La mini-Jupe, entre lutte féministe et libéralisme

Depuis le début du XXème siècle, la mode est souvent présentée comme un espace où les femmes sont de plus en plus considérées et libérées. Paul Poiret est le premier couturier, avec Madeleine Vionnet à retirer le corset en inventant des robes taille haute. Puis c’est Chanel qui, dans les années folles, par volonté de praticité, propose des pantalons pour femmes. Dans les années 1960, la mini-jupe est elle aussi un symbole de l’émancipation féminine et notamment de libération sexuelle. Toutefois les répercussions qu’elle a pu avoir sur la société sont singulières et méritent d’être étudiées puisqu’elle représente toujours la cible de critiques. Cette libération ne se fait-elle pas sous l’égide d’un regard masculin ?

L’invention de la mini-jupe est attribuée à Mary Quant en 1962. Alors âgée de 28 ans, elle l’intègre dans sa collection en 1965, comme son homologue André Courrèges. Toutefois, ce vêtement est surtout récupéré des rues de Londres où les jeunes femmes issues du baby- boom portent cette jupe résolument provocatrice pour l’époque, coupée 10cm en dessous des fesses. Mary Quant avoue : « Ni moi, ni Courrèges n’avons eu l’idée de la minijupe. C’est la rue qui l’a inventée ».

La créatrice affirme pouvoir permettre aux femmes de courir après un bus. En effet, une jupe plus courte permet de libérer des jambes qui étaient entravées par du tissus superflu obstruant le pas, en permettant à celles qui la porte de se mouvoir plus aisément.
Véronique Pouillard, historienne de la mode indique que « Mary Quant vend la minijupe avec des collants qui sont souvent opaques et de couleur. Ce qui veut dire que les femmes ne portent plus de porte-jarretelles, qui étaient érotisés. Donc quelque part, la minijupe avec le collant peut signifier une approche plus sportive paradoxalement. ». Ainsi, la mini-jupe offre aux femmes une liberté de mouvement bien rare dans le vestiaire féminin.

La libération des femmes est impossible s’il n’y a pas de libération des corps et notamment de leur sexualisation. La mini-jupe est un des premiers vêtements féminins dévoilant la partie inférieure du corps dans l’espace public. C’est donc une révolution pour les jeunes femmes souhaitant s’approprier leur sexualité et leur corps. Mary Quant soutient un message progressiste à visée émancipatrice : « Je suis très sexy, j’aime le sexe et je suis provocante, mais tu devras mettre le paquet pour pouvoir être avec moi. Maintenant, c’est la femme qui décide. ».

Avant, la jupe incarnait tout ce que les féministes pouvaient rejeter, un vêtement genré qui sexualise le corps et le soumet au regard masculin, le regard dominant. Mais les années 60 ont marqué un tournant, les femmes ont exprimé un désir de libération de leur sexualité par le langage vestimentaire aux prémices de la deuxième vague de féminisme. Ces dernières se sont battues pour l’égalité des droits mais surtout pour une libération du patriarcat au sens plus large que la première vague datant du début du XXème siècle. Et la mini-jupe a participé par anticipation à ce mouvement social. Frédéric Monneyron, sociologue et écrivain affirme dans Frivolité Essentielle que : « La création vestimentaire anticipe, et dans une large mesure, détermine les changements sociaux, en modifiant les images du corps et, par suite, les comportements qu’elles suscitent. »

La deuxième vague de féminisme a vu le jour dans un contexte politique bien spécifique de contestations de l’autorité sous toutes ses formes, qu’elles soient politique, enseignante, médicale, médiatique, religieuse et ici, patriarcale. Ce féminisme est né en parallèle de ces mouvements contestataires de mai 1968 puisque ces derniers incluaient toutes les formes d’oppression sans compter celle des femmes. Toutefois, le féminisme de deuxième vague reprenait les revendications anti-capitalistes et refusait toute structure de la bureaucratie. Il se montrait favorable au partage du pouvoir et à la décentralisation.

Michelle Perrot, historienne et militante féministe française, dans le Journal français de psychiatrie, décrit le féminisme de deuxième vague comme « un temps de révolution sexuelle, au double sens du terme : relations entre les sexes et pratique de la sexualité » et affirme que ces luttes concernent « l’autonomie du sujet-femme dans des choix existentiels de tout ordre, professionnels et amoureux, dans un contexte scientifique renouvelé quant à la reproduction humaine. ». Cette période est marquée par le Mouvement de libération des femmes (MLF) qui, formé à la suite des événements de mai 68, a participé aux luttes pour le droit à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse.

Ces combats féministes ont montré le besoin des femmes de disposer de leur corps et d’être maîtresses de leur sexualité et de leur sexualisation.
L’imposition de la pudeur a toujours permis au regard masculin de contrôler le corps des femmes. Il s’agit ici de comprendre les mécanismes qui poussent ces dernières à dévoiler leur corps et de voir si, au-delà d’une réponse conservatrice émise par un bon nombre d’hommes à l’époque, derrière cette volonté purement émancipatrice des femmes ne se cache pas une domination patriarcale qui crée de nouvelles normes et exigences. Et s’il ne s’agit pas spécifiquement d’injonction à la pudeur mais bien de contrôle perpétuel et constant du corps des femmes.

