Demi-Portion : « Avec le temps, on apprend. » / Interview

Si vous passez par ici, vous avez forcément déjà entendu parler de Demi Portion. Devenu incontournable, témoin et acteur de l’évolution du Hip-Hop de la fin des années 90 à tout de suite. « Jamais dans la tendance, toujours dans la bonne direction« , comme disent les poètes. Hyper productif, déjà à la ligne d’après, il a crée le Demi Festival, dans sa ville de Sète. Il a multiplié les projets ces dix dernières années, jusqu’à son dernier album en date, La bonne école, paru en janvier dernier. Il renouait avec son lieu préféré, la scène, samedi 10 octobre pendant le festival Nancy Jazz Pulsations.

Arthur : Ce soir c’était ta rentrée, ça fait quoi de renouer avec la scène, enfin ? 

Demi Portion : On s’est rejoint hier, on a répété dans la chambre. Hip-hop quoi. On est en train de s’adapter. C’était le premier depuis mars, à L’Affranchi à Marseille. On a sorti un ep pendant le confinement, 1990. On s’adapte, mais c’est vrai qu’on ne pensait plus du tout concerts. On avait une belle tournée. On a dû reporter le Trianon. On se demande quand est-ce que ça va s’arrêter. Donc jouer ce soir c’était vraiment un plaisir. 

Dj Rolxx : On avait une tournée de 22 dates qui s’annonçaient folles. On en a fait deux ou trois, tout était complet c’était très bien parti. 

Pourtant toi, que ce soit pour ton projet ou pour le Demi Festival, la scène est centrale ! 

Bien-sûr ! On vit de la scène plus que du disque. Et c’est ce qu’il y a de plus vivant. Je préfère être sur scène qu’en train de sortir des clips ou de vendre des disques. 

Au début, on a kiffé le confinement. Pour écrire, se poser, profiter de la famille. Mais très vite, un manque assez cruel s’installe. 

J’aime cette sensation de tout redécouvrir.

Est-ce qu’il y a un moment où la peur de voir tout le projet, des années de travail, s’effondrer, a pris le dessus ? 

Tu sais en fait, c’est l’ancien monde qui me manque. On se dit que c’était bien avant. 

Est-ce que du coup tu prends plus le temps, comme ce soir d’apprécier des moments comme les concerts qui étaient devenus des habitudes ? 

C’est exactement ça. Et cette sensation de tout redécouvrir, je l’aime bien. Tu vois, on fait très peu de pauses, le confinement nous a permis de redécouvrir la vie de famille aussi. Ça nous a fait du bien de nous poser, mais je préfère me poser quand j’ai aussi la possibilité de faire autre chose.

Je suis un charbonneur depuis toujours. 

Ça a compliqué ton travail ou tu as pu bosser, on parlait 1990 que tu as sorti pendant le confinement du coup. Je pense aussi à l’inspiration. 

Nan pas du tout. Là dessus, je suis assez casanier, je fais tout chez moi. Ça ne me dérange pas. Mais j’ai cette impression, quand-même qu’il faut que je revois des gens et que je bouge à nouveau. Je suis un charbonneur depuis toujours. Moi je viens d’une petite ville, très vite tu cogites. Tu fais des stratégies, tu regardes ailleurs, tu cherches, tu veux inventer des trucs. 

Du coup t’es dans l’endroit idéal pour être inspiré, le Nancy Jazz Pulsation, c’est un carrefour de sonorités et personnalités ! 

C’est vrai que là, à part Zoufris Maracas, on ne connaît personne. Ça fait plaisir de se mélanger à des artistes qu’on ne connaît pas. 

Par contre sur la jeune scène rap, tu es incollable. 

Ah oui en rap, tu peux me parler de qui tu veux Arthur, je suis chaud. 

Justement, elle t’inspire cette jeune scène rap, qui va piocher dans d’autres genres ? 

Oh que oui. À fond. J’ai toujours dit que le Hip-hop n’avait pas de codes. Contrairement à d’autres musiques, ou tu dois respecter des règles. Dans le rap tu peux tout mettre, tout te permettre. Dans le Hip-hop, on accepte tout le monde. Mais vraiment. Ça commencé comme ça d’ailleurs, en samplant du jazz, en empruntant partout, en acceptant. 

Oui, c’est pour ça que ça a du sens que tu sois là ce soir. 

