< Tous les articles Cinéma Interviews Thierno Souleymane Diallo : « Pourquoi faire des films s’ils sont appelés à disparaître ? » / Interview Par Alexandre Barreiro 22 avril 2026 Dans Au cimetière de la pellicule, Thierno Souleymane Diallo est parti à la recherche de Mouramani de Mamadou Touré, le tout premier film d’Afrique francophone noire. À travers son voyage, il questionne la valeur supposément éternelle et intemporelle du cinéma. Il nous embarque dans un road-trip guinéen à la recherche d’un héritage culturel disparu, non pas dans le but de se morfondre sur un passé perdu mais pour créer de l’espoir pour les générations futures. Bonjour Thierno Souleymane Diallo. On est là pour parler de ton film Au cimetière de la pellicule. Comment est-ce que t’as entendu parler de Mouramani de Mamadou Touré ? Et pourquoi être parti à sa recherche ? J’ai fait des études de cinéma où j’ai appris toutes les histoires du cinéma du monde sans jamais apprendre l’histoire du cinéma guinéen. Je suis parti faire un master 1 à Niamey, au Niger, en 2013. C’est là que j’apprends que le premier film d’Afrique francophone noire est Mouramani de Mamadou Touré. Donc je me mets à chercher ce film. T’avais deux résumés complètement différents et pas une seule image. J’ai commencé à poser des questions. C’est comme ça que je retrouve tout un cimetière de cinéma en Guinée. Du coup ça te ramène à toi qui as envie de faire des films. Pourquoi faire des films s’ils sont appelés à disparaître ? On nous a toujours servi : « Les films sont éternels ». Alors qu’un film fait en 1953 a disparu. Quel va être l’avenir du cinéma que nous, nous faisons aujourd’hui ? C’est ce qui m’a poussé à aller à la quête de ce film, mais aussi à la quête du cinéma guinéen. Pourquoi faire des films s’ils sont appelés à disparaître ? Quel a été le plus gros obstacle que t’as affronté ? J’ai une philosophie : quand on se lève, forcément, on va buter sur quelque chose, on va tomber, on va se relever et on va continuer. Y’a pas eu d’obstacle en tant que tel. Y’a eu la COVID qui est arrivé après qu’on ait juste fini de tourner la partie guinéenne, donc qui nous a bloqués pendant une année, mais ça a permis aussi d’avoir une autre version de la fin du film. C’est pas un obstacle, mais plutôt cette liberté de perdre son temps sans se prendre au sérieux, mais pour raconter une histoire qui concerne la mémoire, les archives, mais aussi de l’avenir, parce qu’on parle du cinéma, c’est de la lumière c’est des jeunes qui apprennent ce métier pour pouvoir vivre avec. J’ai une philosophie : quand on se lève, forcément, on va buter sur quelque chose, on va tomber, on va se relever et on va continuer. Justement, tu parles de la transmission. Y’a un moment dans ton film où un des intervenants dit qu’en Guinée, vous avez pas cette culture de l’archivage, surtout en ce qui concerne les films. Est-ce que tu penses que c’est un problème uniquement en rapport avec le cinéma ou est-ce que c’est quelque chose que vous avez à régler avec toutes les autres formes d’art en général ? Ouais, je pense que c’est un peu culturel. Nos archives ont toujours été gardées tranquillement dans la mémoire. Donc, on n’a pas eu de problème à aménager, à ranger, à dépoussiérer, parce que c’était quelque chose de l’ordre de la mémoire, c’est immatériel. Mais vu que tu rencontres une autre société qui te ramène dans tout ce qui est matériel, des archives physiques, ça peut paraître violent. On prend pas soin de tout ça. Pourquoi ? Parce que culturellement, c’est pas des choses auxquelles on est habitués. Même si administrativement, ça doit être fait. Mais ça dédouane pas du fait qu’on n’a pas pu archiver nos films, du fait qu’on n’a pas pu archiver l’histoire du pays. Ça dédouane personne parce que c’est quelque chose de très politique, mais ça ramène