Loin d’être un Homme de l’ombre, Georgio est l’un des artistes les plus emblématiques de la scène rap française. Plus de 10 ans après son premier projet, le rappeur du 18ème a fait du renouvellement un système, sur chacun de ses albums. Le dernier en date, Gloria, est sorti en octobre dernier. Georgio, est actuellement en tournée, alors on l’a rencontré. 

Qu’est-ce que tu as fait pour la première fois sur Gloria

C’est la première fois que je bossais avec une chorale de gospel. Avec eux, on a enregistré le morceau Voloco. On a aussi fait des vibes sur le morceau Aucun drapeau blanc. Ça, c’est une première fois. Et puis, j’ai enregistré une partie de l’album à Berlin. C’était la première fois que j’enregistrais là-bas. J’y étais déjà allé une fois ou deux dans ma vie, mais pas pour enregistrer. J’ai eu l’opportunité de récupérer un bête de studio. Je pense que c’était le meilleur studio de ma vie. Et c’était vraiment les sessions studio que j’ai préféré faire de ma vie. J’étais juste avec mon pote Lucci, on était vraiment au studio de midi à cinq heures du matin, tous les jours. 

En Allemagne, tu as aussi travaillé avec Chilly Gonzales. 

Je suis resté deux, trois jours pour bosser avec Chilly Gonzales, chez lui à Cologne. Ça aussi, c’était incroyable. C’est un pianiste incroyable et hyper talentueux, ça je pense que tout le monde le sait. Moi, ce qui m’a le plus marqué au-delà de son talent, c’est sa générosité. Il a écouté plein d’autres morceaux qu’il n’avait pas produits et il a su nous donner des petits conseils pour les arranger, pour que ça soit mieux. Il l’a fait vraiment de manière généreuse, dans le sens où il avait exactement la bonne sensibilité pour ne pas se placer comme quelqu’un qui donne des leçons ou quelqu’un qui saurait mieux que nous, mais vraiment quelqu’un qui kiffe la musique comme nous. Quelqu’un qui fait de la musique comme nous et qui peut dire : “En fait, peut-être ça, ça, ça, ça pourrait être cool”. Il n’était pas obligé. Et ça, c’était vraiment très généreux.

“Je fais chaque album comme si c’était le dernier.”

On parle beaucoup de sincérité pour parler de cet album, je crois aussi que c’est celui de la simplicité, non ?

Je pense qu’il faut toujours que ça soit straight to the point. Parfois, quand tu tricotes trop, j’ai l’impression que tu perds en émotion. Quand j’écris, j’essaie d’être le plus sincère possible dans les émotions et les idées que j’ai envie de faire passer. Pour moi, c’est hyper important. Et le style, c’est très important aussi. J’aime que ma musique soit imagée. Je raconte des situations, j’ajoute des métaphores. Mais j’essaie de faire en sorte que ça soit compréhensible dès la première lecture, mais avec du style. Pour moi, le truc ultime en écriture, c’est quand ça nous fait voyager ou que ça nous rappelle directement des choses qu’on a pu vivre ou sentir ou voir, mais qu’en même temps, on se dise qu’on n’aurait pas pu l’écrire. C’est ce qui me touche chez les autres artistes, même au-delà du rap. Parfois je me dis “Putain, c’est exactement ce que je ressens. J’aurais voulu le dire, mais j’aurais été incapable de trouver cette formule.” 

Le rap évolue très vite. Comment tu suis ça ?

