Entre la lune et le soleil, il y a sûrement un espace, entre Modigliani et un graffiti à l’aveugle : aussi. Bonnie Banane s’y aventure, et croise aux larges des surprises, explore le sacré, invente des disciplines. Son premier album, Sexy Planet, est un refuge pour le bizarre, pour les mots inusités, et pour les sensations qui rayonnent. Grande Discussion.

Sexy Planet, le premier album de Bonnie Banane, est sorti le 13 novembre dernier. Vous pouvez l’écouter ici.
Retrouvez ici la première partie de cette discussion.

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Avec Sexy Planet, tu as fait un disque, comme Contretemps, de Flavien Berger, auquel tu as participé, qu’il faudra mettre dans un coffre, pour raconter ce qu’était notre la beauté en notre étrange époque. Grâce aux détails. 

C’est sympa. J’aimerai bien. Il y a des artistes français pas du tout connus qui m’ont beaucoup apporté. Des disques, des sons, qu’on ne trouve qu’en cherchant longtemps. C’est peut-être un truc de puriste, mais ça fait partie de ma culture, d’une certaine histoire de la musique. Moi, ça ne me dérange pas de faire partie de ça. 

Tu aimerais que ta musique ressurgisse ? 

Je ne sais pas. Je crois que je ne pense pas à ça. Je crois, que c’est cool que certaines personnes ne l’oublient pas. Je sais que je ne veux pas être dans tous les radars, dans toutes les vies. Et je ne pense pas que ça soit possible pour ce que je veux faire. Je n’ai jamais eu envie d’être placardée, ou de conquérir la planète. 

Avec ou sans religion, il faut en avoir conscience, parce que les silences sont remplis de ça. Ton corps est atteint de ça.

D’autant plus qu’il y a un mot important, une dimension, pour parler de ta musique, c’est les horizons du sacré. Par définition, chacun a une sensibilité du sacré. Il y a certaines chansons qui sont des invocations. 

Ouaip. C’est ma façon de prier. C’est ma façon de communiquer avec certaines entités. 

Très tôt, quand j’ai commencé à faire de la scène… Attention, c’est bizarre à expliquer… Je n’en parlais pas à l’époque, j’avais peur qu’on me prenne pour une folle. J’avais l’impression de jouer pour les gens dans la salle, mais aussi pour des gens qui n’avaient jamais existé. Je ne sais pas comment l’expliquer. J’avais l’impression qu’il y avait dans la salle des gens qui n’étaient jamais nés. Je te jure que c’est ce que j’ai ressenti. 

Tu vois au théâtre, les profs disent toujours qu’il faut porter plus la voix, pour les gens au dernier balcon. Et c’est vrai, les meilleurs acteurs projettent au dernier balcon. Mais j’ai compris que c’est une symbolique pour dire “plus haut que soi”. Quand on fait une pièce, une chanson, une création artistique, il faut toujours penser plus que ce qu’on est en train de faire. C’est plus que ça. C’est plus haut. C’est pas juste un petit disque. Avec ou sans religion, il faut en avoir conscience, parce que les silences sont remplis de ça. Ton corps est atteint de ça. 

On ne l’atteint pas tout le temps, mais il faut le viser. C’est pas tous les jours. C’est parfois. Quand tu as les épaules, le sang chaud, il faut le faire. 

J’ai peur des gens qui sont rebutés par l’étrange.

En quoi tu crois ? **

En Dieu. 

Je crois en Dieu mais je ne me fie pas aux textes sacrés. Tu vois, je n’ai pas de religion. À part peut-être la Nature, parce que pour moi, c’est ça Dieu. Je ne me considère pas comme une chanteuse. Très humblement, je me considère plutôt du côté de la poésie. Et la poésie, c’est la Nature, la contemplation de la Nature. Pour moi c’est ça le rapport au divin et son observation, sa matière. C’est ce qui est primordial et qui m’intéresse.

Photos : Pierre-Ange Carlotti

Qu’est-ce que tu trouves étrange dans le beau, et beau dans l’étrange ? 

Moi j’adore l’étrange. J’ai toujours aimé, je n’ai jamais eu peur de ça. C’est souvent l’effet inverse, j’ai peur des gens qui sont rebutés par l’étrange. 

