Deux ans après le référendum jugé inconstitutionnel ayant bousculé l’ensemble du pays et provoqué de nombreuses réactions, comment l’Espagne gère-t-elle le dossier épineux de la volonté d’indépendance des catalans ?

SPAIN-CATALONIA-POLITICSDes manifestants en faveur d’une Catalogne indépendante en novembre 2017.

Alors que le nouveau gouvernement espagnol fraîchement élu est actuellement en formation à travers les différentes négociations des partis de la gauche (el PSOE et Podemos), une interrogation revient souvent lors des débats et des discussions : comment gérer le dossier concernant la volonté d’indépendance de la Catalogne, ayant une place politique majeure au même titre que les autres partis ? Deux ans après les troublantes manifestations ayant perturbé Barcelone et le gouvernement de droite de l’époque, la situation reste très compliquée et les avis sont toujours aussi partagés, chacun défendant son point de vue, révélant alors une conséquence énorme de ce débat : une véritable fracture sociale, créant des tensions et blessures profondes au sein de cette société espagnole.

Pourquoi la Catalogne en rogne et pas une autre région ?

Avant de se pencher sur la situation actuelle de cette Catalogne divisée, il est important de rappeler le passé de cette région espagnole ainsi que les événements de novembre 2017 ayant fait exploser à la surface la colère des séparatistes catalans.

Cette région est une communauté autonome d’Espagne mais, juridiquement, cela ne la rend pas pour autant indépendante malgré le fait qu’elle ait plus de liberté que les autres régions espagnoles. Grosso modo, elle a sa langue, le catalan, sa propre police, ses médias et gère elle-même son économie. Mais elle fait tout de même partie du royaume d’Espagne et ses citoyens catalans jouissent donc des mêmes droits et ont la même constitution que les autres citoyens espagnols. Si elle fait partie de ce royaume, c’est avant tout par son histoire : fondée au IXème siècle, la Catalogne finit par intégrer le royaume d’Aragon par le mariage du comte de Barcelone, donnant ainsi naissance à la couronne d’Aragon. Mais, après des épisodes comme la peste noire en 1348, la couronne est en déclin. Après que le royaume d’Espagne ait conquis le royaume de Navarre en 1512, la Catalogne fera officiellement partie du « royaume des Espagnes » à partir de 1516. C’est de cette façon que la Catalogne devient espagnole, tout en conservant son langage, sa monnaie, son système politique et ses lois, exactement comme les autres régions de ce royaume. C’est lors de la période franquiste au XXème siècle que les catalans voient leur patrimoine disparaître : la dictature exige que « les espagnols parlent espagnol » et qu’en conséquence, les régions « oublient » leur patrimoine culturel. Les protestations donnent lieu à l’emprisonnement de leaders catalans tels que Jordi Pujol et marquent la douleur du peuple catalan. Lors du retour de la démocratie, il est accordé plus de libertés à la communauté autonome catalogne qu’aux autres communautés autonomes d’Espagne en gage de réparation du mal fait les décennies précédentes par Franco, qui avec la reconnaissance du catalan comme seconde langue principale de la région est presque considérée comme une « nation ». La Catalogne a donc une histoire différente des autres communautés d’Espagne et a, surtout, subi une répression très forte sur sa culture, causant chez les catalans une grande fierté à l’égard de cette culture qu’on a tenté de faire disparaître.

Pourtant, malgré un statut privilégié, depuis les années 2000 et surtout depuis 2012, de nombreuses protestations éclatent en Catalogne et de plus en plus de séparatistes réclament ce qu’ils estiment comme leur « dû » : l’indépendance. On peut alors légitimement se demander pourquoi les catalans ont cette volonté d’indépendance que les autres communautés d’Espagne n’ont pas vraiment, d’autant plus que cette région a, comme nous l’avons souligné plus haut, déjà plus de libertés que d’autres régions.

Pourquoi vouloir avec autant de véhémence cette indépendance ?

Dans ce débat, il n’y a malheureusement pas d’entre deux. Une personne que j’ai interrogée en Catalogne en a tristement fait le constat « c’est soit blanc, soit noir. On est forcément pour ou contre. On est obligé d’avoir un avis. On ne peut pas être entre les deux, il faut trancher ». Mais pourquoi est ce que près de 50% des catalans est pour cette indépendance qui signifie énormément de changements et de complications au sein de leur région ? Pourquoi est ce qu’il n’y a pas de réelle majorité pour ou contre ?
La réponse a ces interrogations se résume par quelque chose d’assez simple : la manière dont les catalans se sentent attachés à leur région et leur degré de sentiment d’appartenance à l’Espagne. En conséquence, tout dépend de l’environnement dans lequel ils ont évolué mais aussi de leur statut dans la société.

