Originaire d’Iran et exilée en France, Sepideh Farsi a bâti sur ces 20 dernières années une carrière cinématographique forte de plusieurs long-métrages et documentaires. Elle dépeint les injustices et ose prendre parole face aux actions innommables que certains régimes pratiquent.

Bonjour, Sepideh Farsi. Quel a été le plus gros défi de ta carrière jusqu’ici ?

Le cinéma, c’est toujours un défi. Faire chaque film est un défi. Peut-être que le plus gros défi pour moi, c’était déjà d’entrer dans le milieu, de faire mon premier film. Parce que je n’ai pas fait d’études de cinéma. J’ai voulu en faire mais je n’ai pas pu. J’ai eu envie de faire des films, d’être à la mise en scène, dans une époque où en Iran, il y avait la Révolution culturelle, où moi, j’étais privée de mes droits parce que j’avais fait de la prison. Et ensuite, il a fallu que je quitte l’Iran, pour pouvoir continuer à vivre et faire ce que j’avais envie de faire, je n’ai pas pu étudier le cinéma. Sinon, quand j’ai commencé à faire des films, avoir les financements, trouver les moyens, trouver l’équipe, c’est toujours un défi, mais ça, c’est le cas de tout le monde. Le cinéma, je dirais que ça n’est que ça. Ce qui est important, c’est de rester en adéquation avec la première étincelle du film, ce qui a donné envie de commencer le projet et de rester vrai vis-à-vis de ça, jusqu’au bout.

« Le cinéma, c’est toujours un défi. »

Quelle a été ton étincelle pour La Sirène ?

Pour La Sirène, c’était le désir de raconter ce moment de l’histoire contemporaine de l’Iran qui correspond un peu à mes 15 ans. On avait la révolution derrière nous, c’était le début de la période répressive du régime, et tout d’un coup, la guerre nous est tombée dessus. C’était montrer comment on peut toujours résister malgré toutes les difficultés. Montrer qu’on a toujours le choix. On a le choix de ne pas prendre les armes et de résister différemment. C’était garder l’espoir et relativiser l’adversité. C’était un peu ça le point de départ du film. Voir la guerre du point de vue d’un adolescent et parler de cette période, de juste après la révolution où l’Iran était encore entre deux eaux. C’est une période qui est très déterminante dans ce que l’Iran vit aujourd’hui.

« On a le choix de ne pas prendre les armes et de résister différemment. »

Par rapport à l’Iran d’aujourd’hui, est-ce que tu penses que ton film résonne encore plus 3 ans après sa sortie ?

Cette concomitance tardive m’est arrivée plusieurs fois dans ma carrière. À plusieurs reprises, j’ai fait des films qui, après coup, ont eu un retentissement encore plus important qu’au moment de leur sortie. Ça m’est arrivé avec Téhéran sans autorisation, qui est un documentaire que j’ai fait avec un téléphone portable en 2009. Et quand on voit le film aujourd’hui, 17 ans après, c’est comme si c’était le Téhéran d’aujourd’hui. Red Rose, c’est pareil, c’est un autre film de fiction cette fois-ci, sur l’arrière plan de la vague verte. Ça a été fait en 2013 et le film est sorti en 2014. Une bonne dizaine d’années après, c’est toujours très d’actualité. Et c’est la même chose pour La Sirène. J’aurais aimé que ce ne soit pas le cas, mais , quand le film commençait à sortir, c’était le début de la guerre en Ukraine. Maintenant, même l’Iran est en guerre, le Liban, toute la région s’est embrasée. Et la question de comment résister face à une guerre qui nous est imposée se pose encore. Donc oui, malheureusement, le film est toujours d’actualité pour de tristes raisons.

Est-ce que ce n’est pas le cas pour quasiment tous tes films, que tu les fais par rapport à un événement ancien et qui, au final, aujourd’hui, se révèle être encore plus d’actualité que sil était sorti pendant la période qu’il décrit ?

Il y a toujours un décalage entre le moment où on pense à un projet et qu’on le réalise surtout quand il s’agit d’événements historiques avec lequel le décalage est très important dans le temps. Ce qui est important, c’est d’aller au fond des sujets pour qu’il y ait une certaine intemporalité dans le film. Parce que ce n’est pas parce que le sujet est actuel que le film colle à l’actualité. Vous pouvez traiter de l’actualité, mais garder une distance critique. C’est ce qui est important. Cette distance critique qui sépare le regard du ou de la cinéaste de son sujet. Ça donne une intemporalité qui est intéressante et qui fait que 5 ans après, 12 ans après, 15 ans après, on peut regarder un film et il peut sembler actuel parce qu’il y a cette distance-là qui opère.

