< Tous les articles Écologie Magazine Danse avec les loups — La présence du loup dans l’Est Par Arthur Guillaumot 20 janvier 2026 On estime actuellement à un peu plus d’un millier la population de loups en France. Arrivé d’Italie au début des années 90, le loup a fini par gagner les départements du Nord-Est du pays. Au printemps 2025, la première reproduction en plaine depuis 30 ans a eu lieu en Haute-Marne. Et l’éternelle opposition a recommencé. Loup y es-tu ? C’est une crainte vieille comme l’histoire de l’humanité. Un hurlement qui tranche dans le calme d’une nuit de pleine lune. Qu’il s’en prenne aux trois petits cochons, ou à mère-grand, le loup est un coupable idéal, une peur d’enfant qui demeure un fantasme éternel. Si l’animal excite autant l’imagination, c’est qu’il est mystérieux. Il a beau s’afficher dans les brumes bleu fluo des tee-shirts vendus sur les marchés, on le connaît mal. Et pour cause, il avait disparu en France. Le loup n’a pas été réintroduit en France, il est revenu. La France comptait entre 15 et 20 000 loups à la fin du XVIIIe siècle, avant d’exterminer l’espèce tout en détruisant son environnement naturel, jusqu’à ce que le dernier individu soit abattu à la fin des années 1930. L’Italie et l’Espagne notamment se sont inspirées de cette situation tragique pour l’inscrire comme espèce menacée et éviter qu’il ne s’éteigne. Pendant 50 ans, le loup s’est tenu éloigné de l’hexagone. Jusqu’au 5 novembre 1992, dans le Mercantour, quand deux gardes du parc national et un agent de l’ONF, qui comptent des mouflons, aperçoivent un couple de canis lupus dans l’écrin situé à la frontière avec l’Italie, à cheval entre les Alpes-Maritimes et les Alpes de Haute-Provence. Le loup n’a donc pas été réintroduit en France, il est revenu. ©CLÉMENTINE TAUPIN L’animal se joue des frontières et se déplace en fonction de ses possibilités d’expansion. Si l’espèce prospère, les loups se dispersent, pour former de nouvelles meutes. En 2000, on comptait une trentaine d’individus dans les Alpes françaises, la majorité s’étant établie dans le Mercantour. Dix ans plus tard, près de 200 loups se déployaient dans les différents massifs français, Alpes, Pyrénées, Massif Central, Jura, et donc, les Vosges. À la fin du mois d’août 2013, la première reproduction confirmée hors des Alpes était recensée dans la partie haut-rhinoise du massif vosgien. En 2025, on compte un peu plus de 1 000 loups sur l’ensemble du territoire. “Il faut les abattre jusqu’à en garder quelques-uns qu’on ira voir au zoo.” Un exploitant ovin en Haute-Marne Partout où il est revenu, le loup a repris sa place de pilier de la biodiversité, mais suscite la même colère chez les éleveurs, absolument pas préparés au retour du canidé, et passifs face à ses nombreuses attaques sur les troupeaux. Le loup est un animal carnivore, et à ce titre, se nourrit essentiellement de gros gibiers — chevreuils, sangliers, cerfs, chamois, mais aussi de plus petits mammifères — marmottes, lièvres, souris. À l’âge adulte, une louve pèse entre 20 et 25 kilos, dix de plus pour un mâle, avec des besoins en viande de 4 et 5 kilos par jour en moyenne. Dans un pays qui compte 145 000 exploitations d’élevage, le loup prélève parfois directement dans les troupeaux de moutons et de chèvres. Il peut aussi s’en prendre à de plus gros animaux. “On a déjà assez de soucis comme ça pour ne pas en plus se lever avec la peur d’avoir subi une attaque dans la nuit.” confie un éleveur rencontré dans les Vosges. ©CLÉMENTINE TAUPIN En décembre 2024, le loup était le principal suspect dans l’attaque mortelle sur une jument dans un pré de Sormonne, dans les Ardennes. En septembre 2025, le maire de La-Cluse-et-Mijoux, dans le Doubs, exposait devant l’école de son village la carcasse d’un veau dévoré par un loup avec une pancarte qui affichait « Merci le loup ». Sur une route du Jura, le mois précédent, on pouvait lire « Je m’appelais Vodka, j’avais 9 mois. Victime du loup. » à côté d’une carcasse de génisse exposée par un éleveur qui confie être“contre l’abattage complet des loups”. L’État a d’abord prévu que 10% des individus recensés en France puissent être tués, avant de porter ce quota à près de 20%. Sans compter les braconnages