Des écrans de smartphone aux écrans de fumée, il n’y a qu’un pas, et celui-ci se voit rapidement franchit par le patriarcat. Cet inquiétant constat, il suffit d’ouvrir la page de n’importe quel réseau social pour l’accomplir : le corps féminin est sujet à une censure quasi-systématique sur nos médias. « Couvrez-ce sein que je ne saurais voir », semblent ainsi scander, en chœur, chartes d’utilisation et notifications de contenu inapproprié. Clichés retirés, comptes suspendus, si les seins sont légion sous les débardeurs, pourquoi sur les réseaux font-ils à ce point frémir d’horreur ?

Aux origines de la discrimination

« Deux poids, deux mesures », une expression tirée de l’Ancien Régime signifiant « juger différemment une même chose, selon les personnes, les circonstances ou les intérêts ». La pertinence de cette introduction définitoire ? Elle exemplifie parfaitement la notion de double-standard dont les réseaux sociaux nous rappellent tous les jours l’existence, ce à travers la modération d’un autre type de paire.

Poitrine, buste, giron, gorge, avant-scène, collines de l’amour, décolleté … les sobriquets sont nombreux pour désigner les organes redoutés, j’ai nommé : les seins. Mais si les montrer est sujet à sanction, qu’a fait le téton pour mériter pareil traitement ?

La polémique du poitrail débute en 2012 avec un cliché signé Daniel Arnolds sur Instagram. Deux amies, poitrines découvertes, se prennent en photo sur la plage de Fort Tilden à Brooklyn. Si la scène apparaît relativement bon enfant de prime abord, elle est jugée trop suggestive par la plateforme (au puritanisme déjà bien entériné malgré sa récence) et immédiatement censurée ; le compte d’Arnolds se voyant suspendu dans la foulée.

Photo 2Cliché de Daniel Arnolds, suspsendu par Instagram en 2012

A partir de ce scandale s’opère alors l’entrée officielle dans l’ère du « Nipple ban », période de répression effrénée des clichés comportant le moindre téton. C’est aussi le début de l’indignation collective : en parallèle, des activistes à l’instar de la réalisatrice américaine Lisa Esco, s’en donnent à corps joie pour combattre cette proscription de pixels. Sa fameuse campagne FreeTheNipple (qui vit le jour à New-York en 2012, soit dans la continuité temporelle et géographique de l’affaire Arnolds) engendra de nombreuses actions de sensibilisation par l’image, dont la diffusion d’un ensemble de clips montrant un groupe de femmes se réapproprier puissamment l’espace urbain en le parcourant torse-nu.

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Extrait du film documentaire « Free the Nipple », 2014

Les vidéos, devenues virales, sont rapidement bannies de Facebook car jugées non conformes à sa politique d’utilisation … Facebook ayant lui-même racheté Instagram l’année des faits. Un serpent qui se mord la queue, vous dîtes ?         

Clarification nécessaire : le but de cette action, comme beaucoup d’autres, était d’attirer l’attention sur les différences de considération entre tétons féminins et masculins. En effet, si les premiers souffrent d’une sexualisation à outrance les condamnant à demeurer dans l’ombre car relevant de la dépravation si montrés, les seconds s’inscrivent dans le donné « biologique » du corps de l’homme, et ne choquent personne dans les représentations visuelles comme sur les bords de plage.

https://www.instagram.com/p/Bl_WaOEhFuo

Clichés d’Angèle Basibousouk illustrant magnifiquement ce décalage perceptif dans l’univers urbain

D’ailleurs, le saviez-vous ? En 2005, une américaine fut arrêtée pour avoir évolué dans l’espace public poitrine découverte, porta plainte, puis obtint 29 000 dollars américains de dommages et intérêts. En effet, l’état de New-York autorise les déplacements torse-nu en son sein depuis 1992. Vous pouvez donc vous promener sans t-shirt dans le quatrième état le plus peuplé des States sans enfreindre la loi, mais déroger à celle du microcosme Instagram en transvasant la réalité de votre outfit « aéré » dans votre feed. Depuis quand laissons-nous un réseau social se substituer à une loi fédérale ?   

Une évolution à reculons

Enfin, c’était en 2012, le monde a bien dû évoluer depuis 7 ans ? Je doute, chers lecteurs, qu’une réponse par la négative vous surprenne outre-mesure.

Fin septembre 2018, Kevin Systrom, directeur général d’Instagram, expliquait les raisons de la censure mise en place sur son réseau. Verdict : celle-ci viserait uniquement à rester conforme aux règles en vigueur sur l’Apple Store, où l’application est hébergée pour les utilisateurs IOS. Il ajoutait, de plus, que s’il avait voulu autoriser le téton féminin à y faire son entrée, il aurait dû faire passer l’âge minimum d’utilisation de 12 à 17 ans, et par conséquent se priver d’un panel d’utilisateurs potentiels. Apprécions ici la bienveillance et les exquises précautions prises par monsieur Systrom afin de protéger nos chers petits pubères de la terrible réalité de leurs corps en métamorphose. Il est vrai la société dans laquelle ils évoluent, saturée de publicités où la promotion d’une quiche aux lardons est indissociable d’une paire de fesses, respire indubitablement la candeur. Ah, doux fumet de pudibonderie ambiante.

