« Je me sens vraiment vivre » / Alice et Moi, Interview

En musique, pour se créer un personnage, il en faut sous la casquette. Et Alice en a. Enfin Alice et Moi en a. Elle fait, depuis 2 eps, une musique sucrée, comme un bonbon pop, qu’on veut voir durer. Elle joue de ses dualités, pour travailler des rythmes qui collent à des sensations, et des mots qui collent à une génération. Discussion avec Alice et Moi. 

Depuis cette discussion, Alice et Moi a, entre autres, fait une reprise géniale de L’amour à la plage, reçu un triomphe à La Cigale en janvier dernier et devait jouer à Bourges, ces jours-ci. 


 

Arthur Guillaumot : Il vient d’où, ce travail du double chez toi ? 

Alice et Moi : Il y a deux personnes en moi. Mais comme chez tout le monde je pense. Il y a une partie de moi, effrayée parfois, mais qui est aussi sensible, c’est celle qui est la plus mélancolique et qui est habitée par le spleen. Et de l’autre côté, il y a une fille qui est plus joyeuse, plus enthousiaste, qui parle beaucoup. Celle-ci peut être un méga bulldozer super sociable. Quand je suis sur scène, les deux se retrouvent. Il y a mon côté plus sensible et mon côté qui s’ambiance et qui avance toujours. 

Et cet oeil, sur ta main ? 

L’oeil que je dessine sur ma main, c’est un symbole que je dessinais déjà quand j’étais adolescente. Il me permet de me regarder et de regarder le monde avec plus de confiance et de façon un peu plus folle. C’est aussi une invitation pour les gens à poser ce même regard. Généralement je me le rajoute, je le fais dans mes clips et sur scène. C’est une couche supplémentaire du personnage.

« Je voulais aller au bout des choses, être moins évasive et plus rentre-dedans. »

Ton premier ep, Filme-moi, est sorti en 2017, mais j’ai envie de te demander de quoi cet ep Frénésie est-il la première fois, pour toi ? 

Oh, c’est beau, mais c’est intense comme question. 

Alors, sur cet ep j’ai été encore plus libre, c’est la première fois que je tiens les rênes de A à Z. J’ai eu plus de confiance en moi, plus de vision aussi. Le premier ep, je l’adore, il est celui qui correspond plus à la partie d’Alice qui a le spleen. Il y a un côté plus mélancolique et plus rêveur dans le premier. Et dans le deuxième, il y a un côté un peu plus affirmatif. J’avais un peu plus envie d’exister, d’exister à tout prix, de parler de frénésie, de coup d’un soir, de fantasme, d’y aller à fond tu vois. Je voulais aller au bout des choses, être moins évasive et plus rentre dedans. Ce qui est bien, c’est que les deux eps forment les deux parties de moi. 

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photo : Dani Terreur

Quelle est ta définition intime de la frénésie ? 

En fait, quand je cherchais un nom pour mon ep, j’avais du mal à poser un nom dessus. Et c’était le titre de l’une des chansons. Comme pour le premier ep. J’aime bien l’idée qu’une chanson donne son nom à un projet. Dans un dictionnaire, la frénésie c’est “un état d’exaltation et de folie tellement intense que tu es hors de toi”. Je trouvais ça chouette, l’idée d’être hors de soi, ça rentrait bien dans la dualité de mon personnage. Et l’exaltation, je trouvais que ça correspond bien à mon ep, qui est plus vivant. C’est des chansons qui sont faites pour danser. Frénésie, c’était pour inviter les gens à partager mon exaltation, et les pousser à vivre tous trucs. 

Qu’est ce qui te met dans cet état de frénésie, toi justement ? 

Un peu tout. Heureusement et malheureusement. Je suis très exaltée et passionnée, c’est ma nature. Les choses me frappent toujours très fort. Parfois en mal et parfois en bien. C’est ce qui fait que je fais de la musique je pense. L’amour, les coups d’un soir, juste un regard, la vie, le métro, tout. Tout me rend frénétique. 

« Frénésie, c’était pour inviter les gens à partager mon exaltation, et les pousser à vivre tous trucs. »

Comment s’articule ta journée idéale ? Si je te pose cette question parce que j’ai l’impression que Frénésie est une suite de moments, d’humeurs, de sensations, qui pourraient se succéder comme dans une journée, ou dans une soirée. 

C’est vraiment vrai. Ah mais c’est exactement ça. Bravo parce qu’il y a pas beaucoup de gens qui l’ont vu. Il y a le rappeur (sur J’veux sortir avec un rappeur, ndlr) c’est le côté un peu provoc, une vie un peu déjantée avec quelqu’un et tu pousses le fantasme. Ensuite, T’es fait pour me plaire, c’est comme le passage à l’action après avoir rêvé. Tu vas dans un bar et tu prends le gars le plus destroy, en décidant que vous allez souffrir ensemble. Sur Frénésie, tu tombes amoureux, ou tu commences à croire à quelque chose de plus grand que toi. Ça te fait un peu peur. Tu peux être en soirée et y prendre conscience de la folie de ce qu’il se passe. Tu te laisses entraîner. Avec Je suis all about you, tu te laisses tomber dans l’amour le plus fantasmé, c’est le rêve fou et un trip californien. Et tu finalement ça se termine avec J’en ai rien à faire, qui dit “Bon toutes ces histoire c’est bien, mais quelque part, j’ai juste envie de me planquer dans le métro et qu’on me foute la paix, et de partir faire la fête avec moi-même.” Et ça termine comme ça. 