à la question de la conception des archives dans nos sociétés, qui n’est pas juste importer un modèle comme ça se passe en France ou en Europe et l’implémenter en Guinée. C’est déjà parler de la mémoire, parler des archives pour que les gens puissent aussi mesurer le niveau ou le degré de cette perte, ce que ça peut occasionner quand des objets ou des choses qui sont dans la société, qui ont permis à raconter l’histoire de la société, si ces choses sont pas bien gardées. C’est de la pédagogie qu’il faut. T’aurais une idée de comment contrecarrer ce problème ? Pas forcément contrecarrer, mais si tu veux alerter, ramener les gens à un niveau de conscience, c’est savoir déjà contextualiser tout ce qu’on peut dire comme archives matérielles et archives immatérielles. C’est de la pédagogie aussi. C’est que c’est beaucoup de choses qui se perdent. Mais en même temps, on n’est pas conscient de toutes ces choses. Nos sociétés, c’est des sociétés où la transmission s’est toujours faite par la parole de père en fils, de bouche à oreille, de génération en génération, mais qui s’est bloquée au début des années 1900. Y’a pas eu ce recul de comprendre que la transmission de la mémoire chez nous s’est bloquée à tel endroit. Qu’est-ce qu’il faut faire pour ne pas que tout se perde ? Est-ce qu’il faut retranscrire, commencer à enregistrer des voix, commencer à filmer des gens qui racontent ? Y’a toutes ces choses. Maintenant, à côté de ça, c’est la grosse machinerie de l’État qui est normalement garante de la population et de ses histoires. Comment l’État met en place un organisme– c’est déjà le cas en Guinée, comme l’Institut national des archives qui est en place qui commence à faire un travail énorme. Non seulement on fait de la pédagogie pour faire comprendre aux gens jusqu’où c’est important cette question de mémoire et d’archives, mais ne pas juste rester sur tout ce qui est archives physiques. Et faire en sorte que la nouvelle génération puisse se réapproprier ces choses. Parce que sans la transmission, y a un blocage. Même si on a la culture des archives, si y a pas de transmission, on ne va pas y arriver. Pour moi, c’est de la pédagogie, c’est de la politique et c’est une responsabilité, c’est une prise de conscience. Même si on a la culture des archives, si y a pas de transmission, on ne va pas y arriver. Tu as montré ton film en Guinée ? Si oui, comment est-ce que les gens ont réagi ? Ouais. Toujours bien, mais parfois partagé entre cette peine de perdre quelque chose d’aussi intéressant, important comme le premier film d’Afrique francophone noire, mais aussi cette joie de retrouver un film comme Au cimetière de la pellicule qui raconte cette histoire, donc en quelque sorte, on archive l’histoire, mais aussi être peiné de voir que oui, il y a de cela des années, la Guinée avait amorcé son industrie cinématographique. C’est être partagé entre toutes ces émotions, de voir le pays filmé d’une façon magnifique, des histoires qui sont racontées, qui sont belles, qui sont tristes, mais qui sont révoltantes aussi. Y’a tout ce mélange. Les gens ont beaucoup, beaucoup, beaucoup aimé le film et ça, ça remet toujours sur la table la question de la mémoire, la question des archives et la question de nos histoires qui doivent être filmées. Tu penses que ça donne de l’espoir et l’envie à ces gens de filmer des histoires guinéennes ? Ouais, ça posait un autre regard pour la nouvelle génération. Ça montre aussi à cette nouvelle génération un autre cinéma qu’ils n’ont pas l’habitude de voir, parce qu’on est resté sur la définition du cinéma de l’américain. Tout ce qui est cinéma doit être du cinéma de l’action, de course-poursuite, de violence, de tirs et tout ça. Et ça leur montre que non, y a un autre cinéma qui est possible, qui est tout près de nous, qui raconte aussi nos