< Tous les articles Cinéma Interviews Sylvie Ballyot : « La haine est attisée parce qu’il n’y a jamais eu de justice réparatrice » / Interview Par Alexandre Barreiro 18 mars 2026 Sylvie Ballyot, on se retrouve pour parler de ton dernier film Green Line. Pour commencer, comment s’est passée la rencontre avec Fida, qu’est-ce qui a fait naître le film, l’envie de partir sur les traces de ses souvenirs, de son enfance et de cette guerre ? Je connais Fida depuis longtemps, depuis 2006, c’était au moment d’une guerre au Liban. Elle m’a raconté des souvenirs d’enfance traumatisants dont il lui manquait des fragments. J’ai eu envie de reconstituer certains fragments manquants. J’ai commencé à faire une maquette toute seule d’un de ses souvenirs, avec des objets de récupération, quelques Playmobils. Et cette maquette l’a touchée, car elle avait une portée cathartique. À partir de là, Fida a eu envie de faire le film avec moi. Par rapport aux différents intervenants que vous avez rencontrés dans le film, comment est-ce que s’est créé le lien avec eux ? Comment est-ce que vous les avez contactés ? Comment est-ce que les rencontres se sont organisées ? Nous avons d’abord cherché à rencontrer le milicien qui la vise à la sortie de son école quand elle a 10 ans, c’est une scène d’animation qui est dans le film. On savait juste le nom de son parti politique. Donc on est allé frapper à la porte de ce parti. Ils ont accepté de nous recevoir et qu’on les filme. À partir de là, je me suis dit « Il faut aller voir les autres partis politiques », il faut rencontrer aussi les miliciens de l’autre côté de la ligne de démarcation, pas seulement ceux de Beyrouth-Ouest où habitait Fida, où il y avait son école, mais aussi à Beyrouth-Est. Fida ne voulait pas demander des comptes à ces ex-miliciens. Elle voulait juste qu’on explique à la petite Fida qu’elle avait été, pourquoi ces hommes et ces femmes avaient combattu et tué. Ils ont accepté, je pense, parce qu’il y a eu une vraie rencontre entre elle et ces ex-milcien·nes. Il n’y a eu aucun moment où vous avez eu peur de ces rencontres, enfin au départ, qu’ils soient un peu réticents au point de vue de Fida, justement ? Réticents qu’ils ne veuillent pas parler, tu veux dire ? Oui, il y a certains moments où les personnes avec qui elle parle s’échauffent parce qu’ils ne sont pas d’accord avec elle. Eux, ils remontent au côté politique et elle, elle veut ramener ça aux sentiments, à l’être humain. Il y a beaucoup de points de friction qui se créent. Donc, vous n’aviez pas peur que ça dégénère ? Ça aurait pu peut-être dégénérer si Fida avait été plus politisée ou si elle avait affirmé un point de vue politique plus qu’un autre. Le fait qu’elle dise « Moi, je ne suis ni pour ce camp, ni pour ce camp », je pense que ça a facilité les rencontres. Par contre, on aurait pu avoir peur de certains miliciens qui sont toujours en action et qui arrivaient quelquefois armés au tournage. Ils portent souvent des armes sur eux, on ne sait jamais si la guerre recommençait ! Donc, il fallait quand même avoir pas mal de sang-froid pour ne pas avoir peur. Et Fida, je pense qu’elle avait peur avant de les rencontrer. Mais une fois que le milicien ou la milicienne était devant elle et qu’elle commençait à créer un lien avec lui ou elle, elle n’avait plus peur parce qu’elle voyait sa part humaine. C’est ça qui l’intéressait. C’est de comprendre l’humain derrière l’ex-criminel·le ou l’ex-milicien·ne. « C’est ça qui l’intéressait. C’est de comprendre l’humain derrière l’ex-criminel ou l’ex-milicien. » Tu as présenté le film devant des Libanais qui ont vécu cette guerre, autres que Fida ? Oui, on l’a présenté l’année dernière le 13 avril 2025, qui commémorait les 50 ans du début de la guerre civile libanaise, qui était le 13 avril 1975. Les Libanais sortaient tout juste d’une guerre, la guerre de l’automne 2024, et de leur montrer un film sur la guerre était beaucoup difficile pour eux. Certains étaient en colère parce que ces ex-miliciens n’ont jamais été jugés, et parce que les montrer à l’écran et les voir, c’était de l’ordre de l’insupportable pour eux. « Comment tu leur donnes la parole à ceux-là que je déteste ? » Il y a toujours une haine attisée du fait qu’il n’y a jamais eu de justice collective, de justice réparatrice. Tous les criminels de guerre ou les leaders ont été amnistiés à la sortie de la guerre et en plus, ils ont été au pouvoir jusqu’à aujourd’hui. Comment veux-tu réparer la mémoire ou la blessure de quelqu’un s’il n’y a aucune réparation officielle ou collective des ex-criminels ? C’est très violent. Donc à chaque fois que ça rebombarde à Beyrouth, ce qui est quand même courant en ce moment, ça ravive toutes ces tensions. Tu as pu présenter le film à des gens qui font partie du film, ceux qui ont rencontré Fida ? Certains l’ont vu et leurs réactions étaient très intéressantes. Il y en a un qui a dit : « Ah, en voyant le film, je me rends compte que lorsque j’étais milicien, jamais je ne me suis demandé ce que pensait un enfant pendant la guerre. Et là, je me suis posé la question pour la première fois. » C’est très fort parce qu’on avait envie de lui dire : « Mais comment tu n’as jamais pensé aux enfants ?! » Il y a eu de très belles choses qui se sont passées dans la salle. Par exemple, dans le public, plusieurs personnes ont reconnu leur ex-bourreau à l’écran. « Comment veux-tu réparer la mémoire ou la plaie ou la