La Terre est une pièce d’Anne Barbot, qui sublime le texte éponyme d’Émile Zola. Dès les premiers pas dans la salle, le public est intégré à cette famille paysanne des années 1860, tant unie que tourmentée, dans une histoire qui résonne fortement avec l’actualité. La pièce a été programmée par le NEST lors du festival Semaine Extra, temps fort consacré aux ados, qui a eu lieu du 5 au 13 avril dernier. En milieu scolaire comme au Théâtre en Bois, c’était unanime : cette histoire dramatique, dans tous les sens du terme, est bouleversante.

À l’ouverture des portes, les comédiens, déjà installés et en jeu, rompent le quatrième mur pour nous inclure dans une scène de la vie quotidienne. Entre les pelures de patates et le schnaps, on remarque alors une solide unité, illustrée par la présence constante de l’ensemble des personnages sur scène, du début à la fin de la pièce. Derrière cette cohésion, c’est surtout l’exposition aux mêmes risques, aux mêmes difficultés, qui relie ces victimes de la politique du Second Empire et de la crise économique. 

Simon Gosselin

On constate pourtant que la situation politique du secteur agro-alimentaire n’a pas beaucoup évolué : les agriculteurs sont soumis à la concurrence internationale qui produit en masse grâce à des méthodes innovantes, pour le meilleur et pour le pire. Face à cette menace, certains placent leurs espoirs dans le modernisme, d’autres dans la révolution ou bien dans le travail acharné. Dans la pièce, cette diversité de positionnements donne lieu à bon nombre de conflits. Une tension s’installe dans la famille, et tandis que le débat fait rage et divise, les récoltes subissent la pression de l’importation ainsi que les aléas climatiques. 

Simon Gosselin

La réponse des politiques fait également écho à l’actualité : fixer les prix, prioriser les productions françaises, etc. Finalement, le piège du populisme se referme sur un électorat qui n’a plus la force ni les moyens de contester. La xénophobie est aussi subtilement dénoncée, comme une piqûre de rappel de pourquoi il ne faut pas confondre consommer local et préférence nationale. En l’occurrence, la figure de l’étranger, c’est Jean. Personnage principal du roman, secondaire dans la pièce, il est le seul à ne pas être sur scène dès le départ. Confondu dans le public, Jean est pris à parti comme au hasard, avant d’être intégré sur les planches et que le public comprenne à la fois qu’il s’agit d’un comédien, et que sa place dans la famille est singulière, marquée par son origine étrangère.

Simon Gosselin

Ainsi, les problèmes sociaux rythment la vie de ces paysans autant que leurs tâches agricoles. Violences psychologiques, physiques, sexuelles, la justesse du jeu rend ces scènes véritablement saisissantes. Également, l’héritage des terres familiales est au cœur de l’histoire, et finit de diviser la famille. La stratification sociale est simple : celui qui possède le plus est voué à l’honneur et à la multiplication de ses richesses, tandis que celui qui n’a plus de terre n’a plus rien. Mais parmi ces laissés pour compte, certains, comme la jeune Françoise, finissent par s’élever contre les abus et remportent leur dû. On a du mal à se figurer comment des personnages aussi opprimés peuvent trouver l’énergie de se battre, mais cela force l’admiration.

Simon Gosselin

Au final, les paysans font l’objet d’une précarité telle qu’elle déteint sur leur vie sociale et familiale. Tout s’enchaîne avec violence, et l’on voit derrière l’évolution des personnages se traduire un profond désespoir. Au milieu de cette sordide solidarité familiale, on observe les manières dont la classe paysanne de l’époque défend maladroitement ses droits, son statut, sa passion.

C’est tout une vie qui se résume à ce vain combat mené à coup de faucheuse. Ou plutôt des milliers de vie qui se résument en 512 pages ou 2h30. Si l’on aimerait qu’elles durent bien plus, il nous reste à imaginer la suite, identifiés comme Jean ou Françoise, ces mariés martyrisés mais pas encore résignés, prêts à continuer le combat, en refusant de partir ou en partant se révolter.

Pour aller plus loin : 

La guerre des graines, documentaire par Clément Montfort et Stenka Quillet.

Au nom de la terre, film d’Edouard Bergeon.

Autant en emporte le vent, roman de Margaret Mitchell, le même amour de la terre mais de l’autre côté du globe.

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Irène Feuvrier

Photos de Simon Gosselin