Une année de lutte, il faut filmer la police

Une année de tensions. Violente. Éprouvante. Une année qui nous réservait encore des batailles. Comme pour souligner les autres. 

Toutes les photos sont signées Diego Zebina, le samedi 28 novembre, à Lyon.

Une année qui a vu agoniser en vidéo George Floyd, de longues minutes, sous le genou d’un policier aux Etats-Unis, le 25 mai dernier. C’est l’un des évènements majeurs et marquants de l’année 2020. Le meurtre de George Floyd, qui a ému et mobilisé, partout dans le monde. Ses derniers mots, “I can’t breathe”, résonnent encore.

George Floyd, et tou.te.s les autres, que nous n’oublions pas. 

Comme Adama Traoré, en France, mort dans une gendarmerie, en juillet 2016, dans des circonstances occultes. Sa soeur, Assa Traoré se bat toujours pour que justice soit rendue. Comme en Juin dernier, avec son Collectif Justice et Vérité pour Adama, lorsqu’elle réunissait, 20 000 personnes devant le Tribunal de Grande Instance de Paris.       

L’année 2020, c’est aussi celle qui a commencé par le cri de Cédric Chouviat, tué par la police, à Paris, le 3 janvier. Sans vidéo, comment remettre en question la parole des policiers ? Comment entendre son cri :  “J’étouffe” ? 

Dans ce contexte, en juillet dernier, alors fraîchement nommé ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin croyait de bon ton de plaisanter. “Quand j’entends le mot “violences policières, je m’étouffe.” L’indécence. Mais plaisantait-il ? Ironisait-il sur les conditions de décès des victimes des forces de l’ordre ? Niait-il ? Plus loin il continuait : « La police exerce une violence, certes, mais une violence légitime, c’est vieux comme Max Weber. » 

Légitimes, au point de ne plus avoir envie qu’elles soient filmées, ces violences. C’est ce que prévoit le fameux article 24 de la Loi Sécurité Globale. Sous prétexte de protéger l’anonymat des policiers sur les réseaux sociaux, les filmer sera désormais interdit, et passible de 45 000 euros d’amende et 1 an d’emprisonnement. Un vrai retour sur la loi de 1881 sur la liberté de la presse. La loi a été adoptée à l’Assemblée, le 24 novembre, avec 388 voix pour, et 104 contre. La droite et l’extrême droite ayant soutenue la majorité présidentielle dans son projet. 

Comment un gouvernement, et encore plus précisément en France, peut-il imaginer clôturer l’année par une telle loi ? Comment en est-on arrivé là ? 

Dans le novembre de cette année terrible, il restait des coups à l’horreur. Comme lundi 23 novembre, quand des policiers évacuaient dans la violence un camp provisoire de migrants, place de la République à Paris. Depuis l’évacuation du camp de Saint Denis mardi 17 novembre, environ 1000 exilés étaient à la rue, faute de places d’hébergement. Les images de cette évacuation, particulièrement violente et disproportionnée, choquent. 

Comme Samedi 21 novembre, quand Michel Zecler, producteur de musique, était tabassé et insulté dans l’entrée de son studio par 3 policiers. La vidéo de son agression a été vue des dizaines de millions de fois et a ému le pays. Sans la vidéo de surveillance de son studio, la version officielle serait celle des policiers : Michel Zecler a voulu se saisir d’une arme. Les vidéos attestent cependant de l’innocence totale du producteur. 

Comment ne pas comprendre, dans ces deux cas extrêmement récents et précis, la nécessité de filmer la police ? Pour se protéger de ses dérives. 

Il y a une fracture profonde. Provoquée par celles et ceux qui ne veulent pas voir le racisme et les violences systémiques dans la police. Qui ne veulent pas réformer, mais préfèrent cacher, nier et taire. 

OUI, les violences sont systémiques dans la police. Et elles le sont depuis toujours. Et depuis toujours elles sont couvertes par une hiérarchie et des ministres complices. Evidemment, c’est un métier compliqué, au cœur des tensions. 

Mais pourquoi pas une voix ne s’élève dans les rangs de la police pour condamner les violences ? Pourquoi les syndicats de policiers n’ont de mots que pour défendre aveuglément leurs collègues ? Si ce n’est pour se protéger eux-mêmes. Ils étaient nombreux à le faire aux Etats-Unis, en mai dernier. 

Ces affaires, celles des violences en marge de l’évacuation des réfugiés de la Place de la République, et celles du 17ème arrondissement, sur Michel Zecler, sont confiées à l’IGPN. L’Inspection Générale de la Police Nationale. Un organe interne qui ne condamne que très rarement les siens. 

Brigitte Julien, sa directrice, confiait que sur la période des gilets jaunes, sur 378 enquêtes concernant des violences policières, il y avait eu 2 propositions de sanction. 

Photos : Diego Zebina, le samedi 28 novembre à Lyon.

OUI, le racisme est systémique dans la police. Dans une enquête parue en 2017, Jacques Toubon, Défenseur des Droits met à jour un racisme flagrant et indiscutable dans la police. Celui du contrôle au faciès. Le panel concerne 5000 personnes représentatives, interrogées notamment sur le contrôle d’identité. 85% des personnes interrogées n’ont pas été contrôlées au cours des 5 années passées. En revanche, 80% des personnes perçues comme jeunes, masculines, noires et arabes, avaient été contrôlées. La plupart, plus de 5 fois en 5 ans. Et ce n’est qu’une donnée, parmi bien d’autres, qui attestent d’une évidence honteuse.

Et les mots des policiers qui tabassent Michel Zecler sur les vidéos le rappellent encore. La police française est raciste. Corrompue par un racisme intériorisé, qui gangrène ses rangs. 

Pas un.e humaniste, pas un.e citoyen.ne conscient.e, dans ce pays, ne devrait avoir la conscience tranquille jusqu’au départ de Gérald Darmanin. Par ailleurs visé par des accusations de viol. 

L’IPGN doit devenir un organe neutre, qui condamne les violences. 

Les policier.e.s doivent régulièrement se désolidariser massivement des violences indécentes dont sont coupables leurs collègues. Le racisme au sein de la police doit être dénoncé et combattu. Quitte à dissoudre la police, pour la refonder. 

Nous sommes une génération. 

Cette année a fait de nous une génération. 

Nos indignations font de nous une génération. 

Une année de plus. 

Une année de lutte. 

Un jour tout ira mieux. La police ne sera plus raciste. La police ne sera plus l’organe violent d’un système oppressif pour les minorités. La police ne sera plus violente. Et, ce jour-là, plus personne ne ressentira le besoin de filmer la police.

Photos : Diego Zebina, le 28 novembre à Lyon

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Première Pluie Collectif

Texte : Arthur Guillaumot / Photos : Diego Zebina, le 28 novembre à Lyon

Evidemment, nous ne pouvons pas citer ici les noms de tou.te.s les victimes de la police. Nous pensons à chacun.e d’entre elle.eux.

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