Vous seriez prêts à quoi, vous, pour un peu d’audience ? Certains sont prêts à tout. Ils sont à la télé, en général. Et vous feriez quoi, pour en savoir un peu plus sur la dernière affaire sordide ? Certains sacrifieraient tout pour ne rien rater des émissions spéciales et se délecter des séries Netflix consacrées à des criminels. Tentation, esthétique et médiatisation de l’horreur d’Edgar Allan Poe à Cyril Hanouna, en passant par Xavier Dupont de Ligonnès, le petit Grégory et Jeffrey Dahmer. 

Certains jours de novembre où la nuit tombe sans prévenir sur les arbres fantomatiques ressemblent à s’y méprendre à des décors de séries criminelles. Les seuls figurants sont les corbeaux qui font grouiller le ciel obscur. Les lampadaires n’éclairent jamais assez et Halloween est un souvenir récent. 

La peur a toujours été un catalyseur profond, fondé sur des narrations orales d’abord puis une diffusion plus conséquente avec l’imprimerie, le journalisme, et enfin l’information et la culture de masse. Les angoisses collectives, historiquement associées à des légendes, étaient des moteurs de rassemblement entre individus. En 2022, avec une culture-gé du crime qui s’est étoffée, bienvenue au siècle des camés du macabre. Et comme chaque addiction, elle demande des injections toujours plus fortes avant de passer à un produit plus fort. L’infanticide succède à l’assassinat. 

L’attention particulière qui entoure les affaires criminelles n’est pas un phénomène récent. Les faits-divers sordides ont toujours passionné les lectrices et les lecteurs de journaux et ce n’est pas E.A. Poe qui soutiendra le contraire. Depuis que l’information se transmet, oralement, entre des groupes distincts, la narration de la barbarie est une discipline contagieuse. Pour autant, a-t-on toujours romantisé l’horreur ? Le macabre était-il un espace de curiosité comme il l’est devenu ? Oui et oui. Ce qui est nouveau, c’est la façon d’esthétiser les choses auprès d’une cible toujours plus large, qui va de paire avec une vision capitaliste de la diffusion de l’information. Le glauque et le beau se rejoignent pour générer du clic et de l’argent. Et là, c’est C. Baudelaire qui serait content, avec ses charognes . 

Dans une société mondialisée, où l’information circule comme les marchandises, les faits-divers se font une place dans les containers, les drames intimes deviennent des passions collectives. Au milieu des années 80, l’affaire du petit Grégory* a sans doute marqué un tournant dans la façon de traiter l’information. Quelques années après l’avènement des radios libres, alors que la télé est reine et que la presse n’a pas encore décliné, la profession se rue dans les Vosges pour couvrir l’affaire. Pour la recouvrir, même, puisque les journalistes feront partie intégrante de l’enquête, quitte à brusquer des pistes, ou à orienter les juges, en retournant les lecteurs pour vendre du papier et regonfler le drame. 

En Occident, alors que les guerres deviennent des souvenirs, que les épidémies ne font plus partie du quotidien et que la religion décline, le besoin de peur est apparu comme une première nécessité. Les peuples en paix semblent avoir besoin de craindre pour faire corps. Comme si le patrimoine commun reposait sur des peurs identiques. Le terrorisme, le Covid, la mort en général, les sérials killers avec un couteau, les poupées maléfiques, les requins. Et ces histoires de crimes que tout le monde connaît sur le bout des doigts. X. Dupont De Ligonnès, JC. Romand, Grégory, J. Dahmer pour n’en citer que quelques-uns, qui entrent dans la culture populaire. Les deux dernières ont des séries Netflix et Dahmer, sortie à la fin du mois de septembre dernier a battu tous les records d’audience. Rayon succès, à l’été 2020, le quinzomadaire Society publiait deux numéro d’enquête (très quali), sur X. Dupont de Ligonnès. Résultat ? 400 000 exemplaires vendus au total alors que le magazine table habituellement sur un tirage bien moins important. 

