NARI

Épisode 6

DANS LE DERNIER ÉPISODE.

Le corps ensanglanté de l’ex cadre de la firme transnationale JeSensBon©️ est retrouvé à son domicile. L’autopsie révèle la présence d’un mystérieux tatouage au creux de son aisselle. À quoi ressemble-t-il ? Deux traits symétriques présentant un angle de type aigu en bas du gauche ainsi qu’au dessus du droit. Tandis que Joanna Fy accuse la société JeSensBon©️ d’homophobie, Sylvain P convoque le voisin de la victime au 935 Pennsylvania Ave NW, Washington, DC 20535, États-Unis.

Cher lecteur, bienvenue dans le sixième épisode de Nari.

Un temps.

Loin, dans les locaux du Federal Bureau of Investigation.

SYLVAIN P à son Perroquet. Bon, il semblerait que ce soit ici.

PERROQUET DE SYLVAIN P. Pourquoi sont-ils obligés de rendre toujours ça glauque les salles d’interrogatoires ? On est où là ? En URSS ?

SYLVAIN P. Tais-toi Perroco. Ce n’est pas le moment.

Sylvain P pose son attaché case sur la seule table de la pièce. L’ampoule de l’unique lumière est chancelante. Il n’y a qu’une seule chaise. Il sort de sa mallette quelques papiers.

SYLVAIN P. Très bien. Hubert Danh le voisin de Nolanicsz ne devrait plus tarder. En attendant Perroco, faisons un rapide briefing sur ce que l’on sait sur lui.

PERROQUET DE SYLVAIN P. Bien. Il se pose sur la table et passe en revue les documents concernant Hubert Danh. (D’un ton ennuyé). Bon ben… il a l’air d’être absolument normal…

SYLVAIN P sec. On s’en fiche. Qui est-il ?

PERROQUET DE SYLVAIN P. C’est un ancien fonctionnaire à la retraite, il travaillait dans l’administration du centre pénitentiaire du coin. Ces anciens collègues le décrivent comme quelqu’un de sympathique, jovial, toujours d’une excellente humeur, un peu naïf par rapport à son âge. Il a été marié à une femme qui est décédée, il y a une dizaine d’années, des suites d’un cancer qu’ils n’ont pu traiter faute de moyens. À ce jour, il ne possède toujours pas de complémentaire santé.

SYLVAIN P. Pauvre homme.

PERROQUET DE SYLVAIN P. Voici un détail qui pourrait peut-être se révéler intéressant, Hubert Danh au moment du décès de sa femme a essayé de mettre fin à ses jours. En vain. Il s’en est sorti avec une dette de soin colossale. Lorsqu’il est retourné à son poste, ses collègues n’ont décelé aucun changement dans son attitude. C’était comme si rien ne s’était passé.

SYLVAIN indifférent. Mouais.

PERROQUET DE SYLVAIN P. Accordé.

SYLVAIN P. Entretenait-il des rapports particuliers avec Nolaniscz ?

PERROQUET DE SYLVAIN P. Je ne crois pas, cela n’est pas mentionné en tous cas.

SYLVAIN P. D’un ennui ce type…

On toque à la porte, un homme en uniforme se manifeste.

HOMME EN UNIFORME. Hubert Danh est prêt, c’est quand vous voulez.

SYLVAIN P ennuyé. Faites le entrer.

L’homme en uniforme s’exécute. Hubert Danh entre dans la pièce à l’ampoule grésillante.

SYLVAIN P lui tendant la main. Monsieur Danh bonjour. Je suis Sylvain P, j’enquête sur l’affaire Nolanicsz.

VOISIN DE LA VICTIME poli. Ohum. Bonjour inspecteur P. Il regarde le Perroquet de Sylvain P. Charmante votre perruche.

PERROQUET DE SYLVAIN P vexé, dans l’oreille de son maître. Si ce fils de pute s’amuse à m’insulter encore une fois…

SYLVAIN P. Ne restez pas debout, asseyez-vous je vous prie. Hubert Danh, un peu bête, s’assoit sur la table bancale du milieu de la pièce.

PERROQUET DE SYLVAIN P. Quel imbéci /

SYLVAIN P gardant son sang froid. / Il y a une chaise monsieur Danh, elle est prévue à cet effet.

VOISIN DE LA VICTIME timide. Oh, mais vous… vous n’allez tout de même pas rester debout ?

Sylvain P et le Perroquet de Sylvain P se lancent un regard.

REGARDS DE SYLVAIN P ET DU PERROQUET DE SYLVAIN P discrets. Mon dieu…

SYLVAIN P. Passons. Nous avons quelques questions à vous poser Hubert. Un temps. Permettez que je vous appelle Hubert ?

