Le Chili n’est pas en guerre

On est le jeudi 24 octobre 2019 et ce soir j’écris sous couvre-feu, accompagnée par le bruit des hélicoptères qui patrouillent au-dessus de la ville et celui des voisins qui font entendre leurs casseroles en sachant que s’ils sortent ils courent le risque de se faire arrêter par les militaires qui ont envahis les rues depuis vendredi dernier. J’étudie à Santiago depuis cet été et je n’ai jamais vu les rues de la capitale aussi remplies le jour et aussi désertes la nuit.

Comme c’est important de parler de la situation actuelle du Chili et que mon université est fermée jusqu’à nouvel ordre, je vais prendre le temps de vous expliquer un peu ce qu’il se passe ici.

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En fait ça a vraiment commencé ce vendredi 18 octobre quand de nombreux étudiants ont décidé de réagir à l’annonce du président Piñera concernant l’augmentation du ticket de métro. C’était l’annonce de trop et pour s’y opposer ils ont appelé à une invasion massive des stations de métro. Le principe est simple : tout le monde voyage mais personne ne paye. Malheureusement il y a très vite eu des débordements et certains manifestants se sont mis à être plus violents. La réponse immédiate du président a été d’envoyer l’armée et à partir de ce moment-là la situation s’est empirée. Les manifestations se sont multipliées et amplifiées, le climat s’est tendu d’un jour à l’autre dans tout le pays. Un état d’urgence a été décrété et chaque nuit depuis celle entre samedi et dimanche on n’a pas le droit de sortir dans la rue à cause du couvre-feu qui a été instauré dans de nombreuses villes chiliennes

Ce qu’il faut comprendre c’est que ce n’est pas qu’une question d’augmentation du prix du métro. Ce pays qui était sous la dictature il y a seulement 30 ans applique aujourd’hui l’une des versions les plus radicales de la formule néolibérale (l’inégalité au Chili dépassant de loin celle de tous les autres pays du monde membres de l’OCDE) et est actuellement sous la même constitution que depuis le coup d’état de Pinochet le 11 septembre 1973. Ce système a touché tous les domaines de la société : l’éducation, la santé, le logement, les transports, etc… en les donnant presque entièrement au secteur privé (même l’eau) pour que la politique puisse vendre le « rêve chilien » pendant qu’une grande partie de la population lutte pour survivre. Ce qui a été démontré vendredi n’était pas de la violence gratuite, mais ce même système en train d’atteindre ses propres limites.

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Le peuple chilien s’est réveillé pour revendiquer ses droits malgré la violente répression de l’armée, dont on ne parle pas à la télé (on compte aujourd’hui 18 morts, 2410 détenus, 535 blessés dont 210 par arme à feu selon l’Instituto Nacional de Derechos Humanos de Chile).  

Aujourd’hui la population continue de crier qu’elle n’a pas peur et continue de se rassembler pacifiquement, chaque jour de plus en plus nombreux affichant « no estamos en guerra » (Nous ne sommes pas en guerre). En descendant dans la rue j’ai vu des gens de tous les âges, de toutes les professions chanter « Chile despertó » (Le Chili se réveille) en dansant au rythme des fanfares et en tapant sur des casseroles (c’est le fameux cacerolazo hérité de la dictature), tous suréquipés pour affronter des militaires armés jusqu’aux dents dans des chars blindés qui ripostent à coup de balles et de gaz lacrymogène.

J’ai pu discuter avec les chiliens autour de moi, avec mes profs, mes colocs, mes amis de l’université…Tous sont heureux qu’il se passe enfin quelque chose, ils ne veulent surtout pas faire marche arrière. C’est le moment pour eux de réclamer un nouvelle constitution sans laquelle le système chilien ne pourra pas vraiment évoluer. Ils vont continuer de manifester en attendant de voir où tout ces évènements vont les mener et ils ne comptent pas baisser les bras tant que le Chili n’a pas achevé sa transition démocratique.


Texte : Mona Gaulier*

Photo de couverture : Pedro Ugarte/AFP

Photos 2 & 3 : Juan Crisóbal Lara 

*Mona a 21 ans et suit ses études à Santiago, la capitale du Chili. Elle est en master d’architecture. 


Notes de la rédaction : Le texte écrit par Mona date de jeudi, la photo de couverture de l’article date de vendredi. 1 200 000 de personnes se sont mobilisées dans les rues de Santiago, ce jour-là. Historique. Le Chili compte 18 millions d’habitants. Suspension du couvre-feu, fin de l’état d’urgence, remaniement, le lendemain, le président, Sebastián Piñera, reculait face à une telle mobilisation. Il vient d’annoncer, ce lundi 28 octobre, qu’il remplaçait 8 ministre sur 24 dont les ministres de l’Economie, de l’Intérieur et des Finances. 

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