fréquents, dont les exemples ne se comptent plus. En 2014, un loup victime d’un tir de chasse est retrouvé mort à Coole dans la Marne. Fin 2023, c’est à Baccarat, en Meurthe-et-Moselle qu’un loup meurt percuté par une voiture, après avoir reçu 9 balles de plomb dans le corps. Rares sont les exploitations qui ont suivi les diverses recommandations : adaptation des clôtures, présence de chiens patou au sein des troupeaux, et des bergers sur le terrain. Parmi les départements les moins peuplés du pays, la Haute-Marne affiche une démographie en baisse constante. Alors en temps normal, les naissances sont les bienvenues. À la fin du mois de juillet, la préfecture du 52 annonçait 5 nouveaux-nés, avant de se corriger un mois plus tard dans un nouveau communiqué, photo à l’appui, c’est bien 7 louveteaux qui étaient nés au printemps. Si la portée est impressionnante, c’est surtout la première fois depuis plus de 30 ans que des naissances ont lieu dans un département de plaine, et autant dire que la nouvelle a fait couler beaucoup d’encre. “Il n’y a pas de solution pacifique. Il faut les abattre jusqu’à en garder quelques-uns qu’on ira voir au zoo.” propose un exploitant ovin du département. Depuis le début de l’année 2025, le loup a fait près de 600 victimes animales en Haute-Marne, tuées directement ou euthanasiées, la plupart dans le Bassigny. Un territoire rural à l’intérieur d’un département rural, c’est possible : le Bassigny est situé dans le centre-est du 52, à la frontière avec les Vosges. “On se lève tous les matins pour prendre soin de nos animaux, pas pour les regarder agoniser pendant des heures.” soupire à la nuit tombée un autre éleveur de moutons du secteur Is, Bassoncourt, Breuvannes, Levécourt, Rangecourt où les attaques sont fréquentes. À chaque fois, l’État rembourse les éleveurs, totalement impuissants face au retour du canidé. Si les organismes de protection du loup alertent depuis près d’une décennie sur le retour annoncé de l’animal partout en France, rares sont les exploitations qui ont suivi les diverses recommandations : adaptation des clôtures, présence de chiens patou au sein des troupeaux, et des bergers sur le terrain. 81% de l’opinion considère que le retour des loups en France représente un réel bienfait pour la biodiversité. “Ce qui est enrageant, c’est que le loup ne soit pas puni pour ses actes. C’est comme si un tueur en série se faisait applaudir par tout le monde.” lâche un éleveur du même secteur. Sur Facebook, les affrontements font rage entre pro et anti-loups. “Pendant des siècles, les loups étaient présents dans nos campagnes et tout se passait bien !” lance une utilisatrice. “Les gauchos de canapé qui veulent des loups partout n’ont qu’à venir garder nos troupeaux.” lui répond un profil anonyme. Le débat sur la présence du loup est profondément politique. Le 25 septembre, à Millières, au nord du Bassigny, un petit homme sans charisme se hisse sur une remorque pour s’adresser à une petite assemblée où les couleurs orange fluo des chasseurs ressortent bien. Christophe Bentz, député Rassemblement National de la première circonscription de la Haute-Marne depuis 2022, est venu dire “qu’il faut arrêter de prendre des décisions déconnectées de la réalité et réguler le loup”. Le mot poli pour dire « éradiquer », puisque plus de 200 loups peuvent déjà être tués chaque année. Mais c’est ce que la FDSEA — qui travaille sur d’autres combats importants comme l’interdiction commerciale de l’utilisation du mot « steak » pour désigner un steak végétal — avait envie d’entendre. “C’est comme si un tueur en série se faisait applaudir par tout le monde.” Un éleveur du Bassigny Le débat sur la présence du loup est un carrefour entre deux visions du monde. Seulement 6% des Français·es sont favorables à l’éradication totale des loups dans le pays, tandis que 81% de l’opinion considère que le retour des loups en France représente un réel bienfait pour la biodiversité. Les Français sont même 85% à vouloir que les éleveurs soient indemnisés par l’argent public si et seulement si ceux-ci mettent en place des mesures de protection de leurs troupeaux. En Haute-Marne, les choses sont bien différentes. “Oui, aujourd’hui je veux bien dire qu’on est en guerre