tu vois ce que je veux dire ?

Oui bien sur. Mais c’est aussi parce que ça fait peu de temps qu’on revient à la chanson française, à la scène française. Il y a beaucoup d’urbain. C’était un peu péjoratif de parler de chanson française, on disait “pop”. Alors qu’on a un patrimoine de chansons françaises qui sont sublimes. Donc moi je l’assume à fond. 

D’ailleurs sur la scène actuelle, il y a des projets dans lesquels tu te reconnais ? 

Je ne me reconnais pas dans un projet en particulier, parce que je trouve que tous les artistes sont très différentes. Les identités sont tellement fortes. Mais j’aime Juliette Armanet, Clara Luciani, Yseult, Pomme, Angèle, il y a une scène française qui est bien là, très forte. C’est assumé et c’est beau. Je ne me reconnais pas un projet, mais je me reconnais dans la volonté de créer une belle scène française et dans cette amour pour la musique française.

Ils ressemblent à quoi tes moments de doute, et ce qui te fait douter. Parce que j’imagine qu’au moment d’imaginer un premier ep, le doute est un intime. 

Oulah. Grand dossier. Alors moi je suis la reine du doute. 10 minutes avant qu’une chanson sorte, je suis capable de me demander si je fais bien de la sortir. Je doute constamment. Je me demande si c’est assez bien, si je vais réussir à partager ce que je veux partager, si ça va être aimé. C’est une peur d’artiste, que la musique qu’on fait ne soit pas aimée. 

« Moi je suis la reine du doute. 10 minutes avant qu’une chanson sorte, je suis capable de me demander si je fais bien de la sortir. »

Après, j’ai pas d’autre alternative, je sais que c’est ça que je fais, donc je me pose pas la question de le faire ou pas, quand je le fais, je le fais et puis tant pis. 

Quand je sors une chanson c’est limite si je la sors et je referme la porte, je me cache les yeux, j’ai même du mal à la réécouter. 

Oui comme un moment d’appréhension avant de sauter par dessus la rivière. 

Oui complètement ! 

Là « La Bibiz » est sortie il y a quelques jours, elle est très bien accueillie, il y a plein de gens qui fonts des covers. C’est rassurant ça ? 

Je suis super content oui, parce que je vois que j’ai une bonne communauté. Depuis les karaokés, depuis Discothèque, j’ai vraiment une communauté réceptive, qui aime reprendre, qui aime la proximité. J’adore les entendre chanter, c’est quand même le bonheur absolu quand on sort une chanson de la donner aux autres et de voir qu’ils la chantent. C’est à ce moment-là que je réalise que j’ai sorti une chanson et qu’elle arrive aux oreilles des autres.

Et qu’ils peuvent se l’approprier, d’autant plus dans un moment sans concert. 

Oui complètement ! J’ai hâte de la scène. J’avais trois premières dates en mars à Paris. J’étais très heureuse parce que c’est quelque chose qui est très important pour moi. Il y a des gens bien qui sont dans des situations bien pires que moi. Mais c’était triste de repousser ces dates là et d’attendre. 

Oui mais c’est normal que ça soit frustrant ! Et puis l’art c’est un truc de l’instant, comment savoir comme sera l’après. 

Oui. Et puis quel moyen d’être plus direct et ressenti par le public et l’artiste qu’un concert ? 

C’est bien gentil les concerts sur les réseaux sociaux…

Ah nan mais moi je peux pas, ça me gave. Moi en plus mon ep n’est pas sorti, alors imagine si je commençais à faire découvrir mes chansons par des concerts sur les réseaux ? Frustrant. 

Pas d’émotions mais de petits coeurs et des petits emojis.  

Han nan… Mais je vis avec mon temps, j’adore les réseaux, mais rien ne vaut la scène, le trac de chanter une nouvelle chanson, de voir comment vont réagir les gens, de ressentir. Oui c’est une question de ressenti, tout le monde est là, tout le monde ressent. Donc voilà, les lives ça a ses limites. 

« C’est quand même le bonheur absolu quand on sort une chanson de la donner aux autres et de voir qu’ils la chantent. »

On parlait de ta communauté tout à l’heure, tu fais de la musique pour qui toi, à ton avis, Janie ? 

Franchement, je pense que ça dépend des chansons. Je pense que ça commence vers 14-15 ans, et ça peut aller jusqu’à 30. Mais il y a des chansons plus nostalgiques qui plairont peut-être à des gens plus âgés. On ne choisit pas son public. Je commence à le découvrir, je le verrai aussi pendant les concerts. Mon public sera à qui ma musique parlera le plus, peu importe, tant que ma musique parle. Il y a des chansons qui parleront plus d’un sujet et des gens en fonction de leur âge ou de leur vécu se reconnaitront. J’ai envie que chaque chanson ait son histoire, son public, son aventure dans son temps. Et puis on verra. 

3 ©Charlotte Navio
Photo : Charlotte Navio

Qu’est-ce que tu trouves transgressif, ou à contre courant aujourd’hui, dans la musique et dans la vie ? 

Hm, peut-être tous les débats et les prises de paroles par rapport aux femmes. Où à la fois dans le débat et les idées, il y a une évolution et une mobilisation énorme et à la fois on reste parfois sur des schémas qui sont très anciens. Le corps des femmes, les droits des femmes. Mais mêmes les humains en général. L’indulgence dont l’humain peut manquer envers les autres. L’ouverture, l’indulgence et la bienveillance. Il y a des prises de paroles importantes. 

Il reste une dernière question, rituelle, qu’est-ce que t’évoque la Première Pluie ? 

Les premières pluies, pour moi, c’est la fin de l’été, le début de l’automne. Le retour à paris, les premières vestes, qu’on était contents de quitter mais qu’on est contents de reprendre en septembre. C’est le teint un peu hallé, tous les souvenirs de l’été, tout le soleil. Et puis c’est la Première Pluie, les nouveaux projets, la rentrée. C’est le premier dîner sous la couette. C’est tout ça.


Interview Arthur Guillaumot / Photos : Charlotte Navio 

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