Depuis la fin du confinement, le massif des Vosges attire une nouvelle génération de randonneur·euses en quête d’air pur et d’authenticité. Mais cette fréquentation croissante et certaines pratiques parfois maladroites questionnent la gestion du massif et la fragilité de ses écosystèmes.

J’ai du mal à m’empêcher de moquer les gens qui font de la randonnée. Pour leurs chaussures trop chères qui voient plus les pavés que la poussière, leurs cartes design mises en évidence sur la table basse du salon, leurs profils Strava de performeurs, pire, leurs profils Tinder, où aimer la nature devient un atout accrocheur. Attention, la nature, j’aime bien. C’est le concept de retour à l’essentiel qui m’exaspère. L’esprit Kaizen¹, la rando entre inconnus, etc, tout ce folklore du mieux-être en Gore-Tex. Prête à balayer mes préjugés, je suis allée voir du côté des Vosges, massif longtemps tranquille, devenu terrain de jeu pour les urbains branchés, quand ce ne sont pas les entreprises qui organisent des stages de survie pour assurer la cohésion de leurs équipes. Une question : les CSP+ en quête d’authenticité sont-ils vraiment en train de tout gâcher ?

©JULES PIERRAT

Vite fait bien fait

D’abord, il y a les chiffres. Dans les Vosges, le nombre de nuitées touristiques est passé de 6 millions en 2022 à 10 millions aujourd’hui². Un effet post-Covid, amplifié par les campagnes d’influence d’un département qui voudrait nous faire voir ®La Vie en Vosges. “Le massif est le seul en France où tu peux atteindre un panorama en dix minutes de marche.” note Yannick Holtzer, accompagnateur de montagne. “Beaucoup viennent faire leur photo et repartent.”

“Je croise souvent des gens qui partent bille en tête après avoir vu un post sur Visorando ou Instagram.”

Benoît Collet, guide de montagne

De quoi attirer une nouvelle génération de randonneurs, souvent néophytes, qui se font parfois remarquer par leur impréparation. “Je croise souvent des gens qui partent bille en tête après avoir vu un post sur Visorando ou Instagram.” raconte Benoît Collet, un autre guide de montagne. “Le GPS les envoie sur des chemins interdits. Ça me fait bondir de constater qu’ils n’ont rien préparé et se lancent parfois sur des itinérances de plusieurs jours.” 

Prendre sa dose

Partout, les nuisances s’accumulent : bruits, bivouacs sauvages, feux de camp, baignades interdites.“L’été, c’est flagrant,explique Benoît Collet. Les lacs sont fragiles, souvent déjà en réchauffement. La pollution humaine aggrave tout.” Dominique Humbert, président de SOS Massif des Vosges, est encore plus sévère. “Le trail de masse par exemple, c’est une catastrophe.” lâche-t-il. “Dix mille personnes qui courent sur des sentiers fragiles, c’est la ruine des sols. Le VTT de descente, encore pire ! Les sillons creusés favorisent le ravinement. L’humus accumulé depuis des siècles disparaît en un orage.” Pour lui, ces pratiques relèvent d’une “addiction à la came” : adrénaline, endorphines, recherche de performance. “Les gens viennent prendre leur dose. Ce n’est pas une reconnexion mais une fuite en avant. On transforme la nature à son profit, on la consomme.”

Parc d’attractions

Parmi les comportements gênants, le bruit revient sans cesse. Celui des drones, des bus, des enceintes. “Je me suis fait aboyer dessus par une fille à qui je demandais de couper sa musique.” raconte Céline, habituée du massif. “En montagne, le bruit porte à des kilomètres. C’est une catastrophe pour la faune.” déplore Dominique Humbert.

“Ce n’est pas une reconnexion mais une fuite en avant. On transforme la nature à son profit, on la consomme.” 

Dominique Humbert, président de SOS Massif des Vosges

L’attrait pour la déconnexion chic a également fait grimper les prix. Si l’ouest des Vosges reste abordable, Gérardmer ou La Bresse connaissent une montée en gamme, entre chalets design, spas et retraites bien-être. “À part les touristes, il n’y a plus que des vieux ici. Les jeunes ne peuvent plus acheter.” relève Dominique Humbert. “À La Bresse, on a fermé un collège pour construire un funérarium.” Selon lui, le massif se mue en parc d’attractions : via ferrata, tyroliennes, et, fatalement, cris qui résonnent dans la vallée.

Renverser le système

Tout n’est pas noir. Les guides de montagne voient aussi un public plus jeune, plus curieux, parfois sincèrement désireux d’apprendre. “C’est positif, et même indispensable.” estime Yannick Holtzer. “Les gens ont besoin d’air, de nature, de se reconnecter. Il faut juste leur apprendre à le faire autrement : avec humilité, préparation, et conscience. S’ils se comportent mal, c’est par méconnaissance, pas par mépris.” Dans les Vosges, guides et gardiens de réserve multiplient le maraudage pour dialoguer avec les visiteurs et rappeler les règles. Le département a aussi lancé une navette, qui remplace jusqu’à cinquante voitures sur la Route des Crêtes.

©JULES PIERRAT

Si le retour à la nature n’est pas le problème, c’est plutôt la manière dont on la consomme, en oubliant qu’elle n’est pas un décor, mais un écosystème. “Comme tous les journalistes, vous voudrez finir votre article sur une solution positive, grince Dominique Humbert. Voici la mienne : renverser le système capitaliste qui produit l’individualisme et la consommation.”

__

1 : Kaizen, documentaire du youtubeur Inoxtag sorti au cinéma en 2024, dans lequel il gravit l’Everest et invite les membres de sa communauté à poursuivre leurs rêves et à lâcher leurs téléphones.

2 : Les chiffres clés : le tourisme dans les Vosges, Édition 2025, Conseil départemental des Vosges.

__

À bout de souffle — article tiré de Première Pluie magazine n°16, à découvir ici.

Texte : Marine Slavitch

Photos : Jules Pierrat

Graphisme (dans le magazine) : Clara Lagon