Portrait extrait du podcast L’averse, disponible sur les plateformes de streaming

A 51 ans, Laurent Gaudens est un homme impactant, doté d’une immense sensibilité. Grand brûlé, il est fondateur de l’association Burns and Smiles, qui accompagne les victimes de brûlures. Au téléphone, il me raconte le combat de toute une vie, celui qui a suivi son accident, en 1973.

“J’ai été brûlé à l’âge de 4 ans, par un barbecue et de l’alcool à brûler. Il y a eu un retour de flammes et j’étais à côté de ma grand-mère, et tous les deux on s’est enflammés. Ma grand-mère en tant qu’adulte a eu le réflexe d’enlever ses vêtements. Et moi j’ai eu le mauvais réflexe, que l’on a parfois quand on s’enflamme, c’est de se mettre à courir et d’aller vers ma maman qui était un petit peu plus loin, et ça a attisé les flammes. Quand je suis arrivé près d’elle, c’était quasiment impossible de m’éteindre. Elle a essayé d’éteindre les flammes avec ses mains, elle s’est brûlée. Et c’est ma grand-mère qui m’a sauvée la vie puisque qu’elle s’est couchée sur moi et m’a mis à terre pour étouffer toutes les flammes.”

C’était l’anniversaire de son petit frère, et le drame de toute une famille. Ce jour-là, Laurent est amené à l’hôpital en urgence.

“Je me souviens des moments dans le camion de pompiers, juste après l’accident. A ce moment-là, j’ai réalisé qu’il se passait quelque chose, parce que quand toute votre famille autour de vous se met à pleurer en vous regardant, vous savez qu’il y a quelque chose de pas normal.”

S’entament alors de longues années d’hôpital pour Laurent, qui n’est encore qu’un jeune enfant. Il subit plus de cent anesthésies générales et des dizaines d’opérations de reconstruction de la peau. Pendant de longs mois, il est enfermé dans une salle stérile, où tout contact physique avec ses proches est formellement interdit. ll est brûlé sur 60% du corps, et au visage. 

“Quand je suis rentré à la maison au bout de six mois, la première chose que ma mère a fait c’est de me mettre devant le miroir. Elle a attendu et elle m’a demandé ce que j’en pensais. Je lui ai dit que j’étais vraiment content parce que mon nez n’avait pas brûlé. Et ça a ému ma mère. Elle s’est dit “c’est bon, il voit le côté positif, on devrait pouvoir arriver à quelque chose”.”

L’enfance de Laurent se résume à des allers-retours entre chez lui et l’hôpital. Chaque année, il suit un parcours scolaire classique et passe ses étés à l’hôpital pour des soins et des opérations.

“En 1973, on ne survivait pas tous aux brûlures, mais aujourd’hui la médecine fait que l’on survit. Il y avait des traitements très durs et des soins très douloureux : on vous brossait la peau pour la mettre à vif, afin d’éviter qu’il y ait des croûtes et donc une septicémie. A l’époque, on ne mettait pas les gens en coma artificiel comme aujourd’hui, alors on vivait pleinement la douleur du brossage. Quand j’étais à l’hôpital, j’avais une jeune infirmière qui m’était affectée. Et je la suppliait d’arrêter, alors elle pleurait à chaque soin.”

A l’école et dans les lieux publics, Laurent doit face aux regards insistants et au jugement des gens qui n’ont pas l’habitude de voir des personnes brûlées, peu visibles dans la société.

“J’ai repris l’école à peu près à l’âge de cinq ans, donc j’étais encore à la maternelle. Et il y avait une petite fille qui hurlait lorsqu’elle me voyait. Tout le temps. Alors oui, on est entourés de bienveillance, de choses saines, mais on est quand même aussi entourés de gens qui ont des réactions assez dures de rejets.”

Très vite, son père lui conseille de se défendre face aux attaques blessantes de ses camarades. Alors, dès le premier jour, Laurent arrive à s’imposer lorsqu’un autre élève se moque de lui et ne subit pas de harcèlement.

C’est à l’adolescence, lorsque l’on se construit, lors des premiers amours que Laurent souffre le plus de son handicap.

“A cette période, on est vraiment à côté. On vit à côté des autres. Le plus dur, c’est de se dire : je vais assumer mes cicatrices. Le plus dur c’est de se regarder dans le miroir, quoi.”

Et Laurent n’est pas un cas isolé. Chaque année en France, il y a 400 000 nouveaux brûlés, qui le resteront toute leur vie, et 9000 d’entre eux sont hospitalisés pour des brûlures graves. Pourtant, on ne les voit pas. Victimes de jugement et de rejet dans une société qui ne normalise pas ce handicap, les grands brûlés s’isolent et se cachent.

“On développe des techniques pour ne pas toujours être confronté au regard des gens. Moi quand je suis pas bien par exemple, je me mets au bout de la rame de métro, de dos, ce qui fait qu’il n’y a quasiment personne qui peut me regarder quoi, comme ça au moins je suis tranquille.”

Il y a cinq ans, Laurent réalise que dans les lieux publics, il ne croisent jamais de brûlés. Et dans la société et les médias, ils ne sont pas représentés. C’est en recueillant des dizaines de témoignages de personnes brûlées que Laurent prend conscience de l’immense combat à mener.

“J’enchaîne les entretiens, les brûlés défilent devant mes yeux, et à un moment donné j’ai explosé. Je me suis dit : ce n’est pas possible. Il faut que l’on se batte. Il faut que les gens connaissent la cause des brûlés. Je vais gérer ça, je vais m’y mettre.”