Car l’un des principaux arguments des séparatistes est économique : les catalans considèrent qu’ils paient trop d’impôts à Madrid. Ce qui, d’un point de vue numérique, est juste : la catalogne donne 17 milliards d’euros par an à l’état central, ce qui la place comme l’une des régions dont les impôts sont les plus élevés, notamment à cause du tourisme très important de la Costa Brava possible grâce aux nombreuses stations balnéaires catalanes. Mais c’est ici que les détracteurs anti-indépendance apportent une nuance : la Catalogne est l’une des régions espagnoles avec la plus grosse dette par rapport à son PIB, alors elle a, selon eux, « besoin » de l’Espagne pour ne pas sombrer économiquement parlant. Le problème est que cette dette catalane est en grande partie provoquée par ces impôts trop élevés qui ne rentrent pas dans les caisses de la Catalogne, mais dans celles de l’Espagne, ce qui force la région à faire des emprunts pour fournir les services basiques nécessaires au fonctionnement de la région, puisqu’elle ne peut utiliser l’argent des impôts. Alors, les séparatistes expliquent qu’ils auraient moins d’impôts et une économie plus florissante s’ils ne devaient pas donner tout leur argent à Madrid, ce qui, sur le papier, est juste. Mais là aussi il faut rappeler une donnée importante : parce qu’elle fait partie du royaume d’Espagne, la Catalogne reçoit de grosses sommes d’argent de la part de l’Union Européenne et jouit aussi de liens avec d’autres régions limitrophes pouvant l’avantager au niveau commercial. Si elle ne fait plus partie de l’Espagne, la Catalogne ne fera donc plus partie de l’UE et ne jouira plus de ces relations ou de la présence d’entreprises dans des villes importantes comme Barcelone, et toute cela lui coûtera donc très cher économiquement parlant, sans parler de la crise sociale que cela pourrait entraîner avec les catalans anti-indépendance.

D’autant plus que viennent ici se rajouter deux points noirs à cette indépendance : tout d’abord, au niveau national, si la Catalogne divorce de l’état espagnol, leurs relations seront particulièrement tendues. Le gouvernement espagnol pourrait décider de rompre toutes ses relations avec le nouvel état catalan, ce qui s’avérerait catastrophique pour l’économie catalane lorsque l’on sait que la région exporte 45.6% de sa marchandise vers l’Espagne et seulement 54.4% vers le reste du monde. Ne plus avoir de relations commerciales avec le royaume espagnol à cause d’un climat tendu signifiera une perte de bénéfices énorme, qui ne pourra jamais être compensée par le tourisme. Ensuite, le second point négatif à cette indépendance ne concerne plus seulement ses liens avec l’Espagne mais les relations internationales de la région. Il est évident que les catalans ne pourront plus être citoyens de l’UE, déjà car cela serait une grosse perte d’argent pour la coalition de pays, mais surtout parce que la majorité des pays européens soutiennent Madrid dans ce débat. Si l’UE accepte la venue des catalans dans l’hémicycle bruxellois, les relations avec l’Espagne seront grandement refroidies et de nombreuses tensions feront rage. Surtout que la volonté d’indépendances de différentes régions européennes pourrait provoquer la balkanisation de cette UE, déjà fragilisée par des événements tels que la crise économique de 2008. Après, de telles difficultés, elle n’a pas besoin de division mais d’unicité pour réussir à se relever. En conséquence, consentir à cette indépendance serait pour l’UE comme reconnaître qu’elle n’est plus assez forte et qu’elle accepte que ses différentes régions se morcellent, causant des problèmes économiques sur l’ensemble du continent et des relations internationales tendues. Tout cela fait que la Catalogne serait sans aucun doute un pays isolé, devant négocier avec chaque pays pour trouver des accords, ce qui rendrait la vie dure à la région les premières décennies de son indépendance. Mais le fait est que, contrairement à la plupart des régions européennes désirant l’indépendance, la Catalogne possède les moyens financiers nécessaires à une indépendance. Et bien que les temps soient compliqués au début, la région pourra s’en sortir et finira par avoir un équilibre économique si elle réussit à bien négocier avec les autres pays et qu’elle arrive à s’imposer sur le plan international, en se faisant reconnaître, au risque de causer des relations glaciales avec l’Espagne. Ce qui ne s’avère pas gagné, certes, mais qui reste totalement possible et qui conforte les séparatistes dans leur volonté de devenir une « réelle nation ».