« Ce qui est important, c’est d’aller au fond des choses pour qu’il y ait une certaine intemporalité dans le film. »

Est-ce que tu penses que le fait d’avoir réalisé La Sirène en animation, ça joue aussi là-dessus ? Le fait que tu ne puisses pas utiliser les images d’Abadan de l’époque des années 80, les recréer en images animées, ça le rend intemporel ?

Oui, il y a peut-être ça, mais ce n’est pas uniquement cela. C’est plus le fait d’aller au fond des choses, peu importe comment vous les créez. Alors, ça aurait pu être un film en prise de vue réelle. Prenez le film Une jeune fille qui va bien. C’est un film d’époque. Ça a été fait plus de 70 ans après les événements de l’occupation nazie de Paris. Mais il y a une grande modernité dans le film. Il est très intemporel, tout en étant très ancré dans l’histoire. Si La Sirène reste intemporel, ce n’est pas uniquement parce que c’est en animation. Ça aurait pu être en prise de vue réelle. Quel est le processus de vieillissement dont on parle dans ce cas-là, au cinéma ? Parce que théoriquement, lorsqu’un film est fait, il ne vieillit pas,. Alors pourquoi est-ce qu’on parle de cela ? C’est lié à comment vous posez votre regard sur les choses. Quelle est la patine du temps que vous donnez au sujet que vous traitez… C’est ce qui fait que l’objet filmique est réussi ou pas, qu’il est déjà vieux avant l’âge ou alors qu’il sera toujours actuel. On regarde les films avec quelques années et on se dit « Ah, ça n’a pas pris une ride ». Est-ce que ça a pris une ride ou pas ? Est-ce que la façon dont l’auteur, l’autrice conçoit le projet est quelque chose qui est placé dans un logiciel qui a une date de péremption ou pas ?

« Quelle est la patine du temps que vous donnez au sujet que vous traitez… C’est ce qui fait que l’objet filmique est réussi ou pas, qu’il est déjà vieux avant l’âge ou alors qu’il sera toujours actuel. »

Pourquoi avoir réalisé La Sirène en animation et pas en prise de vue réelle ?

Parce qu’il y a des choses que je voulais montrer qui étaient impossibles, dans mon genre de cinéma, à recréer en prise de vue réelle et qui, en animation, même si ce n’étaient pas forcément faciles, était possible de créer de façon plus plausible. Il y a ce que j’appelle la vérité des choses qui, ici, est rendue avec beaucoup plus de fidélité par l’animation. Par exemple, en photographie, quand parfois, vous regardez des photos en noir et blanc et des photos en couleur d’un même sujet. Ça apporte quelque chose à un sujet qui le rend très intemporel alors que la différence n’est peut-être pas forcément si grande que ça, mais ça l’est pourtant. Ici, l’animation est un prisme qui permet de traiter les choses de façon vraiment spécifique, et avec, peut-être, plus de vérité. Là où justement le noir et blanc met en exergue des choses que vous ne verrez pas dans une photo en couleur. L’animation peut vous permettre de montrer des choses d’une manière spécifique qui fait sortir des détails que jamais vous ne pourrez montrer de la même manière en prises de vues réelles.

Tu fais beaucoup de parallèles avec la photographie. Est-ce que tu penses que ton passé de photographe t’a permis de mieux entrer dans le cinéma ?

Ça a certainement influencé mon parcours et mon regard. Je suis obsédée par le cadre et par les détails. Ça doit forcément venir de ma pratique de photographe, même si ça a été assez court. J’ai beaucoup plus d’années de « cinéma » que de « photo ». Mais oui, certainement, ça a été formateur. Puis, je crois que c’est aussi les mathématiques. À l’université, j’ai fait des maths, je n’ai ni fait de la photo ni du cinéma. J’ai juste eu un tout petit cours qui était mon introduction au cinéma. Ça s’est arrêté là en termes de formation à l’image. Tout le reste, je l’ai appris sur le tas. Mais les maths, la musique, il y a beaucoup d’autres choses qui ont formé mon esprit et qui font que mon regard sur le cinéma est peut-être différent de celui de quelqu’un qui vient d’une école de cinéma.

