Zed Yun Pavarotti : « J’ai fait le meilleur album que je pouvais faire. » / Interview, Part.1

Beauseigne. Comme une bizarrerie qui claque dans la nuit et dont le brillant sale nous attire. Comme le perdant magnifique, qui écrit du regard et dont on retiendra l’histoire. Le précieux mais par terre, qu’on ramène chez soi pour le symbole. Beauseigne, est un album très important. Le premier de Zed Yun Pavarotti. On a eu une grande discussion, la veille de la sortie. Voilà la première partie.

Beauseigne est sorti aujourd’hui, vous pouvez l’écouter ici et partout.

La deuxième partie de l’interview est disponible ici.

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De quel besoin, de quelle nécessité tu es parti pour construire cet album ?

Tout ça résulte d’un long travail. De plusieurs projets qui m’amènent à la fin à devoir faire un album. Parce que je pense que c’est l’objet le plus sérieux et qui permet le plus de savoir qui tu es et comment tu existes musicalement. Pour moi c’était une manière de me découvrir vraiment. C’est une grosse prise de risques. Tu t’entraines et puis à un moment tu vas faire un album. 

Tu as senti que c’était le moment ? 

C’était la compétition, c’était le moment où ça devait s’exprimer. 

Tu t’es retenu à aucun moment ?

Je me suis retenu mais j’ai géré, j’ai proportionné. Dans la conception, tu enlèves forcément des choses qui ne sont pas nécessaires. Mais j’ai jeté très peu de morceaux. C’est plus que certains morceaux étaient très bons. Tellement bons que j’avais du mal à m’en séparer. Je me disais que c’était bizarre de jeter des morceaux que je trouvais hyper-biens. Mais musicalement, ils ne rentraient pas dans l’album. Ils étaient hors-propos. J’ai essayé de garder la cohérence, de faire en sorte que les morceaux se répondent. Je voulais qu’on ne perde pas le fil. 

J’avais déjà à peu près l’album avant de commencer.

Comment elle s’est imposée à toi la cohérence ? À un moment t’as identifié des fils justement ? 

Un petit peu. J’ai vraiment énormément réfléchi. Notamment pour savoir ce qui me plaisait le plus à écouter et à faire. Savoir où j’étais le meilleur. Où je pouvais être bon sans le savoir. Nan je pense que la cohérence est passée par la réflexion de ce que serait l’album à la fin. J’avais déjà à peu près l’album avant de commencer. J’ai su ce que je voulais faire. C’est ce qui m’a permis de tenir. Je savais à peu près quelle histoire je voulais raconter. 

Qu’est-ce que tu as découvert sur toi alors ? 

Que j’étais capable de faire des vraies chansons. Pas du rap chanté un peu urbain. Nan des vraies chansons. Classiques. Limites de variété. Le terme ne me dérange pas. J’ai découvert aussi que je pouvais synthétiser mon écriture. Ça je pensais que c’était impossible. Il y a plein de morceaux que j’ai pas l’impression d’avoir écrit. J’ai juste l’impression de m’être mis au service d’une chanson. J’ai cette impression d’être sorti de moi pour être le plus efficace possible. 

J’ai cette impression d’être sorti de moi pour être le plus efficace possible. 

C’est vrai que la densité a laissé place à des images fortes, notamment au service du chant, comment tu as travaillé l’écriture ? À l’instinct ?

Je n’ai pas particulièrement changé ma manière de fonctionner. Après il y a certaines exceptions. Le morceau Rien, j’ai mis beaucoup de temps à l’écrire. À trouver la structure. Pour la première fois de ma vie, j’ai fait des morceaux avec peu de textes. Ça tu vois c’était un défi. Ça a créé de nouvelles écritures. Comme sur Merveille. Si je devais l’écrire sur une feuille, ça ferait 200 lettres. Mais ça fait une belle chanson. Et ça me servira à l’avenir pour ne pas dire trop de choses inutiles. Et justement quand je vais devoir m’étaler, le faire plus précisément. 

Pour définir ce cadre, il fallait partir de Beauseigne, partir des origines, revenir au tout début ?  

Oui. Carrément. En fait il fallait que je revienne au moment où j’ai commencé. Que je le fasse pour les mêmes raisons, dans à peu près le même cadre. Et que je perde pas l‘envie de faire ce truc absurde qui est de faire de la musique. Il fallait que je retrouve un peu cette absurdité là. Ce truc de solitude. Pas ce truc commercialisant. Ne plus répondre à des formats en fonction de ce qui marche. Je voulais être pur, m’amuser, si ça fait un bon morceau je garde, sinon je le jette. On s’en fout. 