YouTube, instigateur de l’hypocrisie ambiante entourant les représentations du corps féminin

Le nu féminin fait partie prenante de l’art depuis la Préhistoire. Pourtant, force est de constater que l’on s’insurge plus volontiers du topless d’un mannequin Victoria Secrets que de celui de la Vénus de Botticelli. Nos musées fourmillent, en effet, de représentations de corps de femmes dénudés sans que l’idée ne vienne à personne de taxer le Louvres d’impudeur. Alors si les pixels formant la poitrine souffrent d’un tel bashing, cela est peut-être dû au paradoxe qu’incarne un très célèbre réseau social … Un réseau interdisant précisément de montrer ce pour quoi il a été créé à l’origine.

Explications : nous sommes en février 2004, à la finale du Superbowl où Janet Jackson et Justin Timberlake livrent un show torride devant plus de 140 000 téléspectateurs. Alors que l’Amérique a les yeux suspendus sur son écran, ce qu’on dénommera plus tard comme un « dysfonctionnement de garde-robe » intervient : Justin arracha accidentellement le bustier de Janet, révélant son sein droit durant LA seconde qui fit s’agiter le pays en commentaires, sa première dame incluse. L’engouement fut tel que tout le monde voulut voir la scène. Un jeune ingénieur de Paypal, Jared Kawin, décida alors de lancer une plateforme depuis laquelle il pourrait librement héberger et diffuser la vidéo de Janet dénudée. Et le récit dont je viens de faire la narration n’est autre que celui de la genèse de … YouTube.

https://www.youtube.com/watch?v=0e8V0k8fHJc&feature=emb_title

A la lumière de cette hypocrisie, nous pouvons légitimement nous demander si les directeurs de réseaux sociaux ne cherchent pas tant à couvrir les poitrines que parce qu’ils pensent pouvoir camoufler leurs frasques avec. Deux poids, deux mesures.   

Une question de relativisme culturel ?

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Vous en avez peut-être vous-même fait les frais, mais les critères rendant une photo « inappropriée pour une audience variée » sont extrêmement flous, car relevant de la sensibilité du modérateur auquel échoit le signalement. Dans cet article, Fstoppers s’indigne notamment du fait que, sur Instagram, les alertes aux images à caractère pornographique soient traitées avec plus de célérité que les violences commises sur les animaux. Un ordre de priorité à revoir chez une batterie de modérateurs sans cœurs, ou tout le système de la Silicon Valley à bousculer ?

Il me semble que ce sont surtout aux conditions de travail de ces modérateurs de contenu, dont la souris fait droit de censure absolu, qu’il convient de s’intéresser. D’après le documentaire The Cleaners, c’est à des travailleurs majoritairement philippiens, indiens ou espagnols (depuis Barcelone) que revient la responsabilité de définir la frontière entre pornographie et art sur les médias détenus par le F majuscule tout puissant. Les nations précédemment citées n’ayant pas une perception uniforme de la chose, le corps de la femme y endossant des valeurs très divergentes ; leurs prestataires de service ne modéreront ipso facto guère une même photo de la même manière, laissant place, sur nos plateformes, à un relatif arbitraire.

En surcroît de la variation culturelle, il est à noter que ces travailleurs perçoivent un salaire médiocre et enchaînent le traitement de signalements toute la journée, tâche impliquant le visionnage répété de contenus autrement plus choquants qu’une paire de seins (violence physique, pédopornographie, actes terroristes …) – en bref, de quoi laisser une empreinte psychologique conséquente, à même de brouiller le discernement entre les différentes formes de nudité.

 Cette « police du bon goût », dont l’interprétation de la charte d’utilisateur est laissée relativement libre, est donc loin de se trouver dans des conditions propices à l’estimation de la légitimité de tel ou tel post figurant une poitrine. Ainsi assistons-nous à des aberrations particulièrement saisissantes, à l’instar de la censure du cliché de la petite fille brûlée au Napalm de Nick Ut (1972), à la dimension historique et testimoniale pourtant évidente.

Face au dilemme du double-standard, que faire ?

A l’évidence, il reste encore beaucoup de pain sur la planche pour que les utilisatrices, qu’elles soient des planches à pain ou non (pardon, je n’ai pas pu résister) puissent poster librement autour de leurs poitrines. Rendre les politiques de plateformes telles qu’Instagram, Facebook ou YouTube moins prudes, voilà donc un défi de taille, mais rien d’impossible, à mon sens, compte tenu de la mobilisation de masse permise par ces mêmes réseaux. Alors, à toutes les descendantes de Marianne, à vos marques, prêtes, dénudez !


Hildegard Leloué – Société