Pour moi, ce qui fait que le rap, ça marche encore aujourd’hui, c’est qu’il a toujours évolué. Au départ, on était dans un truc avec beaucoup de samples de soul, de blues et même de musique classique. Des choses aux alentours de 90 bpm. Après, il y a eu des prods Dirty South qui ont vraiment changé le rap dans les années 2007-2010. Puis, il y a eu un retour au boom, que ça soit même en France comme aux États-Unis avec des collectifs comme Pro Era, qui était le collectif de Joey Bada$$. En même temps, à cette période, c’était l’arrivée de la trap. Il y avait des mecs comme le A$AP Mob, le collectif d’A$AP Rocky. C’est là qu’on entend les premiers Young Thug. En France, il y avait Kaaris. Là, de manière technique, on est passé de 90 bpm à 120 voir, parfois 150. La musique afro, l’héritage afro-culturel puis carribéen sont aussi arrivés à fond dans cette musique. Ça enrichit tellement la musique. Le rap ne perd jamais de sa superbe parce qu’il reste toujours connecté à son temps. Aujourd’hui, plus personne ne dit : “Ouais, moi, j’écoute que du jazz ou que du rock ou que du rap”. Tout le monde a des goûts beaucoup plus éclectiques. On se définit moins par le genre musical qu’on écoute qu’avant. 

Tu as toujours eu une approche très intense de la scène, qu’on a souvent reliée au rock, ça vient d’où ?

Les rappeurs avec qui j’ai évolué, on se croisait dans des open mics. Je viens d’une école où on faisait beaucoup d’open mics. Pour être impressionnant, il fallait bien rapper et avoir un peu de présence. De cette génération, il y en a plein qui ont percé, notamment autour de L’Entourage, mais pas seulement. Je rappais avec Prince Waly dans des caves de bar en 2011. Josman, pareil. Ça a forgé notre approche du live. On respecte vraiment la scène. Pour moi, c’est la manière la plus réelle et concrète de transmettre et de se connecter avec les personnes qui nous écoutent. Personnellement, ce côté un peu plus rock en live que sur album et tout, on peut le retrouver, très tôt, dans ma petite carrière. Dès Héra je jouais avec un guitariste sur scène. Et c’était il y a presque 10 ans. 

“À chaque fois que je termine un album, j’ai l’impression que ma carrière est finie.”

C’est passé vite, comment tu gères le fait de voir le temps passer sur ta carrière et de “vieillir” dans le rap ? 

Ça me régale de fou, frérot. En vrai, ça me fait pas mal parce que je me sens vraiment encore jeune. Je kiffe à fond, je suis encore méga passionné de cette musique. Mon premier ep qui est sorti dans les bacs, c’était Soleil d’hiver avec Hologram Lo en 2013. Et là ce soir, la salle va être remplie. Pour moi c’est incroyable. Ces dernières années, je rencontre des artistes qui me disent qu’ils m’écoutaient au lycée. Ça me donne de la force. 

Tu te projettes comment sur la suite ?

Je fais chaque album comme si c’était le dernier. Je ne me dis jamais : “Ça, je me le garde pour un prochain album”. À chaque fois que je termine un album, j’ai l’impression que ma carrière est finie, que je n’arrive plus à écrire. Je commence à regarder des métiers sur Internet en me disant : “Qu’est-ce que je vais faire ?”. 

Il y a un moment où tu as eu l’impression que le rap, la musique, c’était fini pour toi ? 

Je me dis ça tout le temps… Il y a des moments où quand j’essaie de me réinventer, je me dis : “Putain, mais je suis fini”. En plus, j’écoute des petits jeunes qui défoncent. J’ai toujours cette pression, je remets tout toujours en question. C’est même une question de légitimité parfois et je me demande “Est-ce que c’est vraiment si bien que ça, ce que je fais actuellement ? Est-ce que ça va plaire ? Est-ce que je suis en train de faire de la bonne musique ?”. Je pense qu’on passe tous par ces phases-là. Même si je sais que quand je sors de la musique, il y a un public. Je ne dis pas que tout le monde va aimer, mais j’ai installé une relation avec ceux qui m’écoutent depuis longtemps. Après, il y a forcément des projets qui marchent mieux que d’autres. Quoi qu’il arrive, je suis un travailleur, je suis un charbonneur de ouf, je ne me repose jamais sur mes acquis. Je retourne tout le temps en studio, je teste de nouvelles choses et je suis assez productif. 

Tes projets ont eu tendance à s’enchaîner, comme une urgence. 

