« J’ai toujours été intéressé par la coexistence des contraires. »/ Olivier Marguerit, Interview

Un disque coloré, qui fabrique à la main des joies avec des tristesses, et qui draguent nos paradoxes. Une pop qui laisse une place de premier plan aux instruments et à la poésie des sonorités. Le héros de ce conte en chute libre, c’est Olivier Marguerit, héros charmant, qui affronte ses aventures accompagnés de choeurs féminins. Chic, il a fait de sa chute un mythe en musique, un album très beau : À terre !


Ce n’est pas anodin d’appeler son disque À terre !, de quel état, de quel moment il témoigne cet album ? 

L’idée sur ce disque, c’était de parler de chute, de donner une impression de perte de repères, tout en conservant une portée assez positive. Je le perçois comme quelqu’un qui exprime cette peur de tomber, mais aussi la joie de se relever. Pour moi, à la fin, le disque devient de plus en plus lumineux et va vers quelques chose de positif. Donc, l’idée, c’était de parler d’un parcours plutôt que d’un état précis. Je vais plutôt bien ! 

Un O majuscule et isolé précède ton nom, dans ton projet solo, un O majuscule qui symbolise le vinyle je crois, mais pas seulement, qu’est ce qu’il signifie d’autre ? 

Quand j’ai commencé à faire ces chansons, c’était vraiment dans mon coin. J’étais déjà musicien, mais plutôt dans des groupes, j’accompagnais des chanteurs, des chanteuses. Donc, quand j’ai commencé, il n’y avait aucune velléité commerciale. C’était pour moi. J’ai pris l’initiale de mon prénom, je signais mes mails comme ça. J’aimais la forme, l’idée du cercle parfait. J’avais aussi l’idée de travailler sur de nouvelles structures et pas seulement sur des couplets/refrains classiques et je voulais faire des morceaux circulaires. J’ai commencé à faire ce travail là, ça rentrait vraiment dans le cadre du O. C’est comme ça que je me suis présenté au début. Après, quand des disques sont sortis de façon plus commerciale, c’est devenu compliqué, parce que c’est introuvable. On me prêtait des morceaux qui n’étaient pas les miens sur les plateformes. Alors à un moment pour clarifier, j’ai rajouté mon prénom et mon nom. Mais j’aime ce O alors, on le garde, graphiquement. 

J’ai l’impression que ton travail est fait de contrastes. Par exemple, le disque s’appelle À Terre ! mais la pochette est un éclat coloré. Les textes des chansons sont poétiques et lumineux, mais ne se basent pas sur des thèmes heureux et ils sont accompagnés de choeurs qui rendent l’album étrangement entraînant. D’où vient cette ambivalence ? 

J’ai toujours été intéressé par la coexistence des contraires. C’est mon père, quand j’étais enfant, qui m’a fait comprendre qu’un grand ne pouvait pas exister sans un petit, un gros sans un maigre, la joie sans la tristesse. J’aime l’idée qu’on puisse retrouver dans un disque ou une chanson ces opposés qui se nourrissent entre eux. Je voulais faire une musique tonique et lumineuse, solaire, et dans mes paroles aller vers des choses beaucoup plus tristes et mélancoliques. C’est cette cohabitation que je trouvais intéressante. C’est vrai aussi en opposition avec le premier disque. On parlait de la pochette colorée d’À terre !, celle du premier était en noir et blanc, avec mon visage et mes yeux exorbités. J’ai trouvé que cette idée d’opposition des pochette faisait sens. Ça m’intéressait de créer comme ça parce que ça laisse un champ d’interprétation et d’expérimentation très large. 

“J’ai toujours été intéressé par la coexistence des contraires.”

Les choeurs ont une grande importance dans ton travail, c’était déjà le cas sur Un torrent la boue, ton premier album, qu’est ce qu’ils apportent ? 