En quoi est-ce que les maths t’ont aidé ?

Ça structure votre esprit, ça vous donne un esprit analytique, ça change votre regard. Il me manque sans doute des outils que d’autres ont, qui ont fait des écoles de cinéma et des formations en art dramatique que je n’ai pas. Je suis autodidacte, mais j’ai d’autres outils pour compenser ça.

Ton film est produit par plusieurs pays européens. Est-ce que tu penses que l’Europe et puis même la France en soi, est une terre d’accueil aussi accueillante que ce qu’elle paraît être au vu de l’extérieur ?

La politique culturelle européenne et surtout la politique culturelle française est vraiment une politique qui a priori a été accueillante, pendant plusieurs décennies, on va dire… Je sais pas si c’est le mot qui convient, mais ouvert en tout cas sur le monde. Parfois de la mauvaise manière, mais souvent d’une bonne manière, c’est-à-dire permettre à des projets émanant d’autres cultures et de gens d’origines différentes comme moi, d’exister grâce aux subventions culturelles françaises. Le cinéma français permet beaucoup les coproductions. Quand on regarde le cinéma d’auteur mondial, il y a pratiquement toujours quelque chose de français dedans. Il y a un diffuseur français ou de l’argent, du CNC, des collaborations. C’est important parce que ça permet aussi à des cinématographies plus niche d’exister. C’est quelque chose qui est à défendre parce que c’est un peu en train de disparaître. Cette ouverture culturelle ou ce qu’on a appelé pendant très longtemps « l’exception culturelle française », elle est vraiment en danger. L’économie mondiale du cinéma a changé, la distribution, l’arrivée des plateformes. Le numérique a aidé jusqu’à un certain point, mais maintenant il y a d’autres difficultés de financement, de distribution et de diffusion qui arrivent. Je sais pas si l’Europe ou la France, est aussi ouverte qu’avant, mais comparé à d’autres régions du monde, on bénéficie encore de beaucoup de moyens, mais il faut les défendre.

« L’exception culturelle française est vraiment en danger. »

« on bénéficie encore de beaucoup de moyens, mais il faut les défendre. »

Est-ce que tu trouves qu’ils tendent à disparaître ?

Oui, il y a des coupes budgétaires avec les gouvernements qui changent, avec les restrictions budgétaires. Il y a des choses et des fonds qui continuent à exister, mais c’est quand même une pratique qui commence à être en danger. C’est décidé par des politiciens, pas par des artistes. Nous, on subit mais il faut que l’on se batte et il est vrai que résister contre les coupes budgétaires, ce n’est pas forcément facile. C’est important d’élever la voix et de dire combien c’est important pour l’indépendance de la création. Ne serait-ce que le système de financement du cinéma français qui fait que tous les billets vendus participent à financer les caisses du cinéma, du CNC et à rapporter de l’argent par le fonds de soutien à des films d’auteur, des sujets plus difficiles. Ça, c’est vraiment unique au monde. Il y a d’autres pays qui l’ont copié comme la Corée du Sud. Le succès du cinéma d’auteur coréen des 20 dernières années est en partie lié à ça, c’est parce qu’ils se sont calqués sur le cinéma français. Ce n’est pas que ça, évidemment, mais ça a aidé à nourrir le système pour que le cinéma d’auteur coréen puisse prendre son envol. C’est quelque chose qu’il faut nourrir et maintenir en vie. Si on continue à couper, couper, couper, un jour ça va disparaître. Il y a les nouveaux contrats avec CANAL+, les nouveaux accords cadres, qui changent et qui font un peu peur.

Est-ce que tu as quelque chose à ajouter ?

Aujourd’hui, il est important de résister en faisant de la Culture, en créant des choses plus personnelles et peut-être moins convenues. Et à saisir la liberté d’expression dont on peut encore bénéficier pour s’exprimer sur des sujets qui sont très importants. Il ne faut rien prendre comme acquis. On peut toujours perdre des choses qui semblent être des acquis sociaux ou politiques. Il est primordiale de défendre la liberté d’expression et la liberté de création.

« Il est primordiale de défendre la liberté d’expression et la liberté de création. »

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Vous pouvez retrouver Sepideh Farsi sur instagram.

Interview : Alexandre Barreiro

Photo de Une : Paul Schneider

Interview réalisé à l’occasion de sa présence au cinéma Cosmos lors du festival Strass’Iran à Strasbourg (67) le 18 mars.