Le resto américain

Photo via @tk.somewhere on IG

Ça faisait déjà 2 ans qu’elle vivait seule dans une ville rouillée où les camions-poubelle ne passaient presque plus. D’abord pour y faire ses études, ensuite pour les abandonner et apprendre à gagner sa croûte comme il faut. Pour aller au travail, c’était la même rue qui se dressait devant elle chaque soir et chaque matin. Parfois il y avait les corbeaux qui mangeaient des rats et parfois, c’était les rats qui mangeaient les corbeaux. Et la journée pouvait commencer. Elle bossait dans un de ces restos américains plus américains que l’Amérique elle-même. Le décor était sympa, elle pouvait s’imaginer des scènes de films et manger des hot dogs gratis le midi.

Il y avait une bande de putes qui bossaient aussi à deux rues de là, et le mardi il y avait leur gros maquereau, qui était là aussi. Un type bizarre, elle aurait tiré sur lui à vue si elle avait été flic, et méchant en plus de ça. Presque tous les soirs où elle le croisait étaient pareils, elle rentrait chez elle et se frottait la peau sous l’eau jusqu’à l’arracher, elle serrait les dents comme un clébard derrière un portail, avec un panneau chien méchant accroché dessus. A chaque fois, il la regardait comme si ses yeux étaient des mains qui imprimaient le toucher, et parfois il la suivait en lui disant qu’il pouvait lui avoir du boulot, qu’elle gagnerait beaucoup mieux sa vie que dans son resto avec un pétard pareil. Parfois il voulait la retenir, parfois elle se mettait à courir.

Il y en a plein d’autres des chemins pour rentrer du resto, mais c’est pas un vieux maquereau en marcel qui allait décider de si elle rentre chez elle à une heure du matin plutôt qu’à minuit 53. C’était assez rarement sans conséquences, de faire cet acte de résistance, et le sien la rendait toute sale, toute triste, et remplie de haine face à ces regards comme des flaques de boue qui abritaient la violence. Ça faisait 8 mois déjà qu’elle avait choisi cette routine, avec toujours les mêmes odeurs sauf le samedi. C’était le jour des steaks de bison le samedi, et ces jours-là sentaient comme l’Australie quand tout prend feu, en été. Tiens, voilà que justement on est samedi aujourd’hui.

Elle avait passé la matinée à nettoyer l’arrière cuisine comme si elle avait été mise au monde par un couple d’aspirateurs, le patron du resto américain avait quelques tuyaux sur le passage de l’inspection d’hygiène. Un petit billet de 20 au black en remerciement, cette semaine elle aurait de quoi s’acheter un paquet de clopes. Juste après qu’elle ai repris du service elle est allée à la table d’un petit gars de son âge, le genre qui s’assoit en arrivant et regarde longuement à la fenêtre jusqu’à ce qu’on vienne lui demander ce qu’il veut, sans qu’il en sache quoi que ce soit. Il a juste demandé un café américain avec quelques biscuits américains, en disant que ça ne pressait pas trop. On aurait pas vraiment dit qu’il était là pour manger du café et des biscuits américains, mais c’est quand même ce qu’il a fait. C’est John qui a voulu lui faire payer sa commande une fois qu’il avait fini. John était l’un des serveurs les plus pourris qui soient, mais il s’appelait John, alors il avait parfaitement le droit de travailler dans un resto américain et de porter une étiquette avec marqué John dessus. Rien que pour ça, c’était lui qui méritait d’être employé de la semaine chaque semaine. Elle, elle ne portait pas de nom, elle était les indiens d’Amérique qui ne connaissent que trop la couleur du sang, elle étaient ceux qui sont parqués dans des réserves et qui gèrent les casinos du Wisconsin.

Quoi qu’il en soit, c’est John qui a voulu faire payer la commande du petit merdeux, sauf que le petit merdeux lui a demandé d’aller chercher la fille sans étiquette, plutôt. Elle s’attendait à ce qu’il lui dise que son café était dégueulasse. Il y a toujours quelqu’un pour trouver le café dégueulasse le samedi, et presque tous les autres jours aussi d’ailleurs. Certains l’aiment fort, les autres l’aiment doux, et quand on a qu’une seule cafetière dans notre resto on est forcément baisés. Certains le trouvent bon mais ils ne le disent jamais, les autres le trouvent dégueulasse et alors là, on en entend forcément parler. Le merdeux n’a même pas parlé du café, son histoire était bien plus bizarre, il a ouvert sa petite bouche de merdeux pour demander à la fille inconnue si elle voulait aller au minigolf avec lui quand elle quitterait le boulot.