Sur Un torrent la boue, je prenais en charge les harmonies vocales. Mais effectivement, moi j’ai beaucoup écouté la musique des années 60, comme les Beach Boys ou les Beatles, où les harmonies vocales sont hyper présentes et enrichissent la mélodie principale. J’adore ça, donc il y en avait déjà beaucoup dans le premier album. Dans ce deuxième album, j’avais très envie de confier les choeurs à des femmes. Ce sont des amies avec qui je travaille tout le temps, parce que ce sont des chanteuses que j’accompagne. Mais j’avais envie de la présence d’un choeur féminin qui allait venir m’aider dans ma quête, dans cette chute, et qui allait me donner des repères et me réconforter. 

Il y a une idée de l’écho, aussi. 

Oui totalement. Une idée du choeur grec aussi, qui va aider le héros dans ses pérégrinations. Je les vois comme une figure maternelle, mais chacun en fait ce qu’il veut. En gros, elles essaient de me rattraper.  

Tu as été longtemps musicien, avec d’autres avant de te lancer en ton nom, qu’est ce qui a déclenché ton passage au chant ? 

Il y a plusieurs choses je crois. C’est déjà de récupérer un lieu, c’est à dire mon studio où on se trouve. Avant, mon matériel était dans mon appartement de célibataire. Et c’est là sans être là. Tu joues du clavier en faisant à manger. Je n’avais pas un lieu où je pouvais m’y mettre et réfléchir. J’avais besoin d’un espace, de sortir de chez moi, pour aller travailler. Travailler, ça voulait dire enregistrer. C’est venu un peu de ça. 

« Mon passage en solo correspond à un moment de ma vie. »

C’était aussi un moment de ma vie. Ça faisait quelques temps que je faisais des tournées avec des groupes et que j’ai eu envie d’être un peu plus maître de ce qui m’arrivait. C’est à dire de ne pas être soumis à des rythmes qui n’étaient pas les miens. Je sentais aussi que je quittais une adolescence, une jeunesse, tardive et que je rentrais un peu plus dans l’âge adulte. Même si je ne sais toujours pas ce que ça veut dire. Ça correspondait au fait d’emménager avec une femme, d’avoir un enfant. Des responsabilités qui arrivaient. C’est ce que j’ai voulu raconter avec le premier album. C’est comme ça qu’est arrivé ce travail personnel. 

Un passage en solo qui vient d’un besoin intime, notamment sur le premier album. 

Ah oui oui. Le premier est vraiment intime, c’est une sorte de portrait de moi dans les différents endroits que je traversais à ce moment-là. C’était un travail aussi sur la filiation, l’héritage. Le portrait d’un homme trentenaire à Paris, qui raconte ses doutes. 

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Il y a cependant un morceau qui est un instrumental sur ce disque, il s’appelle Le sommeil des idoles, je m’adresse au musicien, qu’est ce que la musique exprime que le texte ne suffit pas à dire ? 

Le sommeil des idoles, c’est un morceau dans lequel je voulais avoir disparu.  Une des images qui revient, c’est que je tombe avant de m’enfoncer dans le sol. Le récit du disque c’est cette histoire de chute, et j’avais envie qu’au bout d’un moment je ne sois vraiment plus là. Le morceau qui est juste avant s’appelle En chute libre, donc ça paraissait logique que j’ai disparu. C’est donc les choeurs qui prennent en charge le récit, et comme je suis plus là, elles répondent plus mais se manifestent juste par la voix et la mélodie. 

C’est parti d’un arpège de piano que j’avais dans ma besace et dont je ne savais pas quoi faire. Quand on travaille sur un album, on a plein de petits éléments, on met du temps à les assembler. J’avais ce petit morceau, et j’aime les disques dans lesquels il y a des petites formes. Je voulais faire un disque très pop avec un format classique, mais j’aime aussi l’idée qu’arrive cette sorte de haïku au milieu de morceau plus longs. C’était une respiration, une façon de finir le disque en douceur. 

« Quand on travaille sur un album, on a plein de petits éléments, on met du temps à les assembler. »

Un atterrissage en douceur finalement. Etrangement, ce morceau m’a fait penser à l’univers de Christophe Honoré, qui donne en ce moment une pièce au théâtre qui s’appelle justement les Idoles. 

C’est possible ! Souvent Christophe Honoré travaille avec Alex Beaupain qui est un compositeur que j’apprécie. À la lisière de la pop et de la musique un peu plus orchestrale parfois. 

