
Après plus d’une dizaine d’années de rap et tout autant de projets, BEN plg a sorti son premier album le 26 janvier. Une décennie passée comme une vaste enquête des sentiments éprouvés pour le nordiste qui a longtemps fait ses armes à Metz avec les beatmakers Martin Murer et Cadillac. Un premier album placé sous l’égide d’un mantra, comme un post-it sur le frigo ou un tatouage sous la peau : Dire je t’aime.
Arthur : Maintenant que tu as fait cet album, pourquoi est-ce que c’est si compliqué de dire je t’aime ?
BEN plg : Je pense que je le savais avant. Mais j’en apprends un peu plus tous les jours. J’y ai forcément beaucoup pensé. Cet album traite des regrets qu’on peut avoir quand on ne l’a pas dit. Je suis là-dedans. Je me rends compte qu’il y a plein de moments où j’aurais pu le dire. Mais il y a une grosse distance entre avoir envie de le dire et le dire vraiment. J’avais envie d’insister sur cet espace fascinant.
Tu as capté quand le dire maintenant ?
Je pense que ça sera toujours une bataille. Le titre ne doit pas être vu comme un impératif. Je ne veux pas dire aux gens de se dire je t’aime. Je me rends compte moi-même que j’ai plein de pudeur. Dire je t’aime c’est très dur, le plus important c’est de penser les uns aux autres.
Oui, dire je t’aime c’est bien, le ressentir c’est mieux !
Oui, totalement. Tu vois, moi, j’arrive mieux à le montrer qu’à le dire.
Une sorte de love language ? J’ai l’impression que tout ce qui a accompagné la sortie de l’album, autour de la cuisine notamment, c’est une forme de love language aussi.
J’aime bien faire à manger pour les gens que j’aime. D’une manière générale, je suis le genre de mec qui pense beaucoup aux gens qu’il aime. J’envoie des messages sortis de nulle part pour qu’on se capte.
“On passe une bonne partie de sa vie d’adulte à comprendre ce qu’on a vécu enfant”
Autour de l’amour et de la musique, il y aussi l’idée d’un langage pudique, est-ce que cet album est une façon de rattraper des cris d’amour ?
Ma musique revient beaucoup sur des émotions que j’ai ressenties avant. On passe une bonne partie de sa vie d’adulte à comprendre ce qu’on a vécu enfant. Donc forcément oui, même si ce n’est pas conscient.
Sur ce premier album, il y avait aussi l’idée de doter ton personnage de anti-héros d’une quête, c’était une forme de fil ?
Je me suis longtemps posé la question. Je ne voulais pas faire un album concept, c’est certain. Ni un album à thème. Pour moi ce n’en est pas vraiment un. Il s’appelle Dire je t’aime parce que je trouve que ça correspond bien à la période et à ce qu’il y a autour du projet, mais il y a des chansons qui ne sont pas dans cet axe.
“La cohérence de mon projet, c’est la sincérité dans l’écriture”
Je disais ça plutôt dans le sens des énergies collectives qui traversent ce disque.
Ma manière de travailler, c’est de comprendre au mieux qui je suis au moment où je fais de la musique. Je fais plein de morceaux, et ensuite je vois ce que ça raconte et s’il y a un fil rouge. C’était une problématique importante de ma vie au moment où j’ai fait cet album. C’est celle qui résume le mieux ces chansons et mon état d’esprit. Ce qui a créé de la cohérence dans le projet, c’est le fait d’être sincère dans l’écriture. Comme je suis sincère dans ce que je raconte, et que j’essaie de comprendre qui je suis et ce que je vis, indirectement, il y a un fil rouge, parce que je suis la même personne.
Tu as été surpris par ce qui émergeait ?
Oui, carrément. En ce moment, je prépare la tournée, donc je reviens sur mes textes. Je les vois autrement, je suis presque en train de les analyser. C’est marrant, je redécouvre ce que j’ai écrit. Parfois, j’arrive à me positionner comme si j’étais spectateur de moi-même.
C’est une question d’incarnation aussi ?
