Après avoir conquis le Festival de Cannes 2024, avec un prix de la jeunesse à la clé et un très beau succès en salles, Vingt Dieux a valu en 2025 à Maïwène Barthélémy un César de la meilleure révélation féminine¹ pour son rôle de Marie-Lise dans le premier film de Louise Courvoisier. Un an plus tard, à Vesoul (70), on a rencontré la native de Raincourt (70) pour un shooting et une interview, entre les séances de traite et ses nouveaux projets au cinéma.

Maïwène, qu’est-ce que tu fais en ce moment ? 

J’ai tourné avec Judith Godrèche dans son adaptation de Mémoire de fille d’Annie Ernaux. Je me suis laissée un petit temps de repos après ce film. En ce moment, je fais des remplacements chez les agriculteurs. On m’appelle quand sur une exploitation, quelqu’un est malade ou veut partir en vacances. Ça me permet d’être disponible si quelque chose se présente.

Accepter ou non une mission dans une ferme, c’est un peu comme avec un rôle en fait. 

Oui. Si quelque chose ne me convient pas, rien ne m’oblige. Mais quand je n’ai rien à faire, c’est dommage de refuser du boulot. Actuellement, je fais 45 minutes de route 4 fois par jour, pour aller traire à l’ancienne 28 vaches dans un étable. Mais ça aide vraiment les gens chez qui je le fais, et moi, ça me fait du boulot. Pour le moment, je ne vis pas du cinéma.

©SACHA LUISADA

On te reconnaît souvent ? 

Ici, tout le temps. Surtout depuis que je suis au service de remplacements. La dernière fois, j’ai signé un autographe dans une salle de traite à 6h du mat. Parfois, je me dis que ma vie n’a aucun sens. Quand je suis chez les agriculteurs, je ne suis pas dans le cinéma, je suis là pour faire mon boulot, donc c’est assez marrant quand on me reconnaît. 

Quand tu as fait Vingt Dieux, tu avais conscience des changements que ça pourrait avoir sur ta vie ?

Pas du tout. Quand j’ai eu le rôle dans le film, je ne me rendais pas compte de l’importance. Je ne connaissais vraiment pas ce milieu. Je l’ai fait en me disant que ça allait m’occuper un peu. Et puis ça a pris des grandes proportions. Je ne pensais pas que ça allait autant impacter ma vie. Et je ne pensais pas du tout continuer. Mais il y a eu l’impact de Vingt Dieux et d’autres propositions sont arrivées. 

“Dans le cinéma comme dans l’agricole, on peut travailler de jour comme de nuit, avec des horaires complètement aléatoires.” 

Tu as dû choisir entre l’agriculture et le cinéma ?

Je me suis demandé si j’avais envie de continuer, puis j’ai dû faire des choix entre le milieu agricole et le cinéma. Pour le moment, j’ai réussi à trouver une forme d’équilibre. 2026 est une année expérimentale. J’ai plusieurs projets au cinéma, certains dans peu de temps, d’autres à plus long terme. 

Est-ce que si tu pouvais, tu ne ferais que du cinéma ?

Je ne sais pas. J’avais dit que je ne continuerais pas le cinéma et finalement j’ai continué. À chaque fois que je dis quelque chose, tout finit par changer. Arrêter totalement l’agriculture, ça serait un peu dur quand même. J’ai tous mes copains dans ce milieu. On verra ce que l’avenir me réserve.

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Pour choisir l’agriculture, on parle souvent d’une vocation, c’était ton cas ?

Non. J’ai toujours adoré les animaux, mais je suis arrivée dans le milieu agricole un petit peu pour sauver ma scolarité. Je n’aimais pas l’école et j’adorais les animaux. Mes parents m’ont dit : “tu vas faire un bac pro”. Dans le bac pro que j’ai fait, j’ai appris l’élevage, la culture, la production animale. J’ai même décidé de continuer et j’ai fait un BTS production animale, où c’est encore plus poussé. Ça m’a beaucoup plu. Après Vingt Dieux, j’ai encore fait une formation d’un an. J’ai terminé mes études agricoles en mai 2025. J’ai fait mes études jusqu’au bout, parce qu’on ne sait pas de quoi demain est fait. 

Est-ce que tu vois des similitudes entre le milieu du cinéma et le monde agricole ?