VOISIN DE LA VICTIME. Hum, vous pouvez m’appeler Dadâne, c’est comme ça que l’on me surnommait au travail.

PERROQUET DE SYLVAIN P bas. Idiot…

SYLVAIN P. Bon monsieur Danh, quel rapport entreteniez-vous avec votre voisin Manuel Nolaniscz ?

VOISIN DE LA VICTIME. Hum, horph. Vous savez, c’était des rapports très simples. Manuel était très discret, nos rapports s’arrêtaient à de simples banalités sur nos paliers respectifs. Il l’était encore plus depuis qu’il a quitté son poste à JeSensBon©️.

SYLVAIN P. Bien. Avez-vous des détails concernant cet abandon de poste ?

VOISIN DE LA VICTIME. Pas plus que ça non. Je croisais son homme parfois, au marché. Un homme très charmant, c’est avec lui que je discutais le plus.

SYLVAIN P. Revenons à notre sujet principal Manuel Nolaniscz. Que savez-vous d’autre sur lui ?

VOISIN DE LA VICTIME. Hum, j’ai vu à la télé qu’il a été évincé de JeSensBon©️ à cause de la publication de clichés le montrant embrasser son homme à pleine bouche. À vrai dire, je ne pense pas que ce soit fondamentalement pour ça… mais bon.

SYLVAIN P sec. Précisez.

VOISIN DE LA VICTIME. Homph. Bon, j’ai une théorie mais elle n’est peut-être pas au niveau de ce que vous pouvez attendre…

SYLVAIN P. Nous vous écoutons Hubert Danh.

VOISIN DE LA VICTIME. Ben, je discutais avec son homme au marché. Il s’appelle Rodrigo Felipa, c’est un journaliste d’investigation qui commence à faire parler autour de lui.

SYLVAIN P songeur. Rodrigo Felipa… ça me dit quelque chose… Perroco ?

PERROQUET DE SYLVAIN P. C’est lui qui a fait démissionner un conseiller municipal de Boston après avoir mit au jour des histoires de détournements de fonds.

Hubert Danh est stupéfait.

VOISIN DE LA VICTIME émerveillé. Mais ?! Votre perruche là elle parle ?

PERROQUET DE SYLVAIN P agacé. Je vais me le faire Sylvain, je te jure que je vais me le faire.

SYLVAIN P. Taisez-vous bon sang ! Ce n’est pas le moment Perroco.

VOISIN DE LA VICTIME nostalgique. Il parle mieux que moi en plus ! Si Nicole voyait ça, qu’est-ce qu’elle rigolerait…

SYLVAIN P brutal, poings sur la table. Nous en étions à Felipa. Exposez-nous votre théorie Hubert Danh. Reprenant son calme. Nous sommes tout ouïe.

VOISIN DE LA VICTIME. Hum, ben, à vrai dire… c’est à propos de la dernière discussion qu’on a eu avec Rodrigo l’avant veille de cet horrible évènement. Sylvain P hoche la tête et commence à prendre note.

Un temps.

PERROQUET DE SYLVAIN P pressé. Aller Dadâne on va pas y passer la journée !

VOISIN DE LA VICTIME. Orh. Oui. Il m’a dit qu’il était sur un gros coup avec Manuel, que la vérité était sur le point d’éclater. Il m’a laissé entendre qu’ils étaient sur le point de sortir un livre qui compromettrait bien des carrières. À vrai dire si je peux me permettre, j’ai des raisons de penser que certaines personnes ont tout intérêt à ce que ce livre ne soit pas publié.

SYLVAIN P. Qui ça ?

VOISIN DE LA VICTIME. Heu… ça me fait un peu peur d’accuser sans trop de preuves vous savez monsieur P.

SYLVAIN P au bout du rouleau. Personne ne vous demande d’accuser Hubert Danh… on vous demande simplement de préciser le fond de votre pensée…

VOISIN DE LA VICTIME. Hum, bon, ok. Ce ne sont que mes hypothèses de retraité hein. Alors en garde ! Il inspire. Je pense que Rodrigo et Manuel étaient sur le point de publier un ouvrage mettant en évidence les dérives de la société JeSensBon©️. À mon avis, il a été écarté de cette firme à cause de cette liaison qu’il entretenait avec Rodrigo, non pas parce-qu’il était ouvertement homosexuel non, mais à cause du métier de son homme qui est, je le rappelle, journaliste d’investigation en pleine ascension. Peut-être que Manuel en savait trop sur les dérives de JeSensBon©️. La firme avait donc tout intérêt à détruire leurs travaux. J’imagine que le meurtre est un simple cambriolage qui a mal tourné. Il expire.