Le macabre fait recettes. Mais ce n’est pas une tendance nouvelle. Il existe, notamment depuis le 19ème siècle une littérature, essentiellement fantastique et romantique, qui gratte des pages sur nos passions d’effroi. Du Frankenstein de M. Shelley en 1818, au Dracula de B. Stocker en 1897, le 19ème siècle est marqué par le fantastique des nouvelles de P. Mérimée, qui touche le mysticisme et l’inhabituel, comme G. de Maupassant ou T. Gautier. Les faits-divers racontés par E.A. Poe notamment dans Double meurtre dans la rue Morgue en 1841,  l’énigme chez J. Austen, avec Emma, en 1815 ou l’univers policier d’H. de Balzac avec Les Chouans en 1829 préfigurent l’ère du roman policier. Dans la première moitié du 20ème siècle, aux Etats-Unis, dans sa dérive profonde, H.P. Lovecraft (Le cauchemar d’Innsmouth) investit l’horreur fantastique comme peu d’autres tandis que T. Capote s’empare de la seconde moitié du siècle pour régner sur le genre avec De sang froid notamment, inspiré d’un fait réel et vendu à 8 millions d’exemplaires. Tôt dans le 20ème siècle, A. Christie, A. Conan Doyle ou R. Chandler annonçaient l’avènement d’un genre à part entière, le roman policier, dont J. Le Carré, M. Higgins Clark, S. King, H. Coben allaient se tailler les meilleurs parts d’un gâteau qu’états-uniens, britanniques, scandinaves et français dans une moindre mesure croquent. Dans les pays occidentaux, les romans noirs enregistrent des grands tirages et entrent dans la culture populaire, qu’ils soient tirés de faits réels ou inventés, temps qu’ils délivrent la dose de suspense. 

C’est ce qui a toujours fait le succès des récits macabres. L’effroi, le frisson, animent un fantasme de peur, qu’on invoque les terreurs médiévales dans le Gévaudan ou un Cold Case aux States. Cependant, rien ne sera jamais plus comme avant. Le traitement de l’affaire du petit Grégory a changé beaucoup de choses dans la façon de traiter l’information. L’avènement de Netflix et des réseaux sociaux bouleversent encore les règles du jeu, à l’heure de l’information en continue. Le macabre annonce des choux gras. Il y a quelques jours, C. Hanouna consacrait ses émissions à l’affaire Lola, en demandant en direct la perpétuité pour la coupable présumée. Résultat, de l’émotion remuée à la grosse cuillère à coke et des grandes audiences. Plus que jamais, il faut que le crime paie. Que chacun clique. Et quoi de mieux que l’émotion, au temps des instantanés. On en revient à ce que je disais plus haut, il faut plus de suspens, plus de puissance dramatique, plus d’insoutenabilité. Le cannibalisme succède à l’infanticide. 

À l’heure de l’ubérisation générale, les films et les séries qui touchent aux passions macabres se consomment dans un cadre intime. C’est ce qui expliquait le succès de programmes comme Faites entrer l’accusé à la télé ou Hondelatte raconte à la radio par exemple et qui justifie les records enregistrés par Dahmer sur Netflix. Ce qui pose question en profondeur avec l’expansion de la plateforme, c’est l’esthétisation de l’horreur adressée au plus grand nombre et la diffusion du sordide sur la place publique. La télévision avait déjà changé beaucoup de choses dans la force de contagion de la peur et de la tentation du macabre. Et comme souvent, avec les réseaux sociaux et les plateformes de streaming, la télévision est l’incarnation des inégalités cruelles dans la société. Certains, par leur capital culturel, savent distancier le réel, d’autres, n’auront pas le matériel pour décoder le signifiant profond d’une série comme Dahmer, où le macabre est teinté d’homophobie et de racisme. De la même façon, l’œuvre de H.P. Lovecraft ne saurait être lue sans matériel critique. Ça ne veut pas dire que les gens vont devenir des cannibales, mais que les mécanismes de distanciation ne sont pas les mêmes en fonction de l’endroit d’où on lit, regarde, écoute. Il en va de même par exemple pour des séries sur le narcotrafic comme Narcos, où P. Escobar pourrait inspirer de la sympathie ou de la pitié. Romancer le sordide, esthétiser l’horreur, utiliser le macabre à des fins commerciales, c’est fracasser volontairement les boussoles d’un réel en profonde mutation. Et dans les grandes histoires de justice, la justesse doit aller de paire. 

Bref, rien n’a changé dans notre rapport au macabre, une émotion malsaine nous pousse à la curiosité. Et pourtant tout a changé. Parce que la manière de raconter a changé. Ce qui est paradoxal, c’est que plus les histoires racontées sont inspirées de faits réels, plus elles sont racontées comme des fictions. Avec le temps, le crime est devenu une discipline narrative, autant dans le journalisme que dans la fiction. Le procès d’intention était le même que celui qu’on fait aux nouveaux médias dans la façon de vendre sur le drame en romantisant le macabre. Ce qui a changé, c’est la puissance émotionnelle de la tentation.

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Arthur Guillaumot