Est-ce qu’il reste des icônes ? Adrien Gallo fait partie des météores qui viennent de traverser la décennie et les imaginaires. BB Brunes, comme un grand roman. Des chansons, en groupe ou en solitaire, voilà ce qu’il fait. Un chansonnier tout juste papa, posé, qui vient de sortir un nouvel album, Là où les saules ne pleurent pas, un album souvenir et pour les souvenirs. Grande discussion, le temps de se demander comment s’affranchir, sur quel type de chaise faut-il travailler, et ce que c’est un album de daron. Oui, il reste des icônes.

Adrien, comment tu traverses la sortie de Là où les saules ne pleurent pas, ton deuxième album en solitaire ? 

Je suis assez heureux qu’il soit sorti. C’est une forme de soulagement. En vrai, c’est des chansons écrites sur 6 ans. J’ai collectionné ces chansons, je savais que j’allais en faire quelque chose et je voulais qu’elles soient de la même famille. Donc j’ai pris le temps de les écrire. Et l’enregistrement de l’album a duré un an, tu sais. Plusieurs phases de studio. Donc quand ça sort, tu es content. C’est un long travail, tu as parfois l’impression que ça ne sortira jamais. Donc là je suis très heureux, c’est génial. On doute toujours de la réception. L’accueil est très positif. J’ai l’impression d’être compris, c’est une chance.

On en reparlera évidemment, mais maintenant, quand tu sors un projet solo, tu as l’impression d’être affranchi du badge BB Brunes ? 

Oui, complètement. Et puis ça n’a rien à voir, musicalement, c’est de la chanson française traditionnelle. J’ai cherché au plus profond de moi, de mes influences. C’est ce qui reste. J’ai beaucoup pensé à mon enfance. J’ai eu des enfants donc ça m’a renvoyé à ça. C’est de la musique qu’écoutait beaucoup mon père aussi. C’est un peu un retour aux sources, cet album. Quand j’écris pour BB Brunes, il y a aussi cette base chansons française, mais qui est un peu cachée par une énergie plus rock, par pudeur peut-être. Les gens comme Barbara, Moustaki, Brassens, c’est mes premières amours.  

C’est un peu un retour aux sources, cet album.

C’est la liberté aussi du projet solo d’être complètement soi-même aussi non ? 

Oui évidemment, sans concession. Après, les métissages et les discussions sont intéressants aussi. Mais là c’est l’album le plus intime dans les thèmes abordés, dans les influence, dans ce que ça raconte. 

Tu parles même d’un projet de chansonnier, c’est un terme qui est venu récemment ou tu l’as senti depuis longtemps en toi ? 

J’aime bien ce mot. Ça fait un peu artisanal, artisan de la chanson. 

Pour que l’enfant puisse dire à l’école ce que fait son papa ! 

Il est “chansonnier”. (Rires) 

Je me considère presque plus créateur de chanson que chanteur tu vois. Avant d’être chanteur, interprète, et de monter sur scène j’adore créer une chanson. C’est pour mettre l’accent sur le travail d’auteur-compositeur. Et j’aime ce côté “à l’ancienne”. 

Et venir ici, dans ce studio, c’est comme aller à l’atelier, une démarche de travailleur, qui va à son atelier. 

J’aime bien ce que tu dis. Oui c’est très juste, c’est une discipline. Il faut un lieu, pour se plonger dans un morceau longtemps et être au calme. Je me suis fabriqué cet endroit, j’ai rangé. Avant c’était le bordel chez moi, là j’ai mes instruments, dans une ambiance un peu minimaliste. Dès que j’ai du temps, je viens ici pour travailler. 

Tu parles de rangement, le covid, cet album, les enfants, je mets tout sur le même plan c’est horrible, mais est-ce que ça t’a permis de trier ? 