Photos : Manuel Obadia-Wills

T’as fait l’album qui te plaît à entendre ? 

Ah ouais. J’ai fait le meilleur album que je pouvais faire, c’est sur et certain. C’est la première fois que je sors un projet dont je suis absolument amoureux, déjà. Même French Cash, plein de trucs ne m’allaient pas. Je savais que j’avais recomposé avec des esthétiques qui ne me faisaient pas vibrer. 

J’ai fait le meilleur album que je pouvais faire.

Au moment de la sortie ou même quand tu travaillais dessus ? 

Même un peu en travaillant dessus, ça m’arrivait d’y penser. À la fin, je me disais que j’avais fait des morceaux que j’avais pas envie d’écouter. C’était très propre, j’avais bien travaillé, c’est ce qu’on attendait de moi. Mais pas ce que j’aurai écouté. Ça c’est devenu hors de question. Donc j’ai pioché dans ce que j’aimais vraiment sur ce projet. Papillon, Velours, pour comprendre ce qui me plaisait et pour garder cette énergie sur tous mes morceaux. Sur Beauseigne, il n’y a pas un seul morceau que je n’aime pas. Il y a des morceaux plus légers, mais qui font du bien, ils sont nécessaires. Genre Iles, c’est pas ce que je prefere faire, mais j’ai aucun mal à l’écouter. Elle crée un peu d’espace et de légèreté. Elle est parfaite dans ce truc, je l’adore, même esthétiquement. 

C’est aussi la première fois que toutes les chansons d’un de tes projets participent à un ensemble. 

Carrément. C’est la première fois que je ferme un truc avant de l’avoir commencé il faut dire. D’habitude, avec les mixtapes, j’improvisais. Je faisais des playlists. Je faisais plein de morceaux pour mettre les meilleurs. En trouvant un vague liant à la fin. C’était du maquillage.

Oui là tu avais directement une vision d’ensemble. 

Tu sais, c’est un mini-livre. Un album ça vient de là. 

Un recueil. 

Oui. 

C’est quoi les autres premières fois sur Beauseigne, qu’est-ce que tu étais content d’inaugurer ? 

Un piano-voix. Et un guitare-voix. Et de jouer de la guitare. L’interlude, je suis content d’être dans l’essence. D’avoir un morceau comme ça, ça permet de s’oublier. Je suis content de m’investir plus. On est allés très loin dans le travail avec Osha, ça me permettait de mieux comprendre les morceaux. 

Ça s’est passé comment d’ailleurs le travail entre vous ? 

Franchement ça a été fluide. Déjà, on n’a pas fait beaucoup de morceaux en plus de ceux qui sont sur l’album. Il y a aussi la phase avant de commencer où on s’entraîne. On fait des morceaux nuls. D’un coup, il y a un déclic. Le premier titre c’était Merveille

Tout un symbole. 

Oui, j’avoue. C’est un peu ce qui a défini l’album. Quand on a eu Merveille, on savait ce qu’on faisait. Le lendemain, il y a eu De larmes

Tu as ressenti comme ça que la phase de transition artistique était terminée, et surtout, qu’elle avait existée  ? 

Entre chaque projet toujours un petit peu. Mais tu sais nous on aime bien faire des trucs nazes. C’est important d’en faire. Quand on vient sortir ou de finir un projet, on a tellement plus de cerveau, qu’on fait des trucs nazes. Sans trop le savoir. On sait plus ce qu’on fait. Donc on travaille on tente. À un moment donné, ça se resserre. Et on est partis sur quelque chose de nouveau. Donc on suit ce fil. 

Mais tu vois, c’est drôle, l’heure avant Merveille, on a fait un titre qui était nul, mais nul. On a recommencé autre chose, et ça a donné Merveille. 

J’ai l’impression que certains morceaux sont juste tombés. 

Et si ça se trouve, si tu ne fais pas le morceau nul, Merveille n’existe pas. 

Bah ouais. C’est marrant. On a la chance d’être si proche avec Osha. Franchement ça a été d’une fluidité impressionnante. Moi parfois je n’ai même pas le souvenir de quand on a travaillé. J’ai l’impression que certains morceaux sont juste tombés. 

Osha : Ça a été un peu ça des fois. 

Qu’est-ce que tu as arrêté de faire sur cet album ? 