histoires dans une sorte de simplicité, de banalité, mais qui n’est pas juste banale, qui a une portée universelle. Quand on parle de la disparition des salles de cinéma en Guinée, on peut penser que ce n’est que l’histoire de la Guinée. Mais quand on va plus loin, t’arrives même ici à Strasbourg, j’en parlais ce matin à Alain* qui me disait qu’il y avait plus d’une quinzaine de salles quand lui, il était ado. Aujourd’hui, il en reste même pas 6 ou 7. Donc la disparition des salles, c’est pas une histoire propre qu’à la Guinée. La pellicule, les archives de notre passé qu’on perd, c’est pas que propre à la Guinée. Donc ça ramène le débat. Ça conscientise, ça nous permet de poser des actions aussi. *Alain Walther en charge du réseau de diffusion en Alsace et de la communication de Le Lieu Documentaire. La disparition des salles, c’est pas une histoire propre qu’à la Guinée. Quoi comme actions ? Depuis la sortie de Mouramani, on est passé de la quête du passé à la construction de l’avenir. On est avec une nouvelle génération de jeunes qui ont envie de faire du cinéma. On est avec un programme qui s’appelle Mouromania, où on accueille ces jeunes, on travaille sur l’écriture, on travaille sur l’image, le son, le montage et on repart tourner. On repart tourner et ces histoires arrivent à exister. On est partis de la quête d’un film perdu à la fabrication des nouveaux films. À un moment dans le film, tu rigoles avec des gens qui te posent la question par rapport au fait de pourquoi est-ce que tu ne portes pas de chaussures. Et, vu que tu racontes que tu n’avais pas d’argent pour t’acheter des chaussures, comment est-ce que t’as fait pour financer ton film ? Ce film de ce cinéaste sans chaussures, c’est quelque chose de symbolique. Symbolique parce qu’on est dans un pays où tu n’as pas un écosystème de financement pour le cinéma. Naturellement, c’est quand tu fais des films que t’es payé. C’est quand t’es payé que tu trouves des chaussures. Donc c’est ce symbole de ce cinéaste qui n’a pas les moyens de faire des films, mais qui a envie de faire des films, qui continue à résister, à persévérer. C’est aussi une façon de dire aux politiques, à l’État, qui a ouvert une école de cinéma, qui envoie chaque année des jeunes pour aller étudier le cinéma, que ce n’est pas juste une école qu’il faut ouvrir, c’est un écosystème, c’est une industrie qu’il faut construire à partir de cette école. T’as entendu parler de hauts placés en Guinée qui comptaient faire changer les choses ? Est-ce que tu penses que ton film a touché l’État ? Comme on le dit, avec un film on ne peut pas changer le monde, mais on peut changer le regard des gens qui changent le monde. Ce film, ça fait quand même 3 ans qu’il tourne et il soulève pas mal de questions. Forcément dans l’environnement c’est vu et compris. Ça permet aux politiques de dire : « Ah oui, le cinéma, il existe quand même, il faut mettre des moyens ». Aujourd’hui, ça bouge beaucoup. Il y a une loi sur la copie privée qui a été votée et des perceptions commencent. Donc des fonds vont être alimentés. On est dans la promesse des politiques. Parfois, ça arrive jamais, mais parfois, ça arrive. Donc, on a espoir que les choses vont bouger. Dans ton film tu apparais aussi en tant que personnage. Tu n’es pas juste parti à la quête du film derrière ta caméra, tu es parti à la quête du film devant ta caméra. En quoi est-ce que c’était vraiment important de te montrer en train de chercher le film et pas juste de chercher le film ? Parce que quand on regarde un film, on s’attache à des personnages aussi. Dans cette quête, c’est moi qui cherche, pas la caméra. Si je reste derrière la caméra, il y a quelque chose qui manque. On rencontre des gens, après, on va les laisser, on va aller avec d’autres gens et on n’a pas quelqu’un à qui on