Avoir des enfants, ça pousse au tri oui. Ça change toute ta vie, ton rapport au temps. Tu donnes énormément de temps à tes enfants. Donc quand tu as du temps pour travailler, tu ne peux plus te permettre de flâner. Tu te motives. Donc finalement, ça fait presque gagner du temps. En fait ça oblige à être organisé, c’est cool. On change en permanence, mais là j’ai l’impression d’avoir changé oui. Je suis peut-être un peu plus serein je crois. 

© Philippine Chaumont et Agathe Zaerpour

Est-ce qu’il y a des choses que tu as compris sur toi en faisant cet album justement, en assemblant des chansons de la même famille tu disais ?

Je ne sais pas si on comprend des choses, mais tu peux mettre des mots sur des émotions qui datent. Tu arrives à capter des choses à travers les chansons. J’ai l’impression qu’une chanson est réussie quand elle porte quelque chose. Moi je doute tout le temps, j’essaie d’entretenir et de garder ça. Même plus serein, je veux continuer de me poser des questions. J’ai l’impression d’avoir fait un souvenir pour mes enfants, un album photos. Je parle de moi, de mon père, de plein de choses. J’aimerai que mes enfants écoutent cet album dans 20 ans et que ça soit comme un repère pour eux. 

C’est un beau projet. 

Si ça se trouve ils vont détester, ils écouteront des choses très différentes. 

Et ils pourront l’écouter avec avec leurs enfants à eux alors, il y aura une deuxième chance. 

T’as raison, ambiance grand-père Gallo. 

Tu feras des albums pour les enfants. (Rires)

Mais oui, comme Anne Sylvestre que j’adore. On dit ça mais je suis chanteur pour enfant maintenant, je chante des comptines tous les soirs. 

J’ai l’impression d’avoir fait un souvenir pour mes enfants

Qu’est-ce que tu as fait pour la première fois sur cet album, que tu ne t’étais jamais autorisé avant ?  

J’ai écris pour un quintet à cordes. J’ai écrit les arrangements. Je ne suis pas très fort en solfège, même si j’ai fait du piano classique, je ne suis pas un mec qui fait ça naturellement. J’ai fait ça avec un ordinateur. 5 voix, hop le violon, hop l’alto. Et un truc convertit l’ensemble en une partition. J’ai évidemment montré le résultat au premier violon qui allait jouer ensuite. Il y avait quelques modifications à faire mais je n’étais jamais loin. J’étais fier de réussir ça. C’était cool à faire, ça à fait naître plein d’envies, pour de la musique de films ou d’autres cordes. J’adore. Le jour du studio j’étais hyper stressé. J’avais imprimé les partitions, je priais pour que ça soit bon. 

Là tu te dis qu’ils peuvent te prendre pour un imposteur ? (Rires)

Mais oui, tu marches sur un fil ! C’était travaillé mais je ne savais pas ce que ça allait donner. J’ai attendu, j’ai écouté et ça a marché, j’étais très ému. J’ai chanté en même temps. On a enregistré à l’ancienne, pour l’émotion. Parfois, on ne garde pas la meilleure prise, mais celle sur laquelle il se passe quelque chose. 

Je remarque une chose, il y a deux écoles de chaises, celles qui font mal, et qui donnent envie de travailler dur comme un Balzac et celles qui sont plus confortables ! Toi je te laisse faire deviner…

Elle était déjà là en fait. Je n’avais pas de chaise. Elle a l’air entre les deux non ? C’est vrai que ça peut m’arriver de travailler debout. Mais je suis de l’école des chaises pas trop confortables. Un fauteuil ? Jamais. J’aime pas trop le confort. 

Comment est-ce que tu écris, c’est quoi ta discipline, tu travailles beaucoup ou tu fais confiance au premier jet ?  

Ça dépend des morceaux, parfois c’est un premier jet et c’est très cool. Là par exemple je suis en train d’écrire un morceau pour lequel j’ai dû écrire 10 refrains différents. Là je suis dessus depuis quelques mois, mais je crois que j’y suis, donc je suis très heureux. Les Saules, la première chanson de l’album est arrivée très vite, Des adieux aussi. Parfois une heure peut suffire. Ce n’est pas le cas pour Les Clochettes de Mai

Il faut des deux ?

