En 2016, une bande de filles Divines faisaient chavirer le cinéma français dans le premier film d’Houda Benyamina. 10 ans plus tard, Oulaya Amamra en garde un César du meilleur espoir féminin. Depuis, elle enchaîne les rôles, dans tous les registres, chez Quentin Dupieux, Emma Benestan ou Romain Gavras. Rencontre avec elle, à Gérardmer (88), où elle faisait partie du jury longs-métrages au Festival international du film fantastique. 

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Comment est-ce que le cinéma est entré dans ta vie ? 

La première fois que je suis allée au cinéma, c’est pour voir le dessin animé Gang de requins. Ça compte ? Quand on est petits et qu’on va au cinéma, c’est toujours des grands moments. J’ai grandi avec les dessins animés. Souvent, c’est à la fois traumatisant et splendide : Kirikou, Bambi, Le Roi Lion, etc.

Tu joues autant dans des comédies ou des films légers que dans des drames ou des rôles plus prégnants. C’était une volonté immédiate de ne pas te limiter à un genre ? 

Je ne sais pas. Honnêtement, je pense que je dois beaucoup aux metteurs en scène. J’ai eu la chance qu’ils me proposent des trucs différents. Il y a des films auxquels je ne pouvais même pas dire non. Quand Quentin Dupieux t’appelle, tu as envie d’y aller, même sans lire le scénario. J’ai eu envie de rentrer dans son monde. Et j’aimerais bien faire de la comédie encore plus.

Est-ce qu’à un moment tu as craint d’être catégorisée, d’être appelée seulement pour jouer des jeunes femmes arabes, avec des histoires toujours similaires ?

Oui, vraiment. La chance que j’ai eue, c’est que Divines a eu un écho international. J’ai eu la chance d’avoir ce César. Il y a une certaine confiance et un certain respect. Les gens viennent te voir, celles et ceux que tu respectes, et te disent “on croit en toi”. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des metteurs en scène très, très, très différents les uns des autres. Donc j’ai moins subi cette catégorisation. 

“Quand Quentin Dupieux t’appelle, tu as envie d’y aller, même sans lire le scénario.”

En revanche, pour le grand public, tu es un peu Dounia pour toujours. C’est pesant ? 

Quand on est acteur, on a envie de tout jouer. Donc, oui, forcément, j’ai envie de faire des choses très différentes. Ce qui peut être compliqué, c’est effectivement d’être enfermée dans un personnage. Mais dans le personnage de Dounia, il y a tellement de choses… Je trouve qu’elle est aussi drôle que touchante ou loyale. Même si ce rôle me colle à la peau, c’est tant mieux. C’est un film qui m’a fait du bien.

Tu as eu du mal à sortir de certains rôles ?

Oui. Franchement, Divines, justement, c’était chaud de sortir du personnage de Dounia. Dans ce film, il y a tellement de registres de jeu. 

Ta sœur, Houda Benyamina, qui a réalisé Divines, n’était pas partante pour que tu passes le casting. Tu l’as convaincue comment ?  

J’y suis allé au front. Je suis allée tous les jours devant chez elle. Je voulais lui prouver que je pouvais être Dounia. Je faisais de la danse classique, j’étais dans une école privée, etc. Mais je venais en étant le personnage. Avec le recul, je crois qu’elle voulait aussi me protéger de ce métier. Et je pense qu’elle attendait de savoir si j’étais vraiment passionnée. 

“Même si le rôle de Dounia me colle à la peau, c’est tant mieux.”

Mais tu jouais déjà avant ?

Je jouais avec elle, au théâtre. Elle, elle est passée par un cursus de comédienne. Elle a vu comme c’est dur. Si tu travailles, ce métier est super, mais si tu ne travailles pas, tu peux très vite commencer à douter. Et là, il faut avoir les épaules. 

Justement, après Divines et ton César, tu es allée au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, promotion 2020. La nécessité c’était de continuer d’apprendre ? 

La vérité, c’est que ma passion, mon premier amour, c’est le théâtre. Et j’avais tout à apprendre. Divines, c’était mon baptême du feu. Mais ensuite, il faut l’entretenir, il ne faut pas que ça soit un heureux accident.

Le fait d’être repassée par l’étude du jeu, et de jouer au théâtre prochainement, ça renouvelle aussi ta pratique pour tes rôles au cinéma ? 

Oui, totalement. Dans le spectacle vivant, on revient à un état zéro. Les gens sont là. Il y a un rapport au public qui n’existe pas au cinéma la plupart du temps. Ce partage-là, il est aussi stressant que galvanisant.

Tu as davantage peur au cinéma ou dans la vie ? 

Là, on est dans un festival de cinéma de genre et d’horreur, c’est un cinéma que j’adore. C’est le cinéma qui me fait rêver. J’aime aussi faire des films naturalistes qui sont importants, qui ont un impact social. Là, je suis dans un film qui s’appelle La Maison des femmes de Mélisa Godet, qui sort en mars. Et c’est un film nécessaire qui parle de la violence faite aux femmes. C’est important pour moi d’être dans ces films-là. Tu sais quoi ? Je crois qu’il faut plus avoir peur dans la vie de Trump et de tous ces politiques-là qui sont dangereux, que dans un film où il y a des créatures. Franchement, moi ça ne me fait pas peur, ça.

“Pour moi, la jouissance ultime, c’est de pouvoir se transformer.”

Qu’est-ce qu’il faut réussir à préserver pour être acteur ?

Pour moi, la jouissance ultime, c’est de pouvoir se transformer. Quand on est enfant, on joue à croire que le sol, c’est de la lave. Et on y croit sincèrement. On joue plus rarement à être un médecin psychologue qui reçoit des patients dans son cabinet. Je trouve que la naïveté et la beauté de cet art, c’est de pouvoir jouer. Le clown, ça a bouleversé mon jeu. Au Conservatoire, j’ai eu un prof qui s’appelle Yvo Mentens. J’ai appris à enlever toutes les couches, comme un oignon. Tu es à nu, mais protégée par un nez. Il y a quelque chose d’étrangement triste dans le clown. Et là tu comprends que c’est dur de faire rire. Beaucoup plus dur que de faire pleurer.

Quelle est la place du cinéma dans ta vie quand tu n’es pas actrice, tu es restée une spectatrice ?  

J’aime toujours autant le cinéma. J’aime le regarder, j’aime rêver. Mais par-dessus tout, j’aime le faire. Je viens de sortir du tournage d’un court-métrage de Victor Cesca, complètement horrifique. J’étais couverte de sang, dans une cage, enfermée avec une bête sauvage. J’ai adoré hurler, essayer de sortir, c’était génial. 

Est-ce qu’une des choses qui motive tes choix, c’est le fait de faire les choses pour la première fois, justement, de découvrir ?

Oui ! Et puis le cinéma, c’est l’endroit où tu peux faire des choses que tu n’auras jamais l’occasion ou même jamais le droit de faire dans la vie. J’espère que je ne serais jamais vraiment enfermée dans une cage avec une bête. Le challenge à chaque fois, c’est de croire et de pouvoir faire croire que je suis un taureau, ou que je suis un mousquetaire. C’est génial. 

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La Maison des femmes,de Mélisa Godet, est à l’affiche au cinéma depuis le 04 mars.

Vous pouvez retrouver Oulaya Amamra sur Instagram.

Divine comédienne — interview tirée de Première Pluie magazine n°17, à découvir ici.

Interview : Arthur Guillaumot 

Graphisme (dans le magazine) : Valentine Poulet

photographies : Diego Zébina

au Festival international du film fantastique de Gérardmer (88), le 29 janvier 2026