contre le loup. Mais c’est le loup qui a déclenché la guerre.” confie le maire d’une commune du Bassigny. ©CLÉMENTINE TAUPIN Dans le 52, les chasseurs et les éleveurs sont plus nombreux qu’ailleurs en France et sont choyés par les représentants de la classe politique. Le 18 octobre 2024, le président du département, Nicolas Lacroix, présentait un plan de 450 000 € sur trois ans à destination de la pratique de la chasse. Et tant pis si quelques mois plus tard il était contraint d’annoncer le désengagement à hauteur de 300 000 € du Conseil départemental dans l’attribution de subventions pour le financement des classes découvertes en primaire. À la fin du mois de mai, le petit troupeau de brebis de Nicolas Lacroix était victime d’une attaque de loup à Bourdons-sur-Rognon, au nord du Bassigny. “Je ne veux pas qu’on tue le loup, je dis simplement qu’on peut donner des autorisations de tir pour protéger les éleveurs.” soupirait alors l’élu. Le jour-même, la préfète du département, Régine Pam, lui accordait cette autorisation de tir. Deux associations de défense du canidé, Observatoire du loup et Alliance avec les loups, avaient alors porté plainte contre la représentante de l’État pour violation manifeste du droit de l’environnement, dénonçant un conflit d’intérêt. “Pour eux, la seule solution est de tirer.” dénonce Dominique Humbert-Beretti, président de l’Observatoire du loup. Que deviendront les 7 louveteaux nés cette année en Haute-Marne ? La polémique sera bientôt caduque. En juin 2025, la Commission européenne a décidé de déclasser le loup d’« espèce strictement protégée » à « espèce protégée » dès janvier 2026. En France, l’État a annoncé le 23 septembre que dès le début de l’année à venir, il n’y aura plus besoin d’autorisation pour tuer un loup qui attaque un troupeau, il suffira de le déclarer en préfecture. Les associations de défense du canidé, WWF ou l’ASPAS, ont largement réagi, dénonçant “une libéralisation des tirs qui met en péril l’équilibre de la population” alors que le nombre de loups en France régresse légèrement depuis deux ans. Il faudra pourtant s’habituer à vivre avec le prédateur, que plus personne ne redoute vraiment. “Ma seule peur, c’est d’en taper un avec ma voiture quand je rentre du travail tard le soir.” confie une promeneuse du Bassigny. Comme 80% des Français·es, elle est consciente que les loups fuient les hommes. “C’est le loup qui devrait avoir peur de nous. On devrait dire « l’homme est un homme pour le loup », et pas l’inverse.” Dans le Bassigny, les parcs ne sont pas protégés, les clôtures sont vétustes et aucun chien ne se mêle aux moutons qui bêlent dans l’air du début d’automne. Que deviendront les 7 louveteaux nés cette année en Haute-Marne ? __ Danse avec les loups — article tiré de Première Pluie magazine n°16, à découvir ici. Texte : Arthur Guillaumot Illustrations : Clémentine Taupin Graphisme (dans le magazine) : Mathilde Petit À lire aussi Écologie Magazine Danse avec les loups — La présence du loup dans l’Est 20 Jan 2026 On estime actuellement à un peu plus d’un millier la population de loups en France. Arrivé d’Italie au début des années 90, le loup a fini par gagner les départements du Nord-Est du pays. Au printemps 2025, la première reproduction en plaine depuis 30 ans a eu lieu en Haute-Marne. Et l’éternelle opposition a recommencé. faits-divers Magazine Mons et morceaux — L’histoire du Dépeceur de Mons 17 Jan 2026 Entre 1996 et 1997, les restes de 5 femmes sont retrouvés dans les alentours de Mons, en Belgique. Des morceaux de leurs corps sont emballés dans des sacs-poubelle, ce qui vaudra à l’auteur de ces crimes le nom de « Dépeceur de Mons ». Ce dernier a joué un jeu macabre avec la nature environnante. faits-divers Magazine L’art & la manière — L’histoire du voleur des musées Stéphane Breitwieser 22 Oct 2025 Entre 1994 et 2001, le jeune Mulhousien Stéphane Breitwieser a volé 239 œuvres à 170 musées répartis dans sept pays européens, pour un butin estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros. Le mode opératoire et le dénouement de cette histoire en font l’une des plus grandes affaires de vol d’art de tous les temps. Liste À la loupeCartes postalesÉvènementsInterviewsLittératurePlaylists