Mansfield.TYA : « Ce qui nous lie, c’est la poésie. » / Interview

Monument Ordinaire, le cinquième album du duo formé par Rebeka Warrior et Carla Pallone, est un chef d’œuvre, méticuleux et poli par les larmes. Il y a de la joie, des clairières, des couteaux, du nacre, des fleurs de deuil, des couleurs ternes, des contre-jours, des contre-temps, quelques incendies, des contreforts, et la densité de la poésie des alliages. 

Monument Ordinaire, le nouvel album de Mansfield.TYA est sorti le 19 février dernier.
Vous pouvez l’écouter ici.

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Arthur : Quelle énergie a déclenché la fabrication de ce disque ?

Carla Pallone : C’était une énergie spécifique. C’était l’énergie du deuil. On a réussi à la transformer et à en faire une cérémonie à notre image. Quelque chose qui finalement participe à nous remplir de joie et de vie. Donc c’est une énergie transformatrice. 

Plus que jamais, votre énergie semble résulter de la captation de forces presque mystiques, comment on capte ce genre d’énergie ? 

Carla Pallone : Ça, c’est toujours mystérieux, obscur. J’ai l’impression qu’on essaye d’avoir cette capacité à accueillir des moments. Il faut être à l’écoute des moments. On doit capter les élans de vie. Il a fallu parler de choses difficiles, alors on a attendu d’avoir le recul nécessaire. 

Rebeka Warrior : C’est vrai ce que tu dis par rapport au karma, au cosmos, au mysticisme. On est à l’écoute des signes extérieurs, et intérieurs, qui pourraient nous pousser à dire les choses, ou à écouter les moments. On est attentives. 

Ce disque est fait d’une énergie particulière.

Carla Pallone : L’autre jour, je regardais une conférence de Deleuze qui parle à des étudiants en cinéma. Ça m’a beaucoup touché. Il parle de l’idée de nécessité. 

Je suis animée par l’idée que les choses de l’ordre de la création doivent venir d’une nécessité intérieure. Bien sûr parfois il faut rendre les choses concrètes et respecter un certain pragmatisme. Mais il faut attendre d’avoir quelque chose à dire, et apprendre à le rendre nouveau. 

On a 20 ans de musique ensemble, alors parfois, on se rend compte qu’on a déjà dit les choses. Mais il faut écouter l’élan premier. 

Dans vos cycles, il y l’énergie des premières fois vécues, et qu’il est nécessaire de raconter. Justement, Monument Ordinaire, c’était l’occasion de quelles premières fois ? 

Rebeka Warrior : En tous cas, moi j’ai eu besoin d’une période où je ne chantais plus en français. J’ai fait Kompromat parce que je n’arrivais plus à chanter en français. Et je pense que c’était une redécouverte de la langue pour moi. J’ai à nouveau eu envie d’écrire dans ma langue maternelle, et de manière plus frontale. C’était une nouvelle première fois. 

Quand on se retrouve, c’est comme si c’était la première fois.

Carla Pallone : On a toujours fait en sorte de ne pas créer d’habitudes. Il y a toujours des pauses entre nos albums. Et en 20 ans, on change beaucoup. Donc à chaque fois qu’on se retrouve, j’ai l’impression que c’est comme si c’était la première fois. 

Rebeka, justement tu parlais d’aborder l’écriture de manière plus frontale, pour aborder un deuil, c’est un symbole de le faire dans sa langue maternelle ? 

Rebeka Warrior : J’ai surtout eu besoin d’attendre surtout. Entre la période de la perte et la période où j’ai recommencé à écrire, il y a eu l’album de Kompromat. C’est le moment où j’ai digéré et où j’ai vécu le deuil. J’ai dû être patiente. Cette attente m’a permis de pouvoir écrire en français, sinon c’était trop touchy. 

Photo : Philippe Jarrigeon

Le projet Mansfield a 20 ans, c’est le 5ème album, et quelles évolutions vous avez senties, et qu’est-ce que vous avez appris sur vous ? 

Rebeka Warrior : C’est rigolo parce qu’en ce moment, je réécoute tous les albums. Je fais un petit retour en arrière. Et même si la musique a changé, du rock à l’électro, c’est toujours très reconnaissable. Entre le premier et le dernier, il y a des morceaux qui se marient très bien. Ça m’apprend à regarder ce fil conducteur, qui est très fort, et qui est peut-être la poésie. 