Oui aussi. Mais tu vois, quand j’écoutais mon album, avant qu’il sorte, je devais me détacher du fait que c’était moi. Mais du coup si ça me provoque une émotion, alors que c’est moi qui l’ai écrit, c’est que ça devrait marcher sur les gens.
Avec le temps, tu as installé des rendez-vous récurrents avec un public qui a grossi progressivement, la scène c’est une façon de mesurer les caps ?
Oui, et c’est là que j’ai de la chance. Ce qui compte, c’est que la musique soit vivante, qu’elle tourne. Les auditeurs mensuels ne font pas le bonheur. Je peux faire une tournée en France, il y aura du monde dans toutes les villes, c’est tout ce qui compte.
“C’est comme si la map venait de s’élargir.”
Tu es du genre à parfois avoir envie de modifier un morceau déjà sorti, pour un mot, une rime, un verbe ?
Non, je suis en paix. Une fois que c’est sorti, c’est sorti. Tu peux changer jusqu’à ce que ça sorte, mais après c’est fini. Tu sais, les imperfections ça fait partie de la musique. Je suis attaché à l’idée qu’une fois que le morceau existe, il ne m’appartient plus. Je chante le morceau, mais il appartient à des gens qui s’en emparent comme ils veulent. Je sais qu’il y a des gens qui voient ma musique comme un exutoire. Ils aiment que je crie. Il y a des gens qui préfèrent la mélancolie. D’autres qui sont plus dans l’énergie. Parfois, je croise des gens qui n’ont pas compris un morceau. Il y a des gens qui aiment ma musique pour un truc que je ne ressens pas quand j’écris. Si ça leur fait du bien, moi ça me va.
Quand tu as des accomplissements comme le morceau 10h du mat’ avec Sofiane Pamart et Niro, tu te dis que tu peux mourir en paix, ou qu’il faut faire mieux encore ?
Ce genre d’accomplissement donne juste envie d’en voir d’autres exister. Pour moi, il y a des signes qui ne trompent pas. Il y a des moments où l’univers te félicite un peu. Niro, ça s’est fait parce que c’est devenu logique, malgré le fait que ça soit mon rappeur préféré de quand j’avais 16-18 ans. C’est une connexion humaine. Il y a 5 ans j’ai fait un morceau où je l’évoquais. Il l’avait partagé, c’était une validation. Il y a un an, il m’a invité à son Zénith de Paris, comme ça. On a continué d’échanger, et au bout d’un moment, ça a été logique que je lui propose le morceau. Niro est rare, il n’apparaît pas n’importe où. On a fait un vrai morceau, sur lequel il se passe quelque chose. Je suis très content, mais une fois que je suis là, il y a d’autres rêves à aller chercher. C’est comme si la map venait de s’élargir. Ça donne envie de voir la suite !
“Tout a changé depuis que je peux partir sans réfléchir deux semaines en août”
Tu fais de la musique pour faire, ou pour dire quoi ?
Je ne fais pas de la musique pour être meilleur que les autres. Je ne suis pas en guerre. Je veux juste faire la meilleure musique possible, et être l’artiste le plus intéressant possible. La meilleure des récompenses avec cet album, c’est que les gens comprennent que je suis un artiste intéressant. C’est ça qui me permet de me sentir légitime. Je me sens utile. À partir du moment où tu chantes ta chanson et que ça rend des gens heureux, qu’est-ce que tu veux de plus en fait ? J’ai l’impression de remplir mon utilité sur terre.
La sortie de Dire je t’aime, ça marque quoi dans ton parcours ?
Je passe des caps, je suis le plus heureux. Je découvre de nouvelles émotions, et surtout, je peux envisager l’avenir sereinement, et ça, c’est un truc de fou. Il y a une phrase que j’ai pas gardée sur l’album, qui disait “Tout a changé depuis que je peux partir sans réfléchir deux semaines en août”. C’est quand même une dinguerie, à l’ancienne c’était pas le cas.
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Vous pouvez retrouver BEN plg sur Instagram.
Interview : Arthur Guillaumot
Photo de Une : Brice Mesnard
Interview réalisée en février 2024, et tirée du magazine n°9.