Dans les années 60, les femmes portant la mini-jupe affirmaient recevoir toutes sortes d’agression de la part des hommes. Qu’elles soient physiques ou verbales, les hommes s’en sont toujours donnés à cœur joie pour réprimander les choix des femmes. Les institutions se sont même emparées du débat, le ministre de l’éducation Alain Perfitte lance un appel aux lycéennes pour qu’elles s’habillent de manière décente. La préfecture de police annonce que les filles portant la mini-jupe le font à leurs risques et périls, même s’il y a agression.

Ce genre de discours dissuasif n’est pas si différent de celui que l’on entend régulièrement. La tenue républicaine de Jean-Michel Blanquer en 2020, en réponse à des lycéennes revendiquant leur droit de se vêtir comme elles l’entendent, a encore une fois montré que l’apparence des jeunes femmes est sujette au regard masculin. Plus récemment, Emmanuel Macron a affirmé que les jeunes femmes portant un crop-top avaient une volonté de choquer.

Inutile de prouver qu’au lycée, les exigences vestimentaires des jeunes garçons sont bien moindres. Christine Bard, historienne et autrice de Ce que soulève la jupe : Identités, transgressions, résistance indique que : « Le sexisme de rue est toujours bien présent. L’injure ou l’agression prennent prétexte du port de la jupe, mais cela pourrait être pour un mot, un geste ou un autre vêtement. En tout cas, ce sont toujours les femmes qui restent aujourd’hui visées par les réglementations vestimentaires, par exemple dans les collèges où l’on interdit le port de la jupe courte ou du short. Leur corps dans l’espace public pose problème. »

Nous avons vu à quel point l’accoutrement des femmes est ouvertement sujet aux critiques et aux règlementations. Toutefois, même un vêtement symbole d’émancipation sexuelle féminine n’engendre pas une totale libération. La mini-jupe était seulement réservée à un ensemble de femmes ayant un corps mince. En effet, se vêtir ainsi peut être très inconfortable pour les personnes ayant les jambes qui se frottent. Ce vêtement implique une maitrise des postures et de la gestuelle car il est hors de question de laisser apparaître ses dessous. De ce fait, la mini-jupe reste majoritairement réservée à un corps filiforme. Nous pouvons l’observer sur les représentations des femmes dans les années 60. Twiggy symbolisait un corps juvénile et androgyne dénuée de rondeurs renvoyant aux images du passé. Sa minceur représente une femme moderne qui maitrise ses appétits et sa corpulence. Un corps jeune et contrôlé correspond tout à fait à l’idéal attendu par le male gaze. Aujourd’hui, cette image est remise en cause par d’autres vagues émancipatrices bien plus inclusives tel que le mouvement Body Positive.

Ce mouvement inclue un spectre bien plus large de physiques, peu importe la morphologie, la couleur, l’âge, la validité etc… Grâce à ce mouvement, les normes vestimentaires tendent vers une libération permettant aux femmes de s’habiller comme elles le souhaitent. Ainsi, toutes les femmes pourraient porter la mini-jupe. Bien que ce mouvement reste peu développé chez les hommes, et encore dans une logique très binaire, décrit ainsi, il semble être une réponse adéquate aux discriminations et aux restrictions que vivent les femmes. Pourtant, il réduit encore une fois les concernées à leur apparence les assujettissant à une considération purement visuelle et perpétue un contrôle du physique des femmes, même si moins restreignant.

Ce contrôle émet d’autres injonctions et notamment celle de la sexualisation ou de l’hypersexualisation et la mini-jupe est un vêtement pouvant servir ce phénomène. La sexualisation des femmes est un sujet particulièrement mis en avant par le féminisme libéral essentialisant les femmes à leur sexualité. Pour une lutte efficace, il est clair que cet aspect doit être traité. Mais à force d’être utilisé dans une vision hétéronormée, il encourage des comportements empreints de male gaze afin de correspondre à un idéal masculin pour plaire, assignant encore les femmes à une position d’objet sexuel. Il n’est pas sujet de ne plus se vêtir de telle manière, mais plutôt d’analyser les processus de domination afin de comprendre quelles sont les diverses injonctions qui nous sont imposées et de mieux s’en détacher, tout en portant ce dont on a envie.

À travers ses caractéristiques innovantes et provocatrices pour les sixties, la mini-jupe a pu être un outil pour l’émancipation sexuelle des femmes à l’avant-garde de la deuxième vague de féminisme. Toutefois, utiliser un vêtement leur permettant de libérer uniquement leur sexualité et leur apparence vestimentaire en créant de nouveaux diktats ne les réduit-elles pas perpétuellement en objet sexuel ?

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Laure Gaurois, pour Première Pluie

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