Carla Pallone : Moi c’est pareil ! En ce moment, je travaille sur une musique de théâtre. Et quand je réécoute, ça m’arrive de me dire “Ah non, ça, c’est Mansfield.” (rires)

C’est assez impalpable, mais c’est vrai que je suis assez fière de cette identité très reconnaissable. On a insisté sur le violon et la voix. C’était pas évident dans les musiques actuelles. C’est ces deux éléments qui font la singularité de Mansfield. 

Après, avec le temps, j’ai l’impression d’avoir appris l’autonomie. On est devenues productrices, avec le temps. On a monté nos studios. Finalement on s’est offert une autonomie, pour chercher plus de sons, pour être plus indépendantes sur la construction des morceaux. La composition et la production se sont imbriquées. 

Le fil conducteur, c’est la poésie.

C’est vrai que c’est un album de chercheuses, la langue maternelle peut compter, encore une fois, quand on veut aller loin, si on a besoin d’être le plus à l’aise possible ?

Rebeka Warrior : Oui. Mais c’est aussi les époques qui veulent ça. Quand on a commencé, à l’époque de June, on enregistrait avec des mini-disques, avec les moyens du bord. Aujourd’hui, tout le monde peut avoir un home-studio. Nous on a beaucoup travaillé dans ce sens. C’était agréable de pouvoir gérer le processus de A à Z quasiment. 

Carla Pallone : La langue française s’est affirmée avec les années. Déjà sur Corpo Inferno (2015, ndlr), tout était en français. J’ai l’impression que sur cet album, il y avait cette spécificité de la vie qui impose le sujet. Comme plusieurs langues avaient été explorées auparavant, on pouvait faire sonner le français différemment.

Rebeka Warrior : En fait, quand on réécoute Mansfield, on se rend aussi compte que c’est un groupe de chansons françaises, qui n’a jamais fait partie de la famille Chanson Française. Ça aussi ça participe à notre spécificité. On fait partie d’un paysage, sans être adoptées par lui.  

C’est drôle – enfin, non. C’est souvent vrai pour des écrivaines aussi. Je pense à Virginie Despentes pour ne citer qu’elle. Qui fait partie du paysage, sans être intégrée. 

Rebeka Warrior : Oui, complètement. Je pense que c’est la même chose. 

C’est peut-être ça d’ailleurs, un Monument Ordinaire. On s’y habitue, on oublie que c’est spécial. C’est ça la force de l’Oxymore. 

(Rires) 

Rebeka Warrior : Superbe ! 

Est-ce qu’il y a des choses que vous n’avez pas encore réussies à faire ? Que vous tentez à chaque fois et que vous remettez au disque suivant. 

Il y a toujours des bouts de morceaux. Moi j’ai des petites boîtes, dans lesquelles je range les tests. Et ça s’appelle Essai 1, Essai 2… Là on arrive à Essai 9 ! Il y a toujours des bouts que j’aime, et que j’essaie de recaser à chaque album. Je sais pas si tu fais ça Carla… 

Des petits bouts de textes, de poésies, des mélodies. Et à chaque album, je repars de ça, en me disant : “Cette fois, c’est la bonne ! » Et en fait, pas encore. 

Carla Pallone : Oui, moi aussi. Il y a des trucs où j’ai des réminiscences. Parfois, je me réveille avec des bouts de morceaux. Ils débarquent régulièrement depuis 2004. Mais j’ai fini par me dire qu’il fallait qu’on en fasse quelque chose en tant que tel. Qu’on fasse quelque chose avec ces bouts de morceaux, mais sans les modifier. 

Rebeka Warrior : Intéressant… Peut-être qu’on fera un album où on mettra tous les brouillons. 

En quoi vous croyez ? 

Rebeka Warrior : Je crois que c’est possible d’être une femme et de vieillir dans la musique. Je crois que ça peut être plaisant, que ça peut être génial. 

Carla Pallone : Je continue d’être animée par la musique et son côté spontané, son côté ludique. Par le live, par le goût de l’éphémère. Un espace où le temps passe différemment. Je crois en ce moment impalpable et imprévisible. 

Les personnes dont je tombe amoureuse sentent le fer, je trouve.

Il y a une question presque Portrait Chinois, que je gardais en réserve. Si vous deviez associer Monument Ordinaire à une fleur, ça serait laquelle ? 

Rebeka Warrior : J’associerai cet album à cette fleur qu’on prend quand on est enfant, on souffle, et tout s’envole en myriade cosmique. 

Carla Pallone : Un pissenlit tu veux dire ? 

