Amour et épidémie, par Gabriel García Márquez

C’est étrange. À cause de l’évidence de son titre, j’ai beaucoup attendu avant de traiter ce livre dans la lignée de ceux qui peuvent nous éclairer sur la situation que nous connaissons. Je crois, je dis bien, je crois, que j’ai eu raison. Parce qu’il fallait le temps de la vivre, de l’éprouver dans sa longueur, pour confondre, comme les personnages du roman de Gabriel García Márquez, l’amour et l’épidémie. Tout finit par se fondre. Bienvenue, au temps de L’amour et du choléra. 

L’amour au temps du choléra est un roman de Gabriel García Márquez. Il paraît en 1985, soit trois ans après le prix Nobel de son auteur. Colombien, il est l’un des grands auteurs de l’Amérique du Sud, qu’il a peint toute sa vie dans ses œuvres, où s’entrechoquent les solitudes gargantuesques et les couleurs épiques. L’amour au temps du Choléra est l’un de ses romans majeurs, avec Cent ans de Solitude (1967) et Chronique d’une mort annoncée (1981).

Sympa, Gabo, comme on le surnomait affectueusement en Amérique du sud.

Le roman commence à la fin du XIXème siècle. Il se déroule dans une petite ville des Caraïbes, que l’auteur ne nomme pas. Ce qu’on sait, c’est que le choléra y sévit régulièrement. Gabriel García Márquez développe un système avec trois personnages centraux. 

Dans un premier temps, on suit l’idylle épistolaire et platonique de Fermina Daza et Florentino Ariza, de quatre ans son aîné. Fermina est une jeune et belle étudiante, Florentino est télégraphiste, violoniste, et poète, bref, il est pauvre. Les deux tombent amoureux et se jurent un amour éternel. Devinez combien de temps ça dure ? 3 ans. 

Mais le père de la jeune femme ne l’entend pas ainsi, il veut un meilleur mariage pour sa fille. Pour la faire décrocher de son amour de jeunesse, il l’envoie loin de la ville quelque temps. Avec l’éloignement, Fermina passe un peu à autre chose et va même jusqu’à quitter Florentino. Ce dernier connaît alors une petite période de chagrin d’amour qui durera… 50 ans.

Tu confondras amour et choléra.

La mère de Florentino

Fermina épouse le docteur Juvenal Urbino. C’est un beau parti, médecin, riche, et réputé. Pour couronner le tout, il a étudié à Paris avec les meilleurs épidémiologistes. C’est lui qui met le doigt sur la plus cruelle et plus mortelle épidémie de choléra qui frappera la ville, alors qu’il vient de s’installer dans le cabinet de son père. Les cimetières sont saturés et s’étalent sur plusieurs niveaux, comme c’est fréquent sur le continent. 

(Des images qui rappellent celles observées en Amérique du Sud, avec la gestion délicate du Covid par certains pays, comme le Pérou ou le Brésil.)

Donc, Fermina est mariée avec Juvenal. Ils ont une belle maison, 3 enfants, et rapidement, une vie de vieux couple. Florentino, lui, est toujours croque-love de Fermina. Il enchaîne les relations d’un soir, et ne pense qu’à son amour de jeunesse. Il gravit les échelons de la société, pour briller dans les yeux de celle avec laquelle il a jadis fait un serment. 

Un beau jour, Juvenal tombe d’une échelle en cherchant son perroquet. Il meurt. Plus de 50 ans après leur liaison, Florentino revient alors déclarer son amour à Fermina. La patience. 

Ils vivaient en silence comme deux vieux époux échaudés par la vie, au-delà des fièvres de la passion, au-delà des mensonges barbares du rêve et des mirages de la déception, au-delà de l’amour. Car ils avaient vécu ensemble assez de temps pour comprendre que l’amour est l’amour, en tout temps et en tout lieu, et qu’il est d’autant plus intense qu’il s’approche de la mort.

Je ne vais pas m’étaler sur la fin de l’histoire pour ne pas spoiler l’ensemble, mais l’épilogue mérite d’être dévoilée. Il en dit long sur le parallèle complexe que Gabriel García Márquez établit entre l’amour et le choléra, qui rythme les relations dans le roman. 

Les deux vieux amoureux font une croisière sur un bateau qui arbore un pavillon jaune, signal du choléra, pour avoir la paix à bord. Le stratagème se retourne même contre eux, puisqu’ils ne peuvent plus accoster. À 75 ans passés, ils passent une petite quarantaine, appelée « cordon sanitaire » dans le roman, sur le grand bateau déserté. D’ailleurs, des pages magnifiques sur l’amour à l’épreuve du temps, dans ses dimensions physiques.

Immense dans son déploiement, L’amour au temps du choléra est un grand roman des empêchements. De ceux que l’on connaît en ce moment, et de ceux que l’amour sait inventer. Finalement, les effets de la maladie et de l’amour se mêlent. C’est subtil. Et l’instantanéité ne permet pas de le voir. Comme on mesure seulement les effets sociétaux et amoureux de nos confinements. C’est sans doute la mère de Florentino qui tient la clé du roman quand elle prédit qu’il “confondra l’amour et la maladie”. 

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Arthur Guillaumot // Tableau : Le Rêve, par le douanier Rousseau.

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