Geoffroy de Saulieu, archéologue tropicaliste : « L’archéologie, c’est la passion de l’avenir. » / Portrait


Portrait extrait du podcast L’averse, disponible sur les plateformes de streaming


En septembre dernier, j’ai fait la rencontre de Geoffroy de Saulieu, archéologue tropicaliste à l’IRD, Institut de Recherche pour le Développement. Pour lui, c’est un métier de passion depuis toujours car enfant, il jouait déjà à s’imaginer des endroits connus tels qu’ils seraient dans le futur, ruinés et abandonnés.

“Je ne sais pas vraiment ce qui m’a poussé vers l’archéologie. Après la mort accidentelle de l’un de mes frères, je me revois assis sur les genoux de ma mère qui pleurait. En voulant la consoler, je lui ai dit : « Quand je serai grand j’inventerai une machine pour le faire revivre ». Est-ce que l’archéologie n’est pas une façon de faire revivre le passé, de faire revenir à la vie des personnes disparues ? Peut-être. Mais cela n’est sans doute pas suffisant. On ne vit pas pour le passé ; on peut vivre avec, à la rigueur, mais on vit pour l’avenir. L’archéologie, c’est la passion de l’avenir.”

Gabon / Projet ANR Tapiocac

Après son doctorat d’archéologie au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, Geoffroy devient volontaire pour l’IRD dans le sud de l’Équateur pendant deux ans, sur un projet qui le pousse vers l’archéologie amazonienne. Fasciné par ce pays, il s’y installe avec sa femme pendant six ans.

En 2010, il est embauché à l’IRD, où il se spécialise dans l’archéologie d’Amérique du Sud et d’Afrique Centrale.

“L’archéologie amazonienne donne le tournis : les objets en céramique et en pierre polie sont souvent très beaux, mais les fonctionnements sociaux de l’Amazonie précolombienne restent très énigmatiques. Quant à elle, l’archéologie d’Afrique centrale n’a pas encore connu l’essor de l’archéologie amazonienne, nous permettant de redécouvrir un passé autochtone particulièrement brillant et de renverser les préjugés. Pourtant tout est là : la seconde plus importante forêt tropicale du monde, une histoire remontant jusqu’à la haute préhistoire, des sites archéologiques à foison. Comme celle de l’Amazone il y a trente ans, les civilisations fascinantes qui y s’y sont développé restent mal considérées. Avides que nous sommes en Occident, nous ne comprenons pas facilement que les patrimoines ne sont pas forcément des objets, mais peuvent être des paysages, des savoirs, des organisation sociales.

Ces deux continents nous donnent à penser des sociétés totalement différentes des nôtres. Ces sociétés d’Amérique précolombienne et d’Afrique centrale précoloniale n’étaient pas dénuées de hiérarchies et d’inégalités sociales, loin de là, mais leurs modes de fonctionnement montrent où se situent les aiguillages qui permirent de construire des économies et des organisations sociales fort complexes. Elles étaient basées non sur la propriété des biens immobiliers, qui est le fondement du capitalisme dans lequel nous vivons, mais sur des droits concernant les personnes. Leur richesse, c’était l’homme.”

Nigéria / Mission archéologique IFE-SUNGBO

Au sein de l’IRD, organisme de recherche scientifique et de coopération, Geoffroy de Saulieu monte avec d’autres archéologues des projets scientifiques, de l’idée jusqu’à la publication, avec des besoins réels et des questions locales qui s’inscrivent dans les Objectifs du Développement Durable.

Mais ce qui lui plaît le plus, c’est travailler en collectivité.

“Les projets qui comptent le plus à mes yeux sont ceux qui débouchent sur des amitiés fidèles et indéfectibles. Reconnaissons que l’on ne saura jamais ce que l’on a réellement apporté aux autres, alors que l’on sait parfaitement ce que les autres nous ont apporté. Cette expérience humaine, que l’on appelle l’amitié, est fondamentale au sein de la recherche. Elle tend notre regard vers ce qui est important : pas le passé, pas l’archéologie ou l’histoire, mais une fois de plus, l’avenir.”

En 2018, avec son collègue Stéphen Rostain, archéologue au CNRS, ils réalisent un dossier sur l’écologie historique dans la revue “Les nouvelles de l’archéologie” destinée aux scientifiques et au grand public intéressé.

“Contrairement à l’étude des paléoenvironnements, qui tente de reconstituer à un moment donné de l’histoire l’état de l’environnement en se fondant sur des analyses de restes anciens, l’écologie historique aborde le passé par le présent en se posant la question suivante : qu’est-ce que le paysage actuel m’apprend du passé ? Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que ce ne sont pas les spécialistes du passé comme les historiens, archéologues et paléo-environnementalistes qui ont structuré cette démarche, mais des anthropologues et des géographes.

En faisant des études de terrain dans des communautés locales, ils ont découvert des paysages qui n’avaient rien de « naturel » : telle forêt était pleine d’arbres fruitiers, telle autre poussait sur des sols noirs épais de plusieurs mètres, tel massif impénétrable était constitué d’arbres séculaires qui ne poussent que dans des clairières après des brûlis, etc. Il va sans dire que cette démarche remet en question les catégories de ce que l’on considère comme « naturel » ou « artificiel ». Elle est donc très complémentaire des activités qui cherchent à développer la conservation. Elle montre qu’une politique de conservation qui n’intégrerait pas les activités humaines serait incapable de maintenir nombre de paysages exceptionnels dont nous avons hérité. Non, l’homme n’est pas toujours néfaste.”

Actuellement, avec Marie-Hélène Moncel, une préhistorienne du CNRS, Geoffroy de Saulieu prépare un dossier sur la “Grande Transition”.

“La Grande Transition, c’est cette cascade de changements que nous sommes en train de vivre concernant le climat, l’environnement, la société, le savoir et sa transmission. L’archéologie montre que l’espèce humaine n’en est pas à sa première “transition”. Il y a donc forcément quelque chose à en tirer pour préparer nos prochains combats. Comme dit une amie sur le sujet « L’archéologie est en avance sur son temps. Peut-être faut-il s’en inquiéter ».”

Face au changement climatique, à la perte de biodiversité, à l’épuisement des ressources et à la disparition progressive des emplois avec la révolution numérique, l’humanité va devoir s’adapter à des modes d’organisations économiques et socio-politiques très différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Et les recherches des archéologues comme Geoffroy de Saulieu permettront sûrement d’apporter des réponses à cette transition.

Cameroun


Le travail de Geoffroy de Saulieu est à retrouver ici


Pauline Gauer

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