Ouri, l’art de savoir faire abstraction

Le goût amer du café de Binici, dans le Marais réconforte. Ouri pousse la porte, les cheveux encore recouverts de gouttelettes de pluie parisienne. Il s’assoit et s’excuse de son retard. Le jeune tatoueur, établi à Paris depuis trois ans, a été emporté dans le tourbillon du métro parigo. Être à l’heure dans la capitale c’est tout un art, presque une notion abstraite. Et justement, Ouri a fait de l’abstrait son cheval de bataille. Il y a quelques années maintenant, l’ancien étudiant en audiovisuel a tourné sa pratique vers l’art abstrait, avec comme support le tatouage. À présent c’est vers d’autres horizons qu’il souhaite s’envoler et plus particulièrement vers New York, où son coeur l’appelle.

Une expérience en entraine une autre

Très touché par l’une de ses premières expériences de tatouage, Ouri a sauté le pas, pris sous l’aile de Ujin, son mentor Coréen. Il me tend son bras et me dit “c’est lui qui m’a tatoué ça”. Une immense œuvre d’art couleur sang jalonne son avant-bras, mimant la trajectoire de ses veines.

“Ujin est la première personne à qui j’ai montré mes dessins, qui étaient déjà dans une démarche artistique abstraite. On s’est très bien entendus, il m’a donné confiance et c’est là que j’ai compris que le tatouage pouvait être un médium pour mon projet artistique personnel”, assure le jeune homme de 23 ans, la tête pleine de souvenirs. Ouri signifie “ma flamme, ma lumière”, un prénom qui prend à présent tout son sens ; sa lumière il l’a trouvé, elle était au fond de lui. “Même si ce prénom n’a pas été choisi consciemment, c’est quelque chose qui m’anime et qui fait sens par rapport à moi, mon histoire et ma vie” me confie-t-il.

Le Ionesco des aiguilles

“Pour moi, en tant que personne, les contacts sociaux sont assez abstraits. Ce ne sont pas des choses naturellement accessibles pour moi, je dois apprendre toute ma vie sur elles donc le tatouage est extrêmement challengeant d’un point de vue social”, explique Ouri. Le monde du tatouage à ça de beau : c’est un art de communication, mais non verbal.

Du sens, Ouri n’en fait pas sa priorité. À travers son art et son travail il ne cherche pas à transmettre un quelconque message. Travaillant principalement sur de grandes parties du corps avec de grandes pièces, le parisien d’adoption veut rendre le tatouage vivant. “je ne considère pas le corps comme une surface 2D. Passer sur une jonction, sur différents muscles à la fois, ça me paraît beaucoup plus pertinent avec le travail que je fais. J’ai une approche de la création dans ma pratique artistique qui est premier degré. C’est vraiment lié à la philosophie de l’absurde qui est que ça ne fait pas de sens et je l’accepte ! Moi, je ne mets pas de messages dans mes œuvres, mais les personnes sont susceptibles d’en mettre un après coup”. Une pensée familière me vient alors, Ouri serait-il l’Ionesco du tatouage ?

Si l’œuvre n’a pas de sens, le tatoueur à néanmoins besoin de créer un lien avec la personne qui vient passer sous ses aiguilles. “J’ai besoin de me faire une idée de la structure psychologique et philosophique dans laquelle est la personne, pour que ça m’influence consciemment dans mon processus de création” déclare-t-il.

La puissance du tatouage

Ouri considère le succès actuel du tatouage abstrait comme une potentielle réponse au climat politique mondial. “Peut-être que les gens ressentent une sorte d’aliénation et le fait de ne pas savoir à quoi se raccrocher pour le futur, on se demande “à quoi bon ?”, dans cette idée de ne pas savoir, on parle clairement d’abstraction”, déclare-t-il.