Malgré ses nombreux points communs avec l’Espagne, la Catalogne a sa propre culture et rejette même certaines pratiques espagnoles telles que la corrida. Ainsi, certains catalans pensent que leur culture est la seule qui compte réellement bien qu’ils partagent des habitudes avec les autres régions espagnoles. Ils rejettent aussi la monarchie espagnole, à laquelle ils prêtent peu d’attention. Alors, pourquoi ne pas revendiquer leur différence et leur sentiment de non-appartenance espagnole avec cette indépendance qui affirmera enfin leur culture en tant que chose unique et non en tant que subtilité espagnole ?

Enfin, il est important de prendre en compte l’avis des habitants de la région dans ce débat. Si l’on regarde les chiffres, plus d’1.5 millions de personne ont manifesté pour l’indépendance. Un chiffre important, certes, mais à nuancer là aussi : il y a 7 millions d’habitants en Catalogne. Alors si on oublie les enfants, cela laisse 4 millions d’habitants qui ne se sont pas prononcés, ce qui, dans le pire des cas, signifie 2.5 millions de personnes qui sont contre cette indépendance. C’est pour cela que j’ai décidé d’interroger une dizaine de personnes lors d’un voyage à Tossa-de-Mar pour comprendre leur avis sur la question, qu’ils soient espagnols ou étrangers.
Sur 12 personnes interrogées, 7 sont pour et 5 sont contre l’indépendance. Les séparatistes avancent tous les mêmes arguments : pour eux, qui vivent principalement du tourisme de la Costa Brava, ils paient trop d’impôts et n’ont pas grand-chose en contrepartie. Ils en veulent à l’Espagne d’être aussi « gourmande » sur le plan financier, sans rien leur donner. Ensuite, ils sont très fiers de leur culture, ils ne veulent pas la voir disparaître face à la culture espagnole, de plus en plus présente. La plupart des catalans séparatistes arborent fièrement le petit ruban jaune montrant leur colère face à la réaction des dirigeants de la droite lors du référendum de 2017, ils en veulent à l’Espagne. Mais pour autant, ce ne sont pas les seuls à désirer la proclamation de cette nation : quelques touristes que j’ai abordés comprennent et défendent cette volonté. Des français ont expliqué qu’ils aimaient venir ici, dans cette Espagne un peu « différente ». Ils estiment juste que la catalogne devienne indépendante dans la mesure où l’Espagne a été « un carcan trop lourd à supporter, bâillonnant leur identité lors de la période franquiste ». Et si elle venait à devenir un pays, ils continueraient de venir dans ces stations balnéaires catalanes, ce qui montre que le tourisme ne serait pas forcément le secteur le plus marqué par le divorce de cette région. Ceci est renchéri par des polonais qui expliquent que « la fierté culturelle est ce qu’il y a de plus important, et que des petits pays peuvent très bien s’en sortir ». Mais un polonais, lui, n’est pas de cet avis : scinder le pays serait selon lui « une catastrophe économique pour la Catalogne, l’Espagne et l’union européenne ».
Et les catalans contre cette indépendance partagent son avis : ils pensent tous que les relations internationales seraient catastrophiques, que le commerce serait impossible à l’international car la Catalogne aurait trop de mal à s’affirmer en tant que pays à part entière. L’une d’elle estime que c’est seulement par « vengeance » que ses compatriotes agissent de cette manière et « qu’ils n’arrivent pas à se contenter de cette liberté qu’ils ont depuis des années, malgré les événements de 2017 ». Alors, aucun ne voit l’objectif d’une indépendance, perçue comme une perte de temps et d’argent provoquant une cicatrice très profonde par les fractures sociales qu’elle provoque. Des familles qui ne se parlent plus parce qu’ils ont des avis divergents sur la question, c’est devenu courant en Espagne : une commerciale explique même qu’« à Noël, on évite le sujet, pas de politique. Sinon, cela recommencera comme en 2017 : des disputes si fortes qu’on n’aura plus de famille ».

Alors, ces avis sont si complexes et divergents, sans que personne n’arrive à trancher, qu’ils ont mené à un véritable combat politique ces dernières années, sujet épineux impossible à gérer ayant provoqué une crise sociale et politique sans précédent.