Est-ce que la surprise, artistiquement, c’est un état qui t’intéresse ? *

J’adore. C’est le truc que je trouve primordial. C’est très difficile, mais c’est l’une des choses qui me motive pour continuer. La première fois que j’ai sorti un son, c’était en 2012, et ça a surpris mon entourage. Personne ne savait que je faisais ça. Et j’ai vraiment adoré ce sentiment. J’ai aimé que les gens ne soupçonnent pas que je faisais ça. J’avoue que parfois, j’aimerais y revenir.

Qu’est-ce que tu trouves transgressif ?

Tout ce qui est extraordinairement confiant, je trouve ça rare, bénéfique, donc très transgressif. Je trouve ça épatant, les gens qui ont confiance en eux, c’est très rock.

Les gens qui ont un corps qui n’est pas assez représenté, une couleur de peau qui n’est pas assez représentée. Je suis fasciné, je trouve ça important. Même s’il faudrait que ça ne soit plus transgressif. Je n’ai pas du tout l’énergie de quelqu’un comme Yseult, je suis admirative, je ne sais pas comment elle fait. 

En fait quelqu’un de transgressif c’est quelqu’un qui n’a pas de prétexte, c’est quelqu’un qui ne s’excuse pas. 

Photos : Pierre-Ange Carlotti

Tu en es où par rapport à l’ennui, toi, aujourd’hui ? 

Hm, l’ennui… C’est difficile aujourd’hui, avec les écrans, d’être dans l’ennui. 

J’ai tendance à m’ennuyer quand j’entends les mêmes phrases, les mêmes débats, les mêmes points de vue, sur des choses qui à mon avis n’ont plus lieu d’être. Les avis des gens qui ne sont pas concernés. C’est d’un ennui… C’est à l’ancienne. Les gens ont des opinions sur ce que sont les autres… Mais quel ennui ! On est en retard, il faut laisser les gens vivre. Quand ils ne font rien de grave bien sûr. 

Quand c’est les mêmes schémas, les mêmes chansons, les mêmes formats. 

Après, dans mon intimité, c’est vrai qu’il y a beaucoup moins de place à l’ennui qu’avant. Parce qu’il y a beaucoup de distractions. 

Je m’ennuie quand les gens pensent les mêmes choses.

Ça te manque, l’ennui, le temps long, voire les périodes de solitude dont tu parlais plus tôt ? 

Je différencie vraiment la solitude et l’ennui. Pour moi, la solitude, c’est la liberté totale. Mais j’ai arrêté de me complaire dans ma solitude quand j’ai compris que je pouvais éventuellement être considérée par les autres comme quelqu’un de malade. Je ne voulais pas finir à l’hôpital, alors j’ai opéré à des changements. Alors je suis allé vers les autres.

Mais quand j’étais seule, je ne m’ennuyais jamais. Maintenant je suis moins seule, même si j’essaye de l’être quand je peux. Je ne m’ennuie jamais à ce moment-là. Il y a trop de films à voir, de livres à lire. Quand je m’ennuie, c’est parce que je suis avec des gens qui pensent les mêmes choses.

Qu’est-ce que ça t’évoque la Première Pluie ? 

C’est l’odeur. L’odeur de la pluie. J’aime l’odeur de la pluie en Asie. Elle a une super odeur. Et la pluie, j’ai parfois l’impression que c’est un écho. En termes d’odeur. Comme si l’odeur a un écho. La pluie arrive sur des surfaces de préférence végétales et là l’odeur est incroyable. Comme un écho d’odeurs, j’adore. 

Pour moi, la première pluie, c’est ce qui te lave. Après, quand tu es dans la ville, que tu attends le bus et qu’il pleut… bon, la haine. Mais la première pluie, ça a un côté frais, un côté mousson, un côté Asie du Sud Est. Ça évoque du positif. Le premier jet aussi. C’est ce qu’il y a de meilleur le premier jet. 

Il faut toujours être à jeun, pour le premier jet d’urine, quand on va au laboratoire d’analyses, sinon, ça ne marche pas.

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Arthur Guillaumot.

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Photos : Pierre-Ange Carlotti

  • * Question extraite de la première partie de la conversation. Elle prenait sens aussi dans le texte présent.
  • ** Même chose que pour *.