Au minigolf ! Qu’est ce qu’il lui voulait avec son minigolf celui-là ? Qui d’autre que des vieux moribonds en station thermale iraient foutre un samedi après-midi au minigolf ? Après lui avoir gentiment dit qu’elle avait une dispense du médecin qui lui interdisait de mettre les pieds dans un bon dieu de merde de mini golf, elle est gentiment repartie à ses affaires en prenant le maigre pourboire. La semaine d’après s’est passée à peu près comme d’habitude, avec les camions poubelle qui ne passent que trop peu souvent. Et comme une nouvelle habitude, le merdeux était encore là, le samedi d’après. Ça s’est passé exactement de la même manière, il prend son café et ses biscuits américains, puis John veut le faire payer pour carotter le pourboire, et à la fin c’est elle qui doit se le coller. Cette fois-ci c’était au bowling qu’il voulait aller, et il est encore une fois reparti tout seul. Il n’y a que dans les Simpson et à peu près toutes les productions télévisuelles américaines que c’est bandant d’aller au bowling, et puis qu’est ce qu’on irait y foutre un samedi avec un merdeux dont on ne connaît même pas le nom ?

Le samedi d’après, il s’est ramené tout pareil comme si sentir le bison c’était ce qui lui bottait le plus dans la vie depuis ces trois dernières semaines. Cette fois-ci il voulait aller poser son cul au ciné. Qui va au ciné pour un premier rendez-vous je vous le demande ? Et vous savez ce qu’il dit lui quand on lui balance ça à la gueule ? « C’est déjà la troisième fois qu’on se voit ». Avec son petit sourire de dresseur d’ours là.

Ce coup là, elle l’avait plus ou moins vu venir. C’était le 14 février, et il était sacrément mieux sapé que les autres fois. Il y avait même un bouquet de fleurs qui dépassait de son sac, il pensait qu’on le voyait pas ou peut être bien qu’il voulait spécialement qu’on le voit en pensant ça, toujours est il qu’on le voyait. Les soirées spéciales du 14 février au ciné, c’est juste fait pour donner la trique aux couples qui n’ont que ça à foutre d’aller là bas avant de baiser plus fort que d’habitude, juste parce que c’est la saint valentin. Cette fois-ci elle lui a bien dit d’aller se faire voir, elle voyait assez de types bizarres qui lui collaient aux basks comme ça et elle avait pas de temps à perdre avec les merdeux qui ne savent même pas choisir les bons bouquets chez le fleuriste du coin de la rue.

Elle est rentrée le soir avec la boule au ventre, en prenant le chemin sans pute et maquereau, elle avait déjà assez de tracas comme ça. En parlant de cette raclure de maquereau, voilà qu’il passait maintenant tous ses samedis au store de putes près de chez elle, ce qui faisait 2 jours par semaine sur 7 jours au total, ce qui faisait seulement 5 jours sans maquereau. Il faudrait que quelqu’un pense à le flinguer ou elle devrait s’en charger. Mais comment savoir où trouver un flingue dans un monde où on ne sait même pas à qui on doit demander où est-ce qu’on peut trouver un flingue ? Elle se disait que le maq’ en savait peut être quelque chose, mais il dira jamais rien à la fille qui veut le flinguer. Les maq’ sentent ces choses là, quand vous voulez les flinguer, ils vous flinguent avant que vous puissiez faire votre affaire et au bout du compte vous ne flinguez rien du tout.

Bref, ce n’est de toute façon pas vraiment à ça qu’elle pensait quand elle s’est retrouvée sur son pieu à regarder le ciel – fait de plâtre craquelé au-dessus duquel vivaient des gens sûrement aussi malheureux qu’elle -. Elle s’est rappelée du samedi il y a 3 semaines où elle n’attendait rien, et du suivant, où elle n’attendait rien non plus. Puis elle s’est rappelée des quelques jours avant notre samedi du jour, les quelques fois où elle a pensé au retour du petit merdeux. Sa manière de boire son café visiblement trop fort pour lui et son sourire en coin, pour jouer aux adultes. Son penchant pour les idées de rencarts ridicules et sa tête, quand il regarde dans le vide en pensant. Elle ne travaillait pas samedi prochain, mais elle sera peut être au resto américain avec son foulard dans les cheveux, tant pis s’ il empeste le bison après ça. C’est toujours la même histoire avec les garçons, on leur dit d’abord d’aller se faire foutre parce qu’on a pas besoin d’eux et parce qu’entre nous, c’est vraiment des cons. Puis arrive un jour où on se dit « pourquoi pas ? », et là ils ont déjà gagné. En y repensant, elle se disait qu’elle allait le laisser dans les fagots, son merdeux. Peut-être qu’elle se sent au fond terriblement seule, ou peut-être simplement que ça devait se passer comme ça et pas autrement, mais aujourd’hui on est samedi prochain, et elle est en route pour le resto américain. Elle allait peut être faire du minigolf, ou alors passer l’après midi à caillasser les corbeaux à deux. Elle était posée sur sa chaise avec son sourire en coin de merdeuse, et puis John qui ne comprend pas ce qu’elle vient foutre ici.

Ça faisait déjà 3 heures que le merdeux aurait dû se pointer, peut être que le moment était venu de rentrer chez soi pour détester le monde blottie dans le noir. Peut-être qu’il sera là samedi prochain ? Et peut-être qu’il ne remettra jamais les pieds dans le resto américain.


Romain Bouvier

Laisser un commentaire