La gestion des imprévus. Au cinéma et dans l’agriculture, tu planifies ta journée, mais s’il y a un imprévu, il faut vite rebondir. Dans le cinéma, il y a beaucoup d’imprévus, avec des grosses journées, qui demandent beaucoup d’organisation et beaucoup de rapidité s’il faut se réorganiser. Dans l’agriculture, on doit s’adapter notamment à la météo et trouver des solutions rapidement aussi. La gestion du temps de travail se ressemble aussi un peu. Dans le cinéma comme dans l’agricole, on ne compte pas forcément les heures et on peut travailler de jour comme de nuit, avec des horaires complètement aléatoires. Et il y a la dureté. Même si ce n’est pas le même travail physique que pour l’agriculture, le cinéma ce n’est pas si simple. Ça demande un investissement personnel énorme. 

« J’ai surtout joué le rôle un peu bourru de celle qui ne prend pas soin d’elle. »

Qu’est-ce qui t’a le plus surpris dans le cinéma ? 

J’ai été très étonnée de l’attention que l’on reçoit en permanence. Il y a tout le temps du monde autour de nous. Ce qui me surprend aussi, c’est tout ce qui se passe en plus des tournages. C’est toujours vraiment étonnant pour moi, ce qu’on est en train de faire. On se promène autour de Vesoul et on fait un shooting. Depuis le début, je suis en mode : what ?

Qu’est-ce que tu aimerais jouer au cinéma ? 

Une héroïne. Une fille un peu badass, comme Lara Croft. Ou alors un rôle de fille un peu plus superficielle. Pour le moment, j’ai surtout joué le rôle un peu bourru de celle qui ne prend pas soin d’elle. 

C’est une crainte, le fait d’être cantonnée à des rôles comme celui que tu as eu dans Vingt Dieux

Un peu. Je me suis posée la question. Mais aujourd’hui, j’ai des castings pour des rôles très différents. Ça me rassure de ne pas être celle qu’on appelle quand il y a un rôle d’agricultrice. La dernière fois, j’ai passé un casting pour jouer une agricultrice, il fallait savoir traire une vache, monter à cheval, etc, que des choses que je sais faire. Et je n’ai pas eu le rôle ! Mais là, tourner avec Judith Godrèche, c’était une chance formidable. 

“J’ai vraiment cru que j’avais perdu mon César.”

C’était quoi ton rapport au cinéma, avant d’en faire ?

Le cinéma, j’ai toujours adoré y aller. J’ai toujours aimé regarder des films, des séries et même des making of, les scènes ratées, le montage, les trucs comme ça. Le fait que les scènes soient refaites plusieurs fois, les rapports entre les acteurs, etc.

Le fait d’être devenue actrice, qu’est-ce que ça a changé dans ton rapport au cinéma ? 

Maintenant, quand je regarde des films, je n’ai plus le même œil. Avec mes connaissances, j’essaie de comprendre comment les choses se sont faites, j’examine le casting, j’analyse le montage. La dernière fois, Louise Courvoisier, la réalisatrice de Vingt Dieux, m’a parlé des patines² sur les acteurs. Donc maintenant, je fais attention à ça aussi. 

Où est ton César ? 

Il est en garde alternée on va dire. Je l’ai prêté à tour de rôle à des membres de ma famille et tout le monde agit différemment. Par exemple, ma grand-mère l’a mis au fond d’une armoire. Il y a quelques jours, je me suis réveillée en sursaut en me demandant où il était.  Mais j’ai appelé ma mère et il était chez elle. J’ai vraiment cru que j’avais perdu mon César.

©SACHA LUISADA

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Mémoire de fille, de Judith Godrèche, au cinéma d’ici quelques mois.

1 : Jusqu’en 2024, on parlait de « Meilleur espoir féminin ». 

2 : Au cinéma, on parle de patine pour désigner l’altération volontaire de l’aspect des peaux, des objets ou des des matériaux sous l’effet du temps.

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Vous pouvez retrouver Maïwène Barthélémy sur Instagram.

Champ, contre-champ — article tiré de Première Pluie magazine n°17, à découvir ici.

Interview : Arthur Guillaumot

Graphisme (dans le magazine) : Mathilde Petit

photographies : Sacha Luisada 

direction artistique et stylisme : Ambrine Marouani 

coiffure et maquillage : Mylena SantaCruz

assistant photo : Allan Derras

photo de Une et photo 4 : Veste, ALDO MARIA CAMILLO. Jupe, R.L.E. Mocassins, MAJE.

photo 2 : Manteau, 30%70. Chemise et pantalon, ALDO MARIA CAMILLO. Parapluie personnel.

photo 3 : Robe, R.L.E. Cuissardes de pêche, AIGLE.

à Vesoul, en Haute-Saône (70), le 19 février 2026