Il y avait eu Un torrent la boue en 2016, ton premier album on l’a dit, puis d’autres travaux entre temps. Mais j’ai envie de te demander de quoi ce disque est-il la première fois ? 

C’est la première fois que je fais un disque en sachant que je fais un disque. C’est étrange. Pour un premier album, on fait des chansons dans son coin sans savoir que ça va devenir un album. Au début, ce n’est pas réfléchi. Les idées arrivaient, j’enregistrais, rapidement il y a eu une collection de chansons et puis il y a un album qui se construit. Là, à un moment, je me suis dit “Bon, il va falloir faire un deuxième album”. Tu es conscient quand tu commences à travailler que tu es en train de faire un album. Ce n’est pas du tout le même processus. En tout cas, c’est comme ça que moi je l’ai vécu. Ça m’a donné une première fois. 

J’ai des cadres formels dans le récit et en musique. Des cadres qui me permettent d’avoir une ligne et de ne pas me perdre. La chute, ça m’intéressait. Ça vient de plusieurs choses. Mais le vertige est très présent dans ma famille, notamment chez les hommes. On a tous le vertige. Et ça m’a intéressé. Je me suis demandé pourquoi, et ce que ça voulait dire. Ce questionnement aussi, c’était une première fois. 

« C’est la première fois que je fais un disque en sachant que je fais un disque. »

L’ivresse est un thème qui revient aussi dans cet album, quel rôle elle joue ? 

Comme je me plains dans ce disque de tomber, j’aimais bien l’idée que l’alcool aide à tenir debout. Alors que ça a plutôt l’effet inverse et qu’il nous fait tituber. Je crois que l’un des aspects positifs de l’ivresse c’est de permettre de tenir face à certaines difficultés de la vie. Comme je faisais ce travail de la perte de repère et d’équilibre, je trouvais ça intéressant. En fait souvent, j’écris à des moments de légère ivresse. C’est sans doute pour ça que j’en parle. J’aime écrire dans les transports en commun et quand je rentrer un peu tard chez moi après être allé quelques part. Je me sens entouré par les spectres de la ville.  

L’album, il est très sensoriel, il joue sur les odeurs, quel est ton parfum préféré ? 

Les sens sont assez présents oui. Et les sens qu’on perd aussi. L’odeur pour moi, c’est quelque chose qui est assez intime, liée au sexe. J’aime sentir la personne, je pense que dans les rapports humains, il y a vraiment quelque chose de chimique, qui se produit assez souvent. Des assemblages qui fonctionnent ou non. Je pense que ça passe beaucoup par l’odeur. Je n’ai pas un odorat méga développé et je ne passe pas mon temps à tout sentir, mais dans mon rapport à l’autre, c’est très important. Du coup ça revient aussi dans les chansons. 

De quoi cet album est-il le contraire, Olivier Marguerit ? 

En ce moment, j’écoute l’album de Bruit Noir. Sur mon disque, j’ai essayé de faire quelque chose de lumineux et pop, là où eux ils font des autoroute de logorrhée, avec un son plus indus, ou no wave. C’est l’inverse de ma démarche, mais ça me fascine. Ça me plairait beaucoup de faire des choses comme ça d’ailleurs. 

On a une question, commune à tous les invités, pour terminer les entretiens : Qu’est ce que ça t’évoque, la Première Pluie ?

La première image qui me vient en tête, c’est un peu nul, mais c’est Tahiti douche. Je me souviens de cette publicité, quand j’étais enfant. Je ne sais pas si tu as connu ça. Ils étaient dans la jungle, il se mettait à pleuvoir, et il pleuvait tellement fort, qu’ils prenaient leur Tahiti douche, ils étaient à moitié nus et ils se lavaient. Je pense que ça a dû générer chez moi une certaine rêverie érotique. Et c’est peut-être pour ça que j’associe maintenant la pluie, la Première Pluie, à Tahiti Douche.


Interview Arthur Guillaumot / Photo de une : Capucine De Choqueuse

Cette interview a été réalisée en février 2019.

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