Les dernières années résumées et la situation actuelle de la Catalogne

Pour synthétiser rapidement les événements survenus les années passés, voici un schéma :

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Après ces événements, de nombreux dirigeants catalans séparatistes furent emprisonnés, car leur référendum étant inconstitutionnel, ils ont commis ce que la loi considère comme un crime. Mais ces actes « inconstitutionnels » sont survenus après que Madrid ait encore brimé la liberté de la région en prévoyant de rendre plus importants les cours en langue castillane dans la région catalane à travers un projet de loi. Les catalans ont aussi perdu de leur liberté en 2010 parce qu’une partie d’un décret les considérant comme une « nation » a été jugé inconstitutionnel. Cette perte de pouvoirs leur a rappelé les temps franquistes et ont précipité les tensions entre séparatistes et anti-indépendantistes, jusqu’à arriver aux manifestations de Barcelone de novembre 2017, fortement réprimées par la police espagnole mais pas par la police catalane. La police espagnole était déjà intervenue avec violence le 1er octobre pour empêcher la tenue du référendum. Tout cela a fait que le 27 octobre 2017, après la mise en place d’un « processus constituant » pour se séparer de l’Espagne, la Catalogne est mise sous tutelle espagnole, le parlement catalan a été dissout et de nombreux dirigeants catalans se voient destitués (voire emprisonnés sans procès car ils sont considérés comme des « rebelles »). Ce qui provoquera la colère et les débordements de novembre à Barcelone, car le gouvernement de Mariano Rajoy s’opposera fermement à laisser la Catalogne redevenir une « nation ».

Alors, quel impact est-ce que cela a eu sur la politique espagnole actuelle ?

Eh bien… pas grand-chose, du moins au niveau de la place de la Catalogne en Espagne. Bien que le parti indépendantiste soit reconnu, s’exprime de plus en plus et soit très présent sur la vie politique actuelle, notamment lors des dernières élections espagnoles durant lesquelles il a été envisagé collaborer avec eux, ce parti indépendantiste ayant presque un rôle clé pouvant favoriser la gauche espagnole, une indépendance catalane n’est clairement pas envisageable à l’heure actuelle. Malgré le fait qu’ils ne soient plus sous tutelle et qu’ils ont de nouveau leur propre gouvernement, les fractures sociales sont plus présentes que jamais et des événements similaires au référendum de 2017 ne sont pas envisageables dans ces cas-là, au vu de la politique actuelle concernant ce sujet dérangeant des affaires intérieures. Les catalans envisagent de plus en plus de discuter et de négocier avec la coalition de la gauche (PSOE-Podemos) pour être plus reconnus et calmer les tensions, ce qui ne peut que leur profiter.

Mais il n‘est pas négligeable de rappeler que malgré cela, de nombreux catalans désirent encore l’indépendance et en veulent toujours au gouvernement espagnol, surtout depuis l’emprisonnement de leurs leaders. Alors, cela reste une région régie par une fracture sociale et politique importante, où même en 2019, la question de l’indépendance reste un nuage noir dans le ciel espagnol, que les politiques ont bien du mal à gérer, surtout au vu de la place que le parti indépendantiste commence à prendre.

Pour ma part, je considère que la Catalogne peut devenir indépendante si elle réussit à bien renégocier ses accords économiques et à s’affirmer en tant que pays, tout en rappelant que l’Etat de droit et la constitution espagnole peuvent $être modifiés si le peuple catalan l’exige. Face à la muselière qu’on lui a mise durant 40 ans, il est normal que cette région désire être indépendante et qu’elle soit connue pour sa culture, très importante, et non seulement pour celle espagnole. Enfin, n’est-il pas injuste que Madrid soit autant attaché à la Catalogne pour l’argent qu’elle rapporte aux caisses de l’Etat et non pour ce qu’elle apporte d’autre à l’Espagne en tant que pays à plusieurs facettes avec ses nombreuses régions hétéroclites ? Je comprends donc la colère catalane et la trouve justifiée, à une époque où de plus en plus de patrimoine culturel meurt, grignoté par les « grands états » avec une culture nationale et non régionale qui est mise en avant, au point que les habitant finissent eux-mêmes par oublier cet héritage, comme cela peut être le cas en Occitanie vis-à-vis de l’occitan, bien que des efforts aient été faits ces dernières années.


Séréna Lozat – Actualités