Ils s’enchaînent presque tous les ans. En même temps, quand je ne fais pas de musique, je fais quoi ? À un moment, j’ai quarante mille morceaux, donc je me dis : “On va peut-être faire un projet, c’est cool”. Puis moi, je kiffe tourner.

“Pour avoir des choses à raconter, il faut aussi en vivre.” 

Gloria, c’est un tournant aussi à cet endroit là. 

Pour Gloria, j’avais commencé à retourner en studio et j’ai perdu mon papa de manière très brutale. Je n’ai pas envie de m’étaler là-dessus parce que c’est assez personnel, mais ça a mis un petit frein à ma créativité. Je me suis retrouvé dans une période où je n’avais même plus envie de faire de musique. Quand tu perds un être qui t’est aussi cher, tu perds le goût à tout. Mais c’est revenu et j’avais besoin de conscientiser plein de choses pour sortir l’album. 

La perception de la santé mentale, dans la musique et dans le rap, a changé. Ça a été libérateur ? 

Complètement. Quand j’ai commencé le rap, jamais personne ne parlait de santé mentale chez les artistes. C’était un sujet qu’on exprimait très peu. Maintenant, c’est vrai que ça prend beaucoup plus de place, c’est important. En plus, avec les réseaux sociaux qui ont pris une place vraiment très importante, il y a un truc de rapidité, de toujours plus de trucs. Il faut savoir s’écouter. Prendre le temps, c’est même productif. Ça permet de ne pas se dégoûter, d’avancer à son rythme. Pour avoir des choses à raconter, il faut aussi en vivre. Si tu es h24 en studio, h24 en tournée, tu n’as rien vécu. Tu n’es que dans des parenthèses et des bulles qui sont formidables ou pas, mais finalement toutes tes journées, elles se ressemblent un peu en tournée. Il n’y a pas trop de place pour la vraie vie. Donc, c’est sûr qu’il faut aussi prendre du temps pour soi. 

“J’ai envie de faire ce que j’ai envie de faire au moment où j’ai envie de le faire.”

Comment tu traverses tes émotions, toi qui crée autour de ça ? 

J’ai tendance à vivre mes émotions très fort. Un rien peut me rendre vraiment très heureux et une petite merde peut m’attrister comme si la Terre allait s’écrouler. C’est un petit avantage pour écrire des chansons dans les deux sens. ​​Même si ce n’est pas indispensable d’être très triste pour faire des chansons tristes. Vivre des choses, ça permet d’écrire. 

Tu t’es toujours beaucoup livré dans tes morceaux, est-ce que tu es déjà allé trop loin, est-ce qu’à certains moments, la musique a aspiré ta vie ?

Non, pas trop. Il n’y a rien que je regrette comme ça. J’ai la tête dans le guidon mais il n’y a rien que j’ai exposé au point d’avoir des regrets qui me bouleversent. J’essaie de montrer ce que je veux et en même temps de préserver les choses que je trouve importantes. Plus je grandis, moins je montre des trucs. Au départ des réseaux sociaux, on montrait plus de choses qu’aujourd’hui. 

Ton frère Anatole a sorti un roman qui s’appelle À l’ombre des choses l’année dernière, tu te vois passer un jour à un autre format que le rap ?

Oui, je me suis déjà posé la question. J’ai même tenté des trucs. J’avais tenté un peu d’écrire un début de livre. J’ai écrit 50 pages. Et en fait, non. J’ai envie de faire ce que j’ai envie de faire au moment où j’ai envie de le faire. Pour l’instant, c’est vrai que ça ne passe que par la musique. Sinon, je préfère me déconnecter et faire des choses qui n’ont rien à voir. Dans ma routine, il y a beaucoup de sport, beaucoup de boxe, lire, voir mes proches. En fait, je travaille beaucoup, mais dans un secteur que j’aime tellement que je ne considère pas ça comme un travail. Je n’aime pas trop travailler.

__

Vous pouvez retrouver Georgio sur Instagram.

Interview réalisée avant son concert à L’Autre Canal, le 26 février 2026.

Interview : Arthur Guillaumot

Photo de Une : Antonin N’Kruma