blessure de quelqu’un si t’as aucune réparation officielle ou collective des criminels ? » Tu penses que des personnes, en dehors de ceux qui ont vécu au Liban à cette époque-là, pourraient se reconnaître dans le film, peu importe le conflit ? Est-ce que tu penses que le film est universel ? Je ne savais pas jusqu’à ce que je le montre dans des pays très différents. La première du film était au Festival de Locarno, en Suisse. Le jury jeune, composé de jeunes de 17 à 24 ans venant du monde entier, nous a donné le prix. C’était très touchant de voir des jeunes de Finlande, d’Islande, du Tibet, d’Europe, très émus parce que ça parlait de leur propre guerre ou de la guerre de leurs grands-parents, de leurs parents. C’était très présent pour eux. Ils disaient aussi que grâce à Green Line, ils arrivaient à mieux comprendre le Moyen-Orient. Ils nous remerciaient car ils sentaient que Fida avait fait un trajet qui leur parlait : « Attention, regarde, si c’est comme ça, tu peux toi aussi le comprendre. Et moi, je te propose de voir les choses avec peut-être mon regard à moi. » Ça les touchait de voir qu’une femme de cette génération qui avait vécu la guerre proposait un message de paix. Donc ça a vraiment fonctionné sur des gens de pays très différents. En Égypte, il y a eu deux jeunes qui sont venus nous voir en disant : « Je n’ai jamais parlé à mon père de ce qui m’est arrivé. » Ils avaient vécu un épisode traumatique dans une guerre et ne l’avaient jamais raconté à leur famille et maintenant, grâce à Green Line ils se sentaient capables de le faire. C’est comme si le film proposait une sorte de « permission ». En tant que réalisateur·ice, faire un film doit un geste gonflé qui va donner la force à quelqu’un d’autre de faire un geste aussi. C’est pour ça qu’on fait un film, qu’on est cinéaste, pour faire bouger les frontières, pour faire regarder le monde d’ailleurs, pour le faire comprendre autrement. « C’est pour ça qu’on fait un film, qu’on est cinéaste, pour faire bouger les frontières, pour faire regarder le monde d’ailleurs, pour le faire comprendre autrement. » T’aurais d’autres films qui font passer le même message que le tien ? Il y a eu le film de Rithy Panh qui est très connu, L’Image manquante, qui a 10 ou 15 ans maintenant, qui est très beau, sur les atrocités commises par le régime de Pol Pot au Cambodge, avec des figurines en argile. Il y a le film The Act of killing sur les bourreaux en Indonésie, qui est très fort. Et aussi Jasmine de Alain Ughetto, en pâte à modeler. Il y a beaucoup de cinéastes qui travaillent sur ce sujet, notamment les cinéastes qui ont vécu dans des pays en guerre. Est-ce que tu penses que le côté pâte à modeler et animation est aussi là pour contrecarrer le fait que des images d’archives, on en manque très souvent ? Comme actuellement, les conflits qui se passent, on n’a pas forcément beaucoup d’images de terrain, de ce qui se passe là-bas. L’animation n’a pas joué le rôle de remplacer les archives parce que la guerre libanaise a été énormément filmée, c’est une guerre qui a duré 15 ans. Tous les médias internationaux étaient là-bas. J’avais à disposition beaucoup d’archives. Le film commence par des séquences d’animation et je pense que l’innocence de ces petites figurines très simplifiées et artisanales, avec leur côté enfantin, permettent d’entrer doucement dans le film. Mais c’est seulement en regardant les images d’archives de la guerre que j’avais vraiment compris la violence de ce qu’avait vécu Fida. Et je m’étais dit « Il faut que je mette aussi ces images dans le film ». Il fallait trouver le bon dosage des images d’archives pour ramener le réel dans toute cette animation, ce qui a été une question très importante pendant le montage. T’as un dernier mot pour la fin, quelque chose que tu veux rajouter ? Aujourd’hui on a franchi un point de non-retour avec ce qui se passe en ce moment en Iran, au Liban, à Gaza. Je pense qu’on est dans un moment de catastrophe, de chaos, qui est sans nom. Donc, pour moi, il faut essayer de nommer, de comprendre, de faire des gestes même très simples, très petits, pour tenter de mettre des mots et redonner du sens à des choses qui sont innommables. Une façon de tenter d’arrêter, au moins par les mots, par des images, et par la réflexion, le processus de vengeance et de guerre. __ Green Line est disponible en intégralité sur ARTE. Vous pouvez retrouver Sylvie Ballyot sur Instagram. Interview : Alexandre Barreiro Photo de Une : Jade Escriva (jade.scv) À lire aussi Cinéma Interviews Sylvie Ballyot : « La haine est attisée parce qu’il n’y a jamais eu de justice réparatrice » / Interview 18 Mar 2026 Sylvie Ballyot, on se retrouve pour parler de ton dernier film Green Line. Pour commencer, comment s’est passée la rencontre avec Fida, qu’est-ce qui a fait naître le film, l’envie de partir sur les traces de ses souvenirs, de son enfance et de cette guerre ? Je connais Fida depuis longtemps, depuis 2006, c’était au Cinéma Interviews Maïwène Barthélémy : « J’ai signé un autographe dans une salle de traite à 6h du mat » / Interview 14 Mar 2026 Après avoir conquis le Festival de Cannes 2024, avec un prix de la jeunesse à la clé et un très beau succès en salles, Vingt Dieux a valu en 2025 à Maïwène Barthélémy un César de la meilleure révélation féminine¹ pour son rôle de Marie-Lise dans le premier film de Louise Courvoisier. 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