Entre 1996 et 1997, les restes de 5 femmes sont retrouvés dans les alentours de Mons, en Belgique. Des morceaux de leurs corps sont emballés dans des sacs-poubelle, ce qui vaudra à l’auteur de ces crimes le nom de « Dépeceur de Mons ». Ce dernier a joué un jeu macabre avec la nature environnante. 30 ans plus tard, il n’a jamais été retrouvé. 

Samedi 22 mars 1997, rue Émile Vandervelde, dans la tranquille petite ville de Mons, située à une heure de Bruxelles, tout commence dans l’infiniment banal d’une matinée de printemps. “Ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon des voitures, des nuages, du temps et des gens” dirait Georges Perec dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Il est sept heures quand un policier à cheval se rend sur son lieu de travail. Sur sa monture, l’homme traverse le quartier de Cuesmes, situé à 2 kilomètres du centre de Mons, semblable à tant d’autres en Belgique : une enfilade rectiligne de petites maisons en briques rouges, ponctuée de quelques commerces essentiels. Bistrots, épiceries, pharmacies. Au niveau du pont qui enjambe la voie ferrée, les bâtiments laissent place à une sorte de zone tampon, la végétation est plus dense, et les ronces s’enlacent entre elles sur le bas-côté. Le jour se lève. La brume s’élève. Son attention est attirée par une ombre en mouvement. Dans le fossé, un chat en plein festin, qui se régale sur une montagne de sacs-poubelle. Ils sont au nombre de huit. Dans sa gueule, le policier distingue une main humaine. 

Il descend de sa monture et s’approche des ordures. À l’intérieur des sacs, l’horreur : des jambes et des bras. Et avec, la Belgique plongeait une nouvelle fois dans l’effroi. Deux ans auparavant, le Royaume et ses institutions avaient vacillé avec la terrible Affaire Dutroux, du nom du pédocriminel et tueur en série belge originaire de Charleroi, devenue une affaire d’État. Rapidement, il apparaît que ces membres découpés de manière franche et précise appartiennent à des femmes. Probablement qu’il y en a trois. Disparues, tuées et dépecées à des moments distincts à en croire les différents degrés de putréfaction analysés. Tentative d’épuisement de lieux d’un crime.

©DIEGO ZÉBINA

30 juillet 1996, soit huit mois auparavant, un torse de femme a été repêché dans La Haine, rivière aux eaux noires bordées de mûres et d’orties dans laquelle se déverse La Trouille. Ça ne s’invente pas. Martine Bohn, 43 ans, ancienne prostituée française, avait disparu le 21 juillet. Seraient-ce aussi ses membres éparpillés dans les sacs trouvés rue Émile Vandervelde ? Et possiblement ceux de Jacqueline Leclercq, une mère de famille, évaporée mi-décembre 1996 ? Dans ce cas, où est le reste de son corps, où sont leurs têtes à toutes et qui est la troisième victime non identifiée ?

Dimanche 23 mars 1997, un neuvième sac est découvert dans cette même rue. 

Lundi 24 mars 1997, l’horreur monte d’un cran quand le nombre de sacs est porté à dix : à deux kilomètres de la première scène de crime, sur un terrain vague situé chemin de l’Inquiétude, un buste de femme, emballé dans le plastique. Sous le sac, la végétation intacte laisse penser que celui-ci a été déposé la veille ou au cours de la nuit alors que Mons est en état de siège, quadrillée par les policiers. Découpés de la même manière, les enquêteurs reconnaissent la signature d’un même auteur. Le nom du « Dépeceur de Mons » apparaît dans la presse et se répand comme une rumeur, qui parcourt Mons tel un frisson. Après Marc Dutroux, l’ombre d’un nouveau tueur en série plane sur la Wallonie. 

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12 avril 1997, au matin. Deux sacs sont retrouvés sur une voie qui longe la Haine, la rue du Dépôt. Dans l’un, un pied et une jambe. Dans l’autre, une tête. La première découverte et celle de la troisième victime. Elle s’appelle Nathalie Godard, 22 ans, disparue le 16 mars. La dernière fois qu’elle a été aperçue, c’était dans un bar de la gare, dénommé Le Phare.

Le mois suivant, c’est le bassin de Carmelina Russo, une française évaporée en janvier 1996, qui est retrouvée dans l’Escaut, un fleuve qui traverse la France, les Pays-Bas et la Belgique, avant de se jeter dans la mer du Nord. La Haine et la Trouille, qui coulent à Mons, sont ses affluents. Le dépeceur est désigné comme l’auteur. Jouerait-il à un jeu de piste morbide avec les autorités ? Une dernière victime lui est attribuée, avec la découverte en octobre 1997 par des enfants d’un crâne de femme. Cinq victimes qui ne se connaissent pas mais qui partagent isolement social, difficultés financières et habitudes dans un quartier commun : celui de la gare. Mal famé, mal éclairé. Sans doute est-ce là qu’elles ont croisé la route de celui qui les a dépecées.

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Trente ans plus tard, à Mons, la place Léopold avec sa gare glauque et ses bars interlopes a bien changé. Pour 480 millions d’euros, l’architecte espagnol Calatrava l’a fait muer en vaisseau futuriste digne du film Alien. Les lugubres troquets ont été remplacés par des brasseries plus traditionnelles ou des enseignes américaines. Existe-t-il un rapport entre les lieux-dits aux noms évocateurs et l’horreur ? Autrement dit, le dépeceur aurait-il pu jouer avec les nerfs des enquêteurs à un puzzle macabre, s’amusant des patronymes des rues et chemins imaginés par les hommes, ainsi que ceux des rivières dessinés par la nature ? Coïncidence ou vérité ? Le mystère reste entier. Le dépeceur quant à lui n’a jamais été identifié et il a depuis bien longtemps quitté les colonnes des journaux belges et français. Peut-être vit-il toujours.

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Mons et morceaux — article tiré de Première Pluie magazine n°16, à découvir ici.

Texte : Clara Hesse

Photos : Diego Zébina

Graphisme (dans le magazine) : Valentine Poulet