Martin Eden, l’arriviste à la détermination proverbiale

Publié en 1909, Martin Eden est l’un des romans les plus connus de l’écrivain américain Jack London. L’originalité de cette œuvre ne relève pas d’un style d’écriture particulier mais plutôt de la composition de son personnage principal. Jeune marin, rustre et sans véritable instruction, Martin Eden, à vingt ans, décide d’assurer sa propre formation intellectuelle et de devenir écrivain en vue de conquérir Ruth Morse, jeune fille de famille bourgeoise. Obstiné et résolument déterminé, il mobilise tous les moyens possibles et se donne corps et âme pour concrétiser son rêve malgré les nombreuses entraves auxquelles il fait face.

Quand Arthur le présente à sa famille, Martin n’est qu’un simple matelot qui n’a que son courage et sa force physique pour s’imposer. Sans éducation élémentaire, ni sens critique, il se trouve démuni au regard du niveau des membres de la famille de son ami. Mais, ce milieu social privilégié qu’il découvre le séduit toute suite. Tout s’accélère donc rapidement dans son esprit quand il fait la connaissance de la sœur de son ami. Ruth exerce une forte impression sur lui.

Les  locutions inconnues qu’elle employait, ses critiques et par le processus de sa pensée – toutes choses qui lui étaient étrangères, mais qui cependant stimulaient son esprit et le faisaient vibrer.

Alors, il fallait la conquérir, en se mettant à son niveau, s’élever intellectuellement pour être digne d’elle. Sa volonté est profonde et sa détermination sans bornes. Il se procure tous les livres possibles. Sa subite soif de tout connaître le pousse vers toutes les disciplines. La philosophie, l’économie, la politique, la poésie, tout y passe. Il se consacre à la lecture « avec une telle frénésie que des yeux normaux n’auraient pas pu résister longtemps. (…) Il mordait au travail intellectuel avec une surprenante ténacité ».

Mais sans aucune méthode et sans base nécessaire, les résultats ont du mal à suivre. Les textes lui semblent impénétrables, les mots trop complexes pour son cerveau peu entraîné. Et son idée de ne lire que le dictionnaire, jusqu’au jour où il en aurait compris tous les mots n’arrange rien. Martin est déçu mais son exaltation n’est nullement entamée. Il comprend vite ses lacunes et travaille sa grammaire sans répit pendant des jours. Le jeune homme peut à présent percer le mystère des mots et jouir de la beauté des livres. Il les lit et les empile les uns après les autres. La machine est enclenchée et ne devait plus s’arrêter.

Et son cerveau en friche depuis vingt ans et mûr pour le travail retenait ces lectures avec une puissance d’assimilation inhabituelle aux cerveaux mieux préparés.

Le progrès de Martin est impressionnant mais ne suffisait pas pour l’élever au rang tant exalté des classes supérieures. Il perfectionne son expression orale et s’initie aux mathématiques.

Les nuits sans sommeil et le sacrifice de ses relations sociales au profit de sa formation intellectuelle ont porté leurs fruits. A présent doté d’une solide culture générale et d’un sens critique aigu, Martin peut se vanter d’être intellectuellement supérieur à ces gens dont il  enviait tant le bagage culturel. Mais il n’a pas l’impression d’avoir accompli un exploit et rêve plus grand.

Dans une auréole de splendeur et de gloire, naquit la grande idée : il écrirait. Il serait un de ces êtres privilégiés à travers lesquels le monde entier voit, entend et sent. Il écrirait (…) des vers et de la prose, des romans et des pièces comme Shakespeare. Voilà quelle était sa carrière véritable et le chemin vers la conquête de Ruth.

Cette idée commence à faire son chemin dans l’esprit du jeune matelot et devient bientôt son obsession. Il ne tarde pas longtemps et se met tout de suite à écrire. Sans véritable préparation, il se heurte rapidement à ses lacunes. Il trouve des livres qui l’aident à les corriger. Son désir de réussir est plus fort que tout. Il s’y consacre exclusivement, sacrifiant ses heures de sommeil, ses loisirs et en partie ses rencontres avec Ruth.

Il écrivait sans arrêt, du matin au soir et tard dans la nuit.

Cependant, ses espérances sont déçues. Les manuscrits qu’il envoie aux journaux lui sont retournés. Et même dactylographiés, ses écrits subissent le même sort. Mais la détermination de Martin n’est pas ébranlée et à chaque retour, il trouve le courage de réexpédier ses travaux.  

Rien ne lui faisait négliger d’écrire. Un torrent de nouvelles s’écoula de sa plume et il se lança dans des vers plus faciles

Une tenace obstination le pousse à persévérer. Il se sacrifie davantage, travaillant toujours plus et croyant aussi solidement à son rêve de gloire.

Il se saignait aux quatre veines (…). La note de sa pension et (…) l’affranchissement d’une quarantaine de manuscrits le rapprochaient de la ruine.

SPOILER : Si vous comptez lire Martin Eden,
arrêtez-vous ici et commencez le livre pour connaître la fin.

Mais l’épuisement progressif de ses ressources commence à avoir raison de lui. La pauvreté dans laquelle il tombe l’oblige à se trouver un travail. Martin ne renonce pas pour autant à sa carrière d’écrivain rêvée et va retourner bientôt à l’écriture. Après des années d’échecs, de sacrifices et de déceptions, il reçoit finalement la consécration tant recherchée. Il ne peut épouser Ruth qui ne voyait pas en lui un écrivain. En revanche, il devient riche et célèbre grâce à ses livres. Il est apprécié et respecté. Il a atteint son objectif et la gloire dont il a toujours rêvé est enfin à ses pieds.

Même si au bout du compte, malgré sa réussite, Martin est gagné par une forte mélancolie qui le conduira au suicide, il a le mérite de laisser au lecteur une importante leçon qui est résumée dans cette phrase de Theodor Herzl : « Le rêve peut devenir une réalité lumineuse » quand on est aussi déterminé que Martin Eden.

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Eric Mariano Amoussou, pour Première Pluie // Illustration à la une tirée de l’adaptation du roman de Jack London par Pietro Marcello.

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