La démarche d’une personne qui se fait tatouer est vulnérable, peu évidente et très intime. “Il y a peu de choses qu’on s’inflige consciemment pour être marqué à vie, la modification corporelle (le tatouage) en fait partie”, affirme Ouri. Dans l’expérience, comme celle que propose le tatoueur parisien, les personnes se mettent à nu physiquement comme psychologiquement et Ouri met un point d’honneur à être dans le respect et l’écoute. “Il est essentiel de recevoir les expériences et les vécus de n’importe quelle personne qui s’adresse à nous avec bienveillance”. Même s’il ne voit pas sa pratique comme une thérapie, il estime que l’échange humain, enrichissant, qui se crée lors d’une séance peut avoir des conséquences et des conclusions proches du thérapeutique.

Chiara Harter, avec Ouri

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VERSION ANGLOPHONE

Ouri, the art of knowing how to make abstraction

The bitter taste of Binici’s café in the Marais is comforting. Ouri pushes open the door, his hair still covered with droplets of Parisian rain. He sits down and apologises for being late. The young tattoo artist, who has been in Paris for three years, was swept up in the whirlwind of the Parigo metro. Being on time in the capital is an art, almost an abstract notion. And Ouri has made abstraction his hobbyhorse. A few years ago, the former audiovisual student turned his practice towards abstract art, with tattoos as a support. Now he wants to move on to other horizons, and more particularly to New York, where his heart is calling him.

One experience leads to another

Very touched by one of his first tattooing experiences, Ouri took the plunge, under the wing of Ujin, his Korean mentor. He hands me his arm and says « he’s the one who tattooed this ». A huge blood-coloured work of art lines his forearm, mimicking the trajectory of his veins. « Ujin is the first person I showed my drawings to, which were already in an abstract artistic approach. We got along very well, he gave me confidence and that’s when I understood that tattooing could be a medium for my personal artistic project », says the 23 year old, his head full of memories. Ouri means « my flame, my light », a name that now takes on its full meaning; he found his light, it was deep inside him. « Even if this name was not chosen consciously, it is something that animates me and makes sense to me, my history and my life.”

The Ionesco of needles

« For me, as a person, social contacts are quite abstract. They are not naturally accessible to me, I have to learn all my life about them, so tattooing is extremely rewarding from a social point of view », explains Ouri. The world of tattooing is a beautiful thing: it’s an art of communication, but not verbal.

Ouri does not make meaning his priority. Through his art and his work he does not try to convey any message. Working mainly on large parts of the body with large pieces, the Parisian by adoption wants to bring tattooing to life. « I don’t consider the body as a 2D surface. Going over a junction, over different muscles at the same time, seems much more relevant to the work I do. I have an approach to creation in my art practice that is first degree. It’s really linked to the philosophy of the absurd, which is that it doesn’t make sense and I accept that! I don’t put messages in my works, but people are likely to put in afterwards ». A familiar thought comes to mind: is Ouri the Ionesco of tattoos?

If the work has no meaning, the tattooist nevertheless needs to create a link with the person who comes to pass under his needles. « I need to get an idea of the psychological and philosophical structure in which the person is, so that it influences me consciously in my creative process, » he says.

What drives Ouri is the experience of the present moment, during a tattoo session. It’s all about sharing. « It’s a memory that’s going to be in the person’s memory and in my memory as an artist. There is a before and after tattoo. This mark, this bodily modification enters the person’s life. It can be seen as a cathartic process for some, » says the artist.

The power of tattooing

Ouri sees the current success of abstract tattooing as a potential response to the global political climate. « Maybe people are feeling a kind of alienation and not knowing what to hold on to for the future, we’re asking ‘what’s the point?’, in this idea of not knowing, we’re clearly talking about abstraction, » he says.

The process of a person getting a tattoo is vulnerable, not obvious and very intimate. « There are few things that you consciously do to yourself to be marked for life, body modification (tattooing) is one of them, » says Ouri. In the experience, like the one offered by the Parisian tattooist, people expose themselves both physically and psychologically and Ouri makes it a point of honour to be respectful and to listen. « It is essential to receive the experiences of any person who comes to us with kindness. Even if he does not see his practice as therapy, he believes that the enriching human exchange that takes place during a session can have consequences and conclusions that are close to therapeutic.

Chiara Harter, with Ouri

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