J’ai arrêté m’urbaniser. Je forçais sur des trucs. Sur Septembre, j’ai forcé l’urbanisation du titre. Moi tu entends sur le texte que j’ai une grosse envie de chanter et que c’est des grosses mélodies portées. Alors qu’au final, il a fait une prod très trap. Et c’est le genre que je n’avais plus envie de faire. Et Osha non plus. 

Tu t’es rendu compte à un moment que tu répondais à des injonctions, avec des étiquettes rap ? 

Absolument. C’était ma place. J’étais toujours ramené à ça. Je suis rentré par là. Mais c’est pas que je n’avais pas envie d’être rappeur, c’est juste que j’avais envie d’être bien plus que ça. Et que la mécanique de recevoir une prod et rapper dessus ne m’allait plus. C’est pas ce qu’on fait avec Osha. C’est plus compliqué. C’est aussi ça, ça arrive. Sur Amoureuse, c’est un peu ça. Mais on peut pas appeler ça une prod. C’est une prod de pop-rock qu’il m’envoie et je fais mes mélodies et mon texte dessus. D’habitude, c’est plus 6 heures de discussions et une heure de travail. Il fallait juste que je reconnaisse que ce qu’on faisait. 

La seule chose que j’ai pour moi, c’est de faire complètement ce que je fais, ce que je veux faire, ce qui m’appartient.

On a l’impression que quoi qu’il arrive, il fallait que ça soit radical. 

Oui. Il fallait arrêter de papillonner. Avec un profil que le mien, je ne serai jamais très efficace, je ne serai jamais alléchant. La seule chose que j’ai pour moi, c’est de faire complètement ce que je fais, ce que je veux faire, ce qui m’appartient. En fait, aller au bout de cette démarche, pour moi, c’est la meilleure façon de rencontrer un succès. Plus je serai proche de ce que je veux faire et de qui je suis, et mieux ça fonctionnera. Abandonner tout le reste, les feats, les tentatives de définition etc. Et là il commence à se passer un truc. 

Les gens sauront en écoutant Beauseigne. Tout commence maintenant. 

On va voir ce qu’il se passe. Mais c’est sur que pour moi musicalement, Beauseigne ça a tout changé. 

Est-ce qu’il y a quand-même une forme d’appréhension au moment de découvrir la réaction des gens avec ce projet très différent de comme ils ont pu te découvrir ? 

Je pense pas. Je ne réfléchis pas trop à pourquoi on va m’aimer ou aux erreurs que j’ai pu faire par rapport à un succès possible. Est-ce que si pas fait cette erreur absurde, si j’avais fait ce que j’étais prédestiné à faire, sans doute que je serai plus proche d’un succès maintenant. Je ne réfléchis pas à ça, par contre, j’ai énormément de pression, parce que j’ai envie que ça avance. Et que des fois, les prises de risques, tu te demandes si c’est pas de la folie. 

Pour moi musicalement, Beauseigne ça a tout changé

Et puis l’envie qu’elles parlent aux gens, les prises de risques. 

Absolument oui. Moi j’ai fait un album qui me plaît énormément, mais j’ai la conviction que ça peut-être moins plaire aux autres. Parce que ça me plaît plus. Alors qu’en soi c’est sans doute pas vrai. Et à chaque fois que j’ai fait quelque chose de cette manière ça a plu. Mais je ne sais pas. J’ai sauté pas mal d’étapes. Peut-être que je suis allé trop vite. Mais bon, au final, peu importe. 

Moi je ne le maîtrise pas. Ça sert à rien que je me pose la question. C’est juste que je me dis que comme je sors mon premier album, il faut qu’il se passe un truc. 

Et puis tu as l’air de tenir à la symbolique du premier album, ça aurait dommage de mentir. 

Carrément. J’avais pas le choix. On va voir. 

Il y a aussi, au moment de changer de style, le risque que les gens t’en veuillent, parce que tu colles plus à ce qu’ils attendent, c’est une angoisse, ou ça a pu l’être, d’être dépossédé de ton identité ?

Moi je n’ai pas peur de me dire que cet album n’est pas bon, ou qu’il sera mal reçu, parce que je l’adore. Je n’aurai rien pu faire différemment. Je suis heureux qu’il sorte, qu’il existe. Si la réception n’est pas très bonne, c’est pas très grave. Mais je saurai que je ne me suis pas trompé, et que c’est plutôt que ce n’était pas le bon moment. C’est la meilleure façon de lutter contre ça. 

