Un livre talisman a connu un pic de ventes avant les confinements, notamment en Italie, puis en France. La peste, d’Albert Camus. Un roman qu’il est passionnant de relire aujourd’hui, on y trouve une résonance qu’il n’avait sans doute jamais eu. Si le roman est l’un des plus grands succès de l’éditeur Gallimard depuis sa parution en 1947, il était plutôt question d’en faire une lecture analogique entre la peste et le nazisme. 

Publié en 1947, La peste entame le cycle de la Révolte chez Camus, avec Les justes, une pièce de théâtre parue en 1949 et L’Homme révolté, un essai rédigé en 1951. Ce triptyque vaut à Albert Camus le Prix Nobel de Littérature en 1957. Le genre de livre qu’on doit lire au lycée et dont on comprend la portée bien après, maintenant qu’il traîne, quelque part chez nos parents. 

Le roman se déroule à Oran, en Algérie (Algérie française à l’époque), et se présente comme une chronique de la vie quotidienne des habitants, pendant une épidémie de peste. Camus s’est documenté sur le sujet et on constate des petites épidémies de peste bubonique à Alger en 1944 et à Oran en 1945. Camus confiait à André Malraux son projet d’écrire sur la peste, dès 1942. 

Si une véritable épidémie de peste au 20ème siècle parait improbable, Camus prend soin de le noter dès l’incipit : « Les curieux évènements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194., à Oran. De l’avis général, ils n’y étaient pas à leur place, sortant un peu de l’ordinaire. »

Ainsi, Albert Camus lui-même laisse peu de doute sur l’analogie qu’on peut faire entre la peste qui se répand ici et la peste brune, le nazisme, qui a gagné l’Europe. La lutte contre la peste devient la lutte contre le nazisme, et les différentes façons de lutter renvoient aux différents courants de la Résistance.

La peste fait de nombreux morts dans la ville, mais les autorités tardent à nommer l’épidémie et à prendre des mesures, pour ne pas effrayer l’opinion publique. Une situation qui rappelle la gestion de la crise sanitaire actuelle par les gouvernements actuels. Les autorités isolent finalement la ville à la fin de la première partie du roman. 

La peste déploie une galaxie de personnages, qui incarnent différentes sensibilités face à l’épidémie. Des personnages coincés dans Oran, qui luttent, parmi les habitants. Il y a Cottard le trafiquant, Grand l’employé de mairie, Paneloux le prêtre, Rambert le journaliste… Deux personnages émergent. Bernard Rieux, médecin, qui lutte contre la peste, convaincu de devoir venir en aide aux autres (Spoiler : Il est le narrateur). Jean Tarrou devient l’ami de Rieux, il tient une chronique de l’épidémie dans laquelle il tente de comprendre la situation tout en tentant de venir en aide aux malades aux côtés du docteur. (Spoiler : Bon nan, pas de spoiler)

Au cours du roman, et de la lutte contre l’épidémie, les mentalités changent beaucoup, le fléau unissant des personnages aux morales éloignées. L’écriture de Camus est chargée, lourde et à la fois précise, s’inscrivant comme une chronique de l’épidémie. Glaçant, elle prend parfois des tournants naturalistes, quelle prend le parti de décrire l’agonie des malades (mention spéciale pour la scène de l’enfant). Ce passage est génial et au moment du confinement, semble d’une actualité brûlante : 

Questions : Comment faire pour ne pas perdre son temps ? Réponse : L’éprouver dans toute sa longueur. Moyens : Passer des journées dans l’antichambre d’un dentiste, sur une chaise inconfortable, vivre à son balcon le dimanche après-midi, écouter des conférences dans une langue qu’on ne comprend pas, choisir les itinéraires de chemins de fer les plus longs et les moins commodes et voyager debout naturellement, faire la queue au guichet des spectacles et ne pas prendre sa place, etc. 

Enfin si, partout, on pouvait s’inspirer de la lutte contre le Covid-19 pour lutter contre les nationalismes européens et partout dans le monde, on n’aurait pas tout perdu. Il faut penser le monde d’après. Si le Covid-19 pouvait nous rappeler que partout, ceux qui dirigent sont soit les attachés de banque du grand commence soit les fous du repli et de la haine, soit les deux à la fois. Il nous faut inventer un autre monde. Après la « guerre » sanitaire, qui touche l’Humanité, trouver la paix écologique et inventer enfin une humanité commune. 


Arthur Guillaumot / Illustration : «Le Triomphe de la Mort» par Pieter Brueghel l’Ancien, 1562 / Museo del Prado