Oui, de toutes façons, dans cette discipline, je crois qu’il faut pratiquer, même si rien de bon ne vient, il faut essayer, travailler, on y revient, c’est là que ça peut faire penser à un travail d’artisan. 

Tu es de l’école London alors ? 

Oui, c’est ça, 1000 mots par jour ! Ça serait qui l’autre école alors, Bukowski ? 

Bien sûr, le vieux Buck. Est-ce qu’il y a eu des moments dans ta vie où tu as eu l’impression de ne plus tout à fait t’appartenir, où il a fallu faire autre chose radicalement ? 

J’ai toujours eu peur de ça justement. J’ai aussi fait mes albums avec cette idée aussi. Tu vois le groupe, ça marchait bien sur les deux premiers, on avait une recette, un confort aurait pu s’installer, alors on a fait différemment pour le troisième. J’avais envie de sortir de ma zone de confort. Le mot maître c’est liberté totale. Le quatrième album du groupe c’est expérimental, ça partait dans tous les sens. Je ne veux surtout jamais faire de redite. J’ai l’impression de m’appartenir sur le moment. 

Sur cet album, je ne voulais pas faire quelque chose dans l’air du temps. Pas électronique, je voulais que ça soit intemporel, enregistré comme à l’époque. Tu vois cet album aurait pu exister dans les années 60-70. Pourtant il sort en 2021. D’utiliser des instruments organiques, piano, cordes, c’est pour qu’il passe l’épreuve du temps. 

L’époque est assez peu poétique, comment on fait de la poésie dans une époque aussi peu poétique

Ce travail sur le temps et son ouvrage, son épreuve, ça passe aussi beaucoup par le texte, qui ne doit rien trahir ? 

Oui, pour ne pas laisser d’anachronismes. Donc ça passe aussi par la production, pas de clavier, mais de la guitare sèche, de la harpe, de la flûte traversière. C’est une démarche. Mais la prochaine fois, peut-être que justement j’aurai besoin d’aller vers des choses plus modernes, de parler des écrans et de notre temps. L’époque est assez peu poétique, comment on fait de la poésie dans une époque aussi peu poétique ? 

On pense forcément à Palais d’argile de Feu! Chatterton ! 

Il est trop fort Arthur, Monde Nouveau ça témoigne tellement bien de tout ça oui, quelle élégance pour parler de ces chose qui en manquent. 

Tu aimes bien regarder ce qui se fait autour de toi ? 

Oui, je regarde, j’écoute beaucoup. Mais là récemment c’est vrai que l’album de Feu! Chatterton m’a beaucoup parlé. J’aime beaucoup Clara Luciani, Juliette Armanet… Il y a plein de gens que j’aime maintenant, nous à notre époque il n’y avait personne. 

C’est exactement ce que j’allais dire, tu aurais pensé que 10, 15 ans plus tard, on aurait une scène d’une telle qualité ? Avec des gens qui chantent en français et tout. 

Je suis tellement heureux de ça. Non, on ne pouvait pas y croire, pas l’espérer. Et surtout il y a beaucoup de monde. C’est pour ça, bémol à ce que je dis sur l’époque qui n’est pas poétique : des belles choses il y en a. Mais c’est très surréaliste. 

Peut-être que justement la poésie clignote encore plus. 

Oui, quand il y en a on la voit direct. 

© Philippine Chaumont et Agathe Zaerpour

Qu’est-ce que tu trouves risqué en musique ? Puisqu’il est question de tenter des choses.