Oui, et je suis content de faire découvrir ma musique. Je suis content de faire partie du paysage du rap français. 

Demi Portion et Dj Rolxx, sur scène samedi soir. Photo : SamAndMaxPhoto

Et l’Histoire évolue, toi t’es un témoin privilégié de la place et du regard posé sur le Hip-hop. 

Mais de dingue. Depuis mes premiers concerts, la Scred-Connexion, à des lives de PNL aujourd’hui. C’est deux choses différentes. Il y a une porte qui s’est ouverte. C’est vrai que ça a tellement évolué. J’ai l’impression de faire partie des extraterrestres. J’essaye de ne pas suivre les tendances. Sachant que j’aime beaucoup de choses qui se font aujourd’hui. Nous on se contente de peu, l’objectif, c’est de faire connaître notre musique. 

Dans le rap, tu dois être un boxeur qui s’entraîne sans cesse. Sinon tu es à la ramasse. 

C’est pour ça aussi que tu crées beaucoup ? Parce que tu veux toujours passer au stade suivant, à la prochaine chose à dire ? 

En vrai oui, à fond. J’aime tester aussi. Et il ne faut jamais se reposer sur ses lauriers. Dans le rap, tu dois être un boxeur qui s’entraîne sans cesse. Sinon tu es à la ramasse. 

C’est pour ça aussi que tu as du mal avec le concept de pause ?

Demi Portion : On a eu une pause récemment, on la voulait cette pause. C’est pas vrai Rolxx ? Mais j’ai l’impression que ça a été long… 

Rolxx : Si on pouvait on ne s’arrêterait jamais. C’est un mouvement, c’est une énergie. 

Demi Portion : Quand des gens nous appellent avec des bonnes intentions, on ne dit jamais non pour jouer. Et hop, on enchaîne avec un petit festival. On essaye de jouer partout, prisons, MJC, petites salles, grandes salles. On kiff. 

Il y a des choses que tu n’as pas encore réussi à dire dans un texte ? Est-ce qu’il en reste ? 

Qu’il y a des cons partout. Que je ne suis pas toujours le bon exemple. En fait, souvent il y a cette phrase qui fait un peu “t’es l’arabe que j’aime bien”, des gens qui me disent que je donne une autre image du rap. Après, s’ils sont venus pour me le dire c’est quand-même cool. 

T’aimerais bien qu’on ne te fasse pas passer pour porte-étendard bizarre.  

Exact, je ne suis le porte-parole de personne, ni des cons, ni des bons. J’essaye d’être conscient, mais je suis aussi inconscient. Il y a des choses qu’on n’a pas envie de raconter. Ou on se dit qu’ils vont comprendre avec le temps. Mais j’espère avoir réussi à changer la mentalité de certaines personnes. Il faut juste continuer à ne pas faire la morale. Vive les mots. 

Photo : SamAndMaxPhoto

Comment tu écris, tu fais confiance à tes inspis ou est-ce que tu retouches toute la nuit ?

En vrai, je galère à écrire. J’écris, mais le plus galère c’est se réécrire. J’écris facilement, mais le plus dur c’est de revoir son texte. J’arrive à écrire d’un coup parfois. Et d’autres, je passe plusieurs jours dessus. Je me dis que c’est mort… Quand ça bloque ce n’est pas bon signe. J’enregistre souvent seul, donc sans recul et sans regard. Ecrire, ça te coupe du monde. De ta famille, de tes enfants. C’est particulier. La musique ça t’isole. 

Avec le temps, on apprend.

Il y a des moments où te dis que tu fais un métier de fou ? 

Bien-sûr. Je n’imaginais pas faire ça. À l’époque, quand j’étais dans des ateliers d’écriture, que je faisais du foot à côté. Je n’imaginais que j’en serai là. Avec les remises en question permanentes que ça implique. Mais avec le temps, on apprend. 

Qu’est-ce que ça t’évoque la Première Pluie ? 

Que le soleil arrive bientôt. Et je te dis ça au début de l’automne, c’est dire si j’y crois. C’est l’espoir. Après la tempête, on distingue mieux les arcs-en-ciel.

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Entretien par Arthur Guillaumot, à Nancy / Photos : SamAndMaxPhoto

Le Nancy Jazz Pulsation continue jusqu’à samedi soir !

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