“Et comme Narcisse, quand il se noie, je vois Alice rentrer chez moi, sur mon mur, des photos de moi, dans ma chambre une caméra.” (J’en ai rien à faire) Ces paroles ce sont les tiennes, on sent une distance, parfois, une pudeur, le double, “littéraire”, c’est une façon d’avoir du recul sur toi dans tes chansons ?

Oui c’est vrai. J’aime bien exprimer dans mes chansons le rapport que j’ai à moi-même depuis que je suis assez jeune. Quand je me vois être bulldozer, je me regarde loin et je me dis “Mais qu’est-ce qu’elle fait, elle est malade”. Ça me fait ça avant de monter sur scène aussi d’ailleurs. Je me regarde de loin aussi quand je suis très émotionnelle, en me disant d’y aller. C’est vrai que parfois, j’ai cette distance par rapport à moi, mais je trouve ça intéressant dans la musique et dans la création d’en parler, de l’assumer et de l’imaginer. C’est comme une thérapie pour moi la musique finalement. Je force les traits de ce qui m’arrive et de ce je ressens. Ça me permet d’aller beaucoup mieux. J’espère que ça aide aussi les gens quelque part. 

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photo : Randolph Lungela

Qu’est ce qui t’influence, pour faire cette musique frénétique ? J’ai l’impression que tu prends tout. 

Oui c’est vrai, je crois que tout m’inspire un peu. Je pense être quelqu’un d’assez vivant. C’est bizarre de dire ça comme ça, mais je me sens beaucoup vivre. Je me sens souffrir, je me sens rire, je me sens aimer. J’ai des émotions à foison. Du coup, tout ce que je vis, tout ce que je vois, m’inspire. Je pense surtout aux éléments de la vie quotidienne, comme le métro. Quand tu es dans le métro, tu vois la haine et l’amour concentré. La ville en générale, d’ailleurs. Il y a plein d’histoires partout. L’inspiration me vient dans ces moments là. 

« C’est bizarre de dire ça comme ça, mais je me sens beaucoup vivre. »

J’ai fait des études littéraires, donc peut-être que j’ai aussi une part de mon inspiration qui vient de poèmes, de livres. J’adore la poésie, Rimbaud, Apollinaire, Baudelaire, évidemment mais aussi des auteurs plus contemporains. Je peux pas dire que je m’en inspire, parce que c’est des grands maîtres de la poésie et que moi j’en suis pas là. Mon amour de la littérature se mélange sans doute à ce que je vis. Le métro, les gens autour de moi. Les films aussi, je suis une grande consommatrice de films et de séries. 

Oui, on sent que l’image fait partie intégrante de ton travail. 

Oui, quand j’ai commencé à faire de la musique, je faisais surtout de la musique pour mes vidéos. À la base, je faisais des petites vidéos et je faisais de montages. Je faisais la musique pour les accompagner, quand j’étais plus jeune. Du coup, pour moi, ça a toujours été très lié, musique et image. 

D’ailleurs, tu réalises ou co-réalise parfois tes clips si je ne me trompe pas ? 

Oui ! Sur Filme-moi, j’en ai réalisé un et co-réalisé un autre. Et sur Frénésie je co-réalise celui de J’en ai rien à faire. 

Elle est souvent occultée, sauf dans la culture, et un ep comme Frénésie est fondamentalement jeune, j’avais envie de te demander comment tu vois la jeunesse ? Tu peux me répondre “Dani Terreur”, ton ami, parce qu’on l’adore également et qu’il incarne aussi une jeunesse, spontanée et moderne. 

Oh, c’est trop cool. J’aime bien ce que tu dis pour le côté spontané. Je crois que ce que je vois et ce que j’aime dans la jeunesse, c’est cette envie de vivre les choses à l’extrême, tu vois. J’ai l’impression que les gens osent et font des choses, malgré la timidité. Les gens se roulent des pelles et se parlent. On parle de cul comme on a n’a jamais parlé avant je pense. Il y a une libération qui est cool. Il y a beaucoup de jolis tableaux. Et la jeunesse c’est trop beau parce que tu vis tout, tellement intensément. J’espère pouvoir vivre ça toute ma vie. Il faut accepter la beauté et la poésie du monde. 

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photo : Dani Terreur

Et Dani Terreur parle de cette vie-là  avec une poésie particulière. On dirait presque que c’est de la magie parfois. J’aime bien la façon dont il voit ces moments-là. Mais on est tous inspirés par ces moments de vie intenses. 

 

 

Pour finir et parce que c’est le nom de notre média, qu’est ce que t’évoque la Première Pluie ? 

Déjà je trouve ça très joli comme nom. 

Je ne sais pas si c’est la bonne interprétation, mais en parlant comme ça, je vois trop un soir d’été un peu chaud, avec des amis un peu ivres, avec des confidences et des secrets qui sont dits. Et d’un coup, la pluie arrive, elle rend les gens beaux et un peu joyeux. C’est trop beau la pluie quand tu ne t’y attends pas forcément. Quand elle arrive et qu’elle fait quelque chose de magique sur les gens. 


Arthur Guillaumot, en février 2019 / Cover : Randolph Lungela 

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