Sylvain P s’est empressé de prendre en note la déposition d’Hubert Danh, voisin de la victime. Il semble satisfait.

SYLVAIN P. Très bien, c’est tout ce qu’il nous fallait. Avez-vous un dernier élément à ajouter ?

VOISIN DE LA VICTIME songeant. Hmm… Je peux toucher votre oiseau ?

Sylvain P soupire.

SYLVAIN P résigné. Bon, allez-y…

PERROQUET DE SYLVAIN P furieux. NON MAIS ÇA VA PAS NON ? Il se débat de toutes ses forces. La main tremblotante, Hubert Danh effleure le cou du Perroquet de Sylvain P. Il semble très heureux.

VOISIN DE LA VICTIME enjoué. Merci pour cette superbe matinée ! J’ai adoré ! Rappelez-moi quand vous voulez hein !

SYLVAIN P formel. Allons donc. Il lui ouvre la porte, Hubert Danh quitte les lieux en lançant un regard chaleureux au Perroquet de Sylvain P.

PERROQUET DE SYLVAIN P. Alors lui, plus jamais on l’interroge. PLUS. JAMAIS.

SYLVAIN P. Tais-toi. Je sens qu’on est sur une piste…

Un temps.

Chez Nari,

Il est assis en tailleur au milieu de la pièce, Le Chirurgien se tient debout devant lui.

Pour son interlocuteur, Nari semble ressentir du mépris

LE CHIRURGIEN désolé. Je… je crois que je me suis un peu emporté.

NARI. Pour un chirurgien quel travail de cochon ! Voyons, tu avais juste à assassiner Nolanicsz… Jamais il n’a été question de faire de la confiture de tripes.

Le Chirurgien regarde vers le sol, il se touche frénétiquement les mains.

NARI. Non mais.

Nari allume sa radio nouvellement achetée.

AUTORADIO DE NARI avec un ton de journaliste. Le corps ensanglanté de Manuel Nolanicsz, ex cadre de la firme JeSensBon©️, a été retrouvé hier dans la nuit. Les agents sur place parlent d’une « véritable boucherie ». Voici, en direct sur NewsRadio, un témoignage exclusif de Jerry Cousteur médecin légiste, présent sur les lieux.

JERRY COUSTEUR. Quinze ans que j’opère pour la médecine médico légale, quinze ans de carrière et pourtant, je n’avais jamais vu ça. Une véritable boucherie ! Le corps de Nolaniscz est à peine reconnaissable. L’assassin devait en avoir, pardonnez l’expression, gros sur la patate pour en arriver à une telle sauvagerie / l’autoradio se coupe.

NARI au Chirurgien. Tu vois, un crime d’une « telle sauvagerie »… Est-il nécessaire que je te rappelle pourquoi nous sommes obligés d’ôter la vie de certains quidams ?

LE CHIRURGIEN résigné. Pour soigner le monde de sa gangrène…

NARI. Très bien mon petit Chirurgien. La prochaine fois, tâche d’être plus propre. Nous ne sommes pas de la vulgaire vermine.

LE CHIRURGIEN genou au sol, main droite sur le coeur. Oui, Nari.

Nari se lève, il tend son bras droit en direction du Chirurgien.

NARI. Aoe aoe aoe aoe aoe aoe aoe aoe aoe

En un éclair, la tête du Chirugien se renverse, ses yeux convulsent, son corps tremble.

NARI. Eoa eoa eoa eoa eoa eoa eoa eoa eoa eoa eoa eoa eoa eoa

Un temps.

NARI. Mon Chirurgien, je sens que nous sommes sur la bonne voie. Je le sens oui, je le sens. Et toi Chirurgien, que ressens-tu ?

Le Chirurgien tremble toujours, même s’il est observable physiquement on dirait qu’il est absent. Nari le regarde et esquisse un sourire.

NARI. Le monde est à portée de main, Chirurgien.

Nari s’approche du Chirurgien,

Il l’embrasse.

Le Chirurgien reprend connaissance.

LE CHIRURGIEN. À vos ordres, Nari.

À suivre…

DANS LE PROCHAIN ÉPISODE impatient. Le procureur Johnson va faire une déclaration aux journalistes qui va défrayer la chronique. Les médias en iront à coeur joie. Le coupable semble tout droit désigné.

Un temps.

Tant de mystères, si peu d’indices…

Un temps.

À très vite, sur Première Pluie.


Pièce écrite par Sébastien Brogniart, pour Première Pluie. Illustration par Anaïs Tazibt pour Première Pluie.