Le poète maudit, dans Chatterton d’Alfred de Vigny

Avec le temps, c’est devenu une expression populaire et très répandue. On désigne volontiers un en le qualifiant de « poète maudit », en lui tapant dans le dos, pour peu qu’il vienne d’enchaîner trois insomnies et qu’il garde des tâches d’encres sur les doigts. La pièce de théâtre dont on parle a largement contribué à populariser cette image. Un vrai sujet pour se distinguer dans les dîners mondains. 

La pièce de théâtre Chatterton est représentée pour la première fois en 1835. Elle s’inscrit dans la pure mouvance romantique de l’époque. Alfred de Vigny construit une oeuvre globale marquée par le désenchantement, qu’il incarne souvent avec la figure désabusée du  jeune poète, comme dans son roman Stello. Ce roman publié 3 ans avant Chatterton présente aussi l’existence du jeune poète anglais Chatterton. 

Du jour où il sut lire il fut Poète, et dès lors il appartint à la race toujours maudite par les puissances de la terre…

Alfred de Vigny, à propos de Chatterton, dans son roman Stello, en 1832

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Thomas Chatterton enfant, auteur inconnu

Effectivement, aujourd’hui, on ne va pas parler du groupe de rock Feu! Chatterton et de son chanteur sexy, ni du scotch (apparement ça s’écrit pareil), mais du poète anglais Thomas Chatterton. Le pur poète maudit. Il vit en Grande-Bretagne dans la deuxième moitié du 18ème siècle. Il commence à écrire à 11 ans, sous le nom d’un moine anglais du 15ème siècle. Il quitte Bristol pour Londres croyant faire fortune.  Il se suicide l’année de ses 17 ans, à l’arsenic, pour ne pas mourrir de faim, devenant le symbole du génie poétique jeune et incompris.

 

Dans la pièce de théâtre d’Alfred de Vigny, Chatterton, ce dernier est présenté dans les derniers jours de sa vie, à Londres en 1770. Le jeune poète vit dans une chambre de bonne dans une pension bourgeoise, chez les Bell. John le mari est un industriel londonien imbu de lui-même, ridicule et matérialiste. Chatterton vit une passion amoureuse délicate avec la femme de John, Kitty Bell. 

Tiraillé, criblé de dettes, Chatterton voient ses poèmes incompris, rejetés et moqués par la haute société et les universitaires de la ville, qui fréquentent le salon des Bell. Par ailleurs, les conditions de vie précaires du jeune poète contrecarrent encore plus ses aspirations. Pour régler ses problèmes financier, la seule solution semble être la tâche de domestique que lui propose le ord maire. En outre, il est accusé de plagiat et voit son honneur bafoué sans pouvoir répliquer, il est même menacé d’arrestation. 

« Les coeurs jeunes, simples et primitifs ne savent pas encore étouffer les vives indignations que donne la vue des hommes. — Mon enfant, mon pauvre enfant, la solitude devient un amour bien dangereux. À vivre dans cette atmosphère, on ne peut plus supporter le moindre souffle étranger. La vie est une tempête, mon ami ; il faut s’accoutumer à tenir la mer. »

Acte II scène 4 / Le Quaker à Kitty Bell

Kitty Bell et Chatterton sont les deux personnages centraux et l’intrigue se déploie autour de leur passion et des problème du jeune poète. Mais un troisième personnage a une grande importance : le quaker, qui donne des conseils aux deux amants. Un personnage âgé et qui incarne la sagesse que semble ne pas vouloir suivre le jeune homme. 

Alfred de Vigny met en scène un poète finalement doublement rejeté, en amour et dans sa vie sociale et artistique. On ressent l’échappatoire d’une éventuelle gloire posthume. Chatterton se suicide finalement en s’empoisonnant. Il devient un martyr artistique, foudroyé et condamné à la marginalité par son propre génie. 

« Voilà les deux poésies possibles, ça ne va pas plus loin que cela ! Les divertir ou leur faire pitié ; faire jouer de misérables poupées, ou l’être soi-même et faire trafic de cette singerie ! Ouvrir son coeur pour le mettre en étalage sur un comptoir ! S’il a des blessures, tant mieux ! il a plus de prix ; tant soit peu mutilé, on l’achète plus cher ! » 

Acte III scène 1, Chatterton, en soliloque

Les réflexions des 3 personnages principaux sont des sentences percutantes, qui témoignent de 3 sensibilités différentes et contrastées. C’est ce qui fait la force du texte, il y a beaucoup de phrases très courtes et très belles qui sont comme des maximes pures. 

Chatterton de Vigny est une base à la construction de la figure romantique du poète maudit. Une figure qui sera marquante et caractéristique de la fin du 19ème siècle. Le triptyque imposant et célèbre : Charles Baudelaire, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Mais ils sont nombreux. On y reviendra. Promis. 


Arthur Guillaumot / Tableau de Couverture : La mort de Chatterton, Henry Wallis, 1856.

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