Rebeka Warrior : Je ne connais pas le nom des légumes…

Carla Pallone : C’est mon côté botanique. Moi je dirai Myosotis. C’est les petites fleurs bleues, avec un coeur jaune, qui apparaissent au printemps. Enfin qui envahissent tout au printemps. 

C’est drôle, c’est deux fleurs de printemps, qui ont la particularité de pousser d’elles-mêmes dans les cimetières. 

Carla Pallone : C’est pareil pour les jacinthes sauvages. Une forme sauvage de plantes qui luttent. Qui continuent d’exister et de se multiplier. 

Rebeka Warrior : Moi, ce que j’aime dans le pissenlit, sous cette forme, c’est que quand il s’envole, il redevient le Tout. Je trouve que ça nous va bien. 

Carla Pallone : C’est amère ! 

Rebeka Warrior : Justement, comme nous ! 

Et si Monument Ordinaire devait être une odeur ? Et après, promis, j’arrête avec mon petit côté Bernard Pivot ! 

Carla Pallone : J’ai oublié le nom de cette fleur, souvent à la base des parfums. Une grande fleur blanche qui a une odeur très entêtante. 

Rebeka Warrior : Moi je dirai l’odeur du fer. C’est une odeur qui me rend dingue. Je trouve que les personnes dont je tombe amoureuse sentent le fer. C’est sans doute dans ma tête… Mais j’associe volontiers cette odeur à Mansfield. 

Photo : Philippe Jarrigeon

Vous faites de la musique pour qui, pour quoi ?

Rebeka Warrior : C’est vaste. J’en fais pour partir du personnel et aller à l’universel. J’en fais pour moi. J’en fais pour le monde entier. Pour que tout le monde entende. Parce qu’on a des choses à dire.

Carla Pallone : Moi pardon j’étais ailleurs ! J’ai retrouvé le nom de la fleur dont je parlais, c’est la tubéreuse ! Mais je pense pareil que toi. 

Qu’est-ce que vous trouvez, encore aujourd’hui, dans l’art et dans la vie, transgressif ? 

Rebeka Warrior : Alors, c’est pas forcément positif, mais je m’interroge beaucoup avec ça, c’est les cryptomonnaies. Qui sont là pour vendre de l’art. J’écoute beaucoup Booba, comme tout le monde le sait. Et comme sa chanson Mona Lisa parle de ça, je me suis intéressée à la question. À Maya aussi, qui vend des gifs à titre unique. Tout ça m’intéresse parce que le milieu de la musique m’intéresse. Et je me demande quelle forme va prendre la musique de demain. Et comment on va la vendre. Peut-être que dans le futur on va vendre des œuvres uniques ? Et peut-être qu’on composera des chansons qui seront vendues à une seule personne. Je trouve ça fascin ant. Je ne pense pas que ça soit positif, mais je trouve ça fascinant. 

Carla Pallone : C’est bien, parce que moi je ne savais même pas ce qu’étaient les cryptomonnaies. Moi je suis très attentive aux choses de l’ordre de l’éphémère et du sensible. De l’ordre de la performance ou des musiques expérimentales, qui n’ont pas toujours un réseau adapté, mais où il y a toujours une démarche de recherche et de découverte. Ça me passionne. 

Rebeka Warrior : Je pense qu’on pourrait cumuler les deux Carla ! Faire des recherches très approfondies dans certaines musiques, et ensuite les vendre comme “oeuvres uniques”. 

Il y a quelque chose qui rappelle les cours et les mécènes à la renaissance. 

Rebeka Warrior : Écoute je ne sais pas, mais c’est intéressant de le voir comme ça. 

Qu’est-ce que que ça vous évoque la Première Pluie ? 

Carla Pallone : Moi, ça m’évoque ce mot que j’adore : Pétrichor. L’odeur de la terre après la pluie. 

Rebeka Warrior : C’est vrai qu’elle est divine cette odeur. 

Carla Pallone : Elle est divine et j’ai été heureuse d’apprendre qu’il y a un mot pour dire ça. J’ai eu le covid, donc je suis très contente de sentir à nouveau. Je trouve cette odeur forte. Elle imprègne et elle est de l’ordre du souvenir, des sensations. 

Rebeka Warrior : J’avais lu ça et je pense que c’est assez vrai. Les odeurs ne se transforment pas, elles nous rappelleront éternellement la première odeur. Je trouve ça génial. Nos souvenirs d’images par exemple, se transforment avec les années, on mélange. Alors que l’odeur des  nouilles sautées te rappellera toujours la première fois que tu as senti des nouilles sautées.

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Arthur Guillaumot

Photos : Philippe Jarrigeon

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