s’identifie, qui nous amène, qui pose les questions, qui ne trouve pas de solutions ou qui ne trouve pas la bobine. Ce personnage, il peut pas être caché derrière une caméra parce que ça change tout le dispositif de la narration. Un film, il se raconte avec un personnage, avec un objectif et des conflits. C’est la chose la plus basique quand on parle du cinéma. Ce personnage, c’est moi mais c’est moi aussi dans tous mes questionnements : c’est quoi le cinéma ? Pourquoi je dois faire des films ? Qu’est-ce qu’ont été les films qui ont été faits avant nous ? Où sont ces lieux où on avait l’habitude de voir des films ? Qu’est-ce que sont devenues ces salles de cinéma ? Est-ce qu’aujourd’hui, tu as les réponses à ces questions ? Est-ce que tu sais pourquoi tu fais du cinéma maintenant ? Je fais du cinéma pour raconter des histoires. Je fais du cinéma parce que j’ai toujours aimé qu’on me raconte ou que je raconte des histoires. Je me rends compte que c’est quelque chose avec lequel j’ai vécu. Mais à côté de ça tu te rends compte que c’est ta façon aussi de raconter le monde, de représenter ce que tu vois, de représenter tes idées, de les partager avec certaines personnes, de poser des réflexions de base pour une société, pour un pays. Donc, ça ne devient pas juste quelque chose de technique. C’est une histoire de vie, de société, de nation. Tu as tous ces niveaux et sans prétention, tu te rends compte que tu n’es pas juste un fabricant d’images, mais tu es aussi un passeur d’images. Tu fabriques et tu fais passer, tu allumes les débats, tu suscites des réflexions. Le cinéma, pour moi, c’est le bon outil. T’as des nouveaux projets qui sont en route ? Non, ça fait quand même deux ans. Moi, j’ai mis une petite pause à ma carrière. J’ai réfléchi, je continue d’écrire, mais je suis beaucoup plus tourné vers cette nouvelle génération qui a envie de faire des films. Donc de passer aussi par la transmission, la formation des techniciens qui leur permet de faire des films à leur niveau, d’exister, de commencer un chemin. Pour eux aussi, c’est important de ne pas être seul. L’histoire d’un pays ne peut pas se raconter par un cinéaste. C’est beaucoup, beaucoup, beaucoup de cinéastes, c’est beaucoup, beaucoup de générations qui vont raconter l’histoire d’un pays. L’histoire d’un pays ne peut pas se raconter par un cinéaste. Tu as un dernier mot à rajouter pour finir ? Merci à Première Pluie. C’est toujours bien de rencontrer des gens qui transportent aussi des paroles qu’on tient, qui transportent des réflexions. Je pense que c’est aussi ça le but de la vie : partager une parole, un bout de pain, une connaissance, une réflexion. Partager. C’est aussi ça le but de la vie : partager une parole, un bout de pain, une connaissance, une réflexion. __ Vous pouvez retrouver Thierno Souleymane Diallo sur Instagram. Interview : Alexandre Barreiro Photo de Une : Marin Artigue Interview réalisée au cinéma Le Cosmos à l’occasion du festival Vrai de Vrai organisé à Strasbourg (67) par Le Lieu Documentaire, le 07 mars 2026. À lire aussi Cinéma Interviews Thierno Souleymane Diallo : « Pourquoi faire des films s’ils sont appelés à disparaître ? » / Interview 22 Avr 2026 Dans Au cimetière de la pellicule, Thierno Souleymane Diallo est parti à la recherche de Mouramani de Mamadou Touré, le tout premier film d’Afrique francophone noire. À travers son voyage, il questionne la valeur supposément éternelle et intemporelle du cinéma. Il nous embarque dans un road-trip guinéen à la recherche d’un héritage culturel disparu, non Interviews Musique arøne : « Il ne faut pas s’excuser d’être soi-même » / Interview 12 Avr 2026 Depuis quelques années maintenant, la briochine déploie une bedroom pop qui s’est laissée séduire par le cloud rap, ou l’inverse ? 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