T’as un rapport que je trouve très intéressant au succès. 

Si tu veux, moi, la seule chose que je veux c’est que beaucoup de gens m’écoutent. Pour que je puisse voir de plus en plus grand. Plus j’ai de succè, plus je peux voir grand, et plus je peux proposer des trucs intéressants. 

Jusqu’au stade ?

Le jour où je fais un stade, je serai en mesure de proposer un évènement légendaire. Au même titre que si je lâche un gros succès sur cet album, je pourrai aller plus loin dans la démarche. Travailler avec un grand orchestre. J’ai déjà un très bon label, je pourrai le faire, mais le succès amène de l’assise, du temps. Tu fais les choses d’une meilleure manière. 

Qu’est-ce que tu as recommencé sur cet album ? 

Bah rapper, bizarrement. Ça faisait une éternité que j’avais pas fait du rap pur et dur. Ça m’a fait rire. Je suis content d’avoir fait du rap qui n’est pas dans une esthétique rap. Je rappe, mais sans coller aux codes. J’ai réussi à faire du rap en gardant mon esthétique. Moi, je l’entends comme un morceau de Moby. Mon Dieu, pour moi ça ressemble à ça. En fait je m’amuse à faire du rap. Comme je sais faire, j’en introduis un peu. Je décide du registre. Mais pas en mode je suis rappeur et c’est le seul truc que je sais faire. 

Et si tu n’avais pas rappé, tu aurais pas eu toute la palette de toi, et de l’hybridité musicale. 

Oui, et tu vois, dans ce délire de radicalité, c’était aussi important que je rappe. Sinon ça voulait dire que j’ai passé ma carrière à mentir. Il fallait qu’il y a ait ce que j’aime, des grosses zicks de rock, de folks, et ce que j’aime aussi, du rap. Pas un mix bancal. Peut-être un peu sur Lalaland. Mais c’était un peu obligatoire. Je l’adore, et maintenant il y a la formation accoustique maintenant. Au final, c’est bien, il n’est pas absurde ce titre. Mais j’avais besoin de montrer ce que j’aimais. Pas être seulement hybride. Et c’est plus difficile. Mais ça crée des thèmes. 

Et des trucs que tu ne soupçonnais pas. 

La première zick de rock, j’ai compris que je tentais un truc. 

T’as senti tout de suite que ça collait plus à ton esthétique ? 

Oui et non. Moi au tout début, je viens du métal. Après, j’étais à fond dans le rap. Et le rock en fait, j’ai découvert ça il n’y a pas très longtemps. Il y a un an et demi. J’ai adoré. Je n’écoute que ça. Donc l’inconnu en fait, c’était le rock. Le rap c’est ce que je savais faire. Merveille, ça allait. C’était de la folk. Et puis, j’arrivais à l’associer à des trucs comme ce que faisait XXXTENTACION. Que c’était déjà arrivé et moins risqué. Après, quand-même on a fait une vraie balade sur Merveille. 

Quand il y a eu De larmes. Je me suis dit “Tu craques ton cul là, t’es en train d’aller trop loin.« 

Mais quand il y a eu De larmes. Je me suis dit “Tu craques ton cul là. T’es en train d’aller trop loin. » Pendant 3h j’ai pas aimé. Je comprenais rien. Le lendemain je me suis levé, j’ai réécouté et ça a tout débloqué. Un jour, au début de l’album, c’était impossible que je le fasse. D’ailleurs, c’est le dernier titre que j’ai fait avec Le Film. Mais même techniquement, pour moi comme pour Osha. L’autre personne qui nous accompagne, Juliet n’était pas encore là. Non, c’était vraiment un chemin. Je suis très content. Cet album m’a beaucoup servi. 

Qu’est ce que ça t’évoque la Première Pluie ?

Saint-Etienne. C’est tout le temps la première pluie. J’ai énormément de bons souvenirs sous la pluie. De galères dans les rues à 3h avec une pluie incroyable. 

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À suivre… (Dans la suite, on parle d’hygiène de travail, et de transgression notamment.)

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Discussion / Arthur Guillaumot / Photo : Manuel Obadia-Wills

Un commentaire

  1. Pierre-Yves Poaty

    L’interview est magnifique et très inspirante. De bonnes questions posée à l’artiste, qui a bien joué le jeu. C’est très important d’avoir ce genres d’infos et d’anecdotes.
    On attend la partie 2 avec impatience.
    Bravo Arthur Guillaumot!

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