En fait, c’est tout le temps risqué de sortir de la musique. Si tu sors quelque chose 6 mois trop tard ou tôt, ça peut tout changer. C’est une question de moment aussi. Il faut capter des choses dans l’air. moi ce qui m’excite, qui me donne de l’adrénaline, c’est que je sors un album très acoustique au milieu de trucs très électro. Ça fait plaisir d’être un peu à contre-courant. Je me tire peut-être un peu une balle dans le pied, mais je suis fier et c’est ce que j’avais envie de faire. 

Et puis tu sais, je crois que c’est Jules Renard qui dit que les métier des Lettres sont les seuls où on peut ne pas gagner d’argent mais être respecté quand même

Ah c’est vrai ça ! Même si je ne cherche pas que le succès d’estime, eh, j’ai des enfants à nourrir ! (Rires) Mais la musique doit être universelle, c’est important pour moi, je me suis toujours considéré comme un chanteur populaire. 

Je me tire peut-être un peu une balle dans le pied, mais je suis fier et c’est ce que j’avais envie de faire

Il y a des moments où ça a été compliqué d’être un chanteur populaire ? De dire “je ne suis pas que ça” ? 

C’est sûr que l’étiquette reste et restera. Ce qui est marrant c’est que tout le monde me voit toujours comme un mec très jeune, parce qu’ils m’ont connu très jeune. Cet album c’est pour montrer que je suis un peu plus vieux, que je suis papa et tout. Même moi il fallait que je le comprenne. 

Mais c’est sûr qu’on met du temps à sortir d’une certaine image, surtout quand tu as eu du succès très jeune. Les gens m’identifient à Dis-moi, que j’ai écrit quand j’avais 15 ans. Mais je n’en souffre pas. Je suis content de ces chansons. Et puis je peux continuer de faire de la musique, je peux montrer d’autres facettes de moi. Peut-être que j’en souffrirai si je n’avais rien pu faire d’autre.

© Philippine Chaumont et Agathe Zaerpour

Vous étiez très jeune à l’époque, c’était moins normal que ça l’est maintenant d’avoir du succès à cet âge, notamment dans le rap. Il n’y avait pas de manuel. 

Oui c’est vrai ! C’était assez fou. Je l’ai géré en me concentrant sur la musique, en pensant à l’album suivant. J’avais peur du feu de paille. J’avais pas de plan B, je voulais être musicien, chanteur, j’ai vu le succès comme une chance. Il ne fallait pas que je loupe ma chance. Il fallait qu’on fasse de bonnes chansons, de bons concerts, pour qu’on puisse continuer parce que c’est ce que je voulais. J’ai été sérieux en vrai. Je faisais attention à garder mes potes d’enfance aussi, et à ne pas tomber avec des gens que je ne connaissais pas et qui voulaient de moi parce que j’étais connu. Donc petit cocon, petite bulle, et il faut tracer, sinon tu pars dans tous les sens. 

Oui, c’est tellement le fantasme adolescent que ça peut faire dévier ! 

Clairement. Mais je suis heureux de pouvoir toujours vivre de ma musique, le petit mec de 18 ans me regarde et me dit que c’est cool. On a suivi le plan de route. 

Est-ce qu’il se dit que tu as sorti l’album de la maturité ? 

Bien sûr qu’il se dit ça ! J’ai fait écouter au groupe, ils m’ont dit que c’était un album de daron ! Bah ouais les gars. 

Et tu es à l’aise avec ça ? 

Oui, tout à fait. Et puis j’en suis un… En plus on nous le dit depuis le deuxième album du groupe, imagine. Là c’est l’album de la maternité. 

Qu’est-ce que ça t’évoque la première pluie ? 

La première pluie, ça m’évoque la fin de l’été, le début de l’automne, les feux de bois, les feuilles qui deviennent rouges. La fin de l’été mais en même temps on se réjouit, j’aime bien cette saison aussi. Boire du whisky au coin du feu. 

Et là on se regarde et on éclate de rire : réponse de daron. 

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Interview : Arthur Guillaumot (avec Raphaëlle Defrance) / Photos : © Philippine Chaumont et Agathe Zaerpour

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