Il fonde alors l’association Burns and Smiles en 2015, qui informe et accompagne les brûlés et proches de brûlés sur les questionnements médicaux et relationnels, vers la résilience et l’estime de soi.

“Avec Burns and Smiles, nous avons défini dix combats pour une personne brûlée : l’estime de soi, la gestion du regard des autres, trouver des professionnels de santé, lutter contre le rejet social dans votre famille – certaines fois, on ne va pas vous inviter parce que vous pouvez faire peur aux enfants – ne pas avoir le droit à l’oubli, supporter le handicap, construire des relations amoureuses, faire face à la rigidité et l’incompréhension des administrations, affronter la discrimination professionnelle et être indemnisé.”

Une personne brûlée doit prendre soin de sa peau tout au long de sa vie : même vingt ou trente ans après l’accident, une cicatrice peut de nouveau s’enflammer. Ces soins permanents nécessitent des financements très lourds car le reste à charge n’est pas payé par la sécurité sociale.

“C’est un sujet sur lequel j’essaie de me battre mais ce n’est pas facile. Notamment, pour les cosmétiques. Comme votre peau est brûlée et que la structure n’est plus la même, vous devez l’hydrater tout le temps. Si vous êtes brûlé, vous allez payer des cosmétiques toute votre vie pour que votre peau puisse être à peu près souple, qu’elle craque pas. Et c’est un budget énorme.”

Burns and Smiles mise ses actions sur l’échange et les rencontres. Et cela passe en premier lieu par une communauté Facebook privée de plus de mille personnes, dont beaucoup sont brûlées, disponibles à répondre aux questions des nouveaux brûlés ou des familles qui ont besoin d’aide. L’objectif du groupe, c’est d’utiliser le web pour que les discussions soient accessibles à tous, et mêmes aux personnes les plus isolées qui ne sortent pas de chez elles.

L’association donne aussi accès à un site de conseils et d’informations sur ce handicap, et organise des sorties dans des lieux publics et des week-ends bien-être dans des sources thermales, afin de favoriser l’estime de soi, la réinsertion dans la société et la lutte contre l’isolement.

Ces week-ends proposent des échanges avec des experts, du coaching de développement personnel où l’on partage ses expériences et l’on apprend à gagner en confiance en soi dans les relations professionnelles et sentimentales, des conseils et des massages bien-être.

“La dernière étape de ces week-ends, c’est l’aspect beauté avec du maquillage, du conseil en images et une séance photo. Parce que quand vous êtes maquillé, que l’on vous explique les couleurs que vous pouvez porter pour vous mettre en valeur, et que l’on vous prend en photo, quand vous vous regardez, vous avez une autre vision de vous-même. A ce moment-là, vous vous rendez compte que c’est possible de prendre soin de vous. C’est possible de vivre finalement. C’est pas facile mais c’est possible.”

Burns and Smiles, c’est une lutte de chaque instant et c’est pour Laurent sa plus grande fierté.

“C’est un vrai plaisir, une vraie satisfaction quand les premières personnes brûlées que vous avez rencontrées, vous voyez qu’un petit peu grâce à vous sans être prétentieux, elles évoluent, c’est vraiment émotionnellement très fort en fait.”

Il y a deux ans, Laurent et sa femme Sophie, qu’il rencontre l’année de ses dix-sept ans, créent Dulcenae, le premier salon de beauté inclusive, à Paris.

“On s’est dit que ce serait bien qu’il y ait un lieu en ville où l’on puisse aller et bénéficier de tout : avoir un soin, rencontrer d’autres personnes, avoir des conseils. Il fallait créer un endroit où la personne brûlée puisse se déplacer pour sortir de chez elle et arriver dans un lieu sécurisé, où elle se sente bien.”

Un lieu ouvert aux personnes sans particularités physiques comme aux personnes brûlées, atteintes d’un cancer, d’une maladie de peau, d’un handicap physique ou ayant subi une amputation. Aujourd’hui, vingt millions de personnes en France ne se rendent pas en institut de bien-être et beauté à cause de leur particularité physique.

“Je pense que l’on peut faire les choses pour que les gens aillent mieux. C’est là que j’ai commencé à sentir qu’il y avait un combat à mener au-delà des personnes brûlées : celui de rendre la société plus inclusive.”

On vient au salon pour des rencontres, des conseils en image et en maquillage, et des soins pratiqués par des socio-esthéticiennes, des esthéticiennes spécialisées dans le domaine médical et psychologique, qui exercent initialement dans les centres sociaux, les maisons de retraite et les prisons.

A Dulcenae, chaque soin commence par un échange entre l’esthéticienne et le client, pour connaître ses besoins, ses attentes et les zones douloureuses de son corps. Mais par la suite, toute question médicale disparaît afin de privilégier uniquement l’aspect bien-être du soin. Le véritable enjeu de Dulcenae, c’est de redonner la sensation de relaxation aux personnes brûlées, une étape importante vers l’acceptation de soi. Et depuis deux ans, le salon est un véritable succès.

“On a des retours qui dépassent tout ce que j’avais pu imaginer. Quand vous avez une dame qui veut vous prendre dans ses bras pour vous dire “merci, ça m’a fait tellement de bien”, c’est très émouvant. Il y a une dame qui s’est mise à pleurer à l’accueil au moment de payer, parce qu’elle a dit “ça fait tellement longtemps qu’on m’avait pas touché”.”

Face aux résultats encourageants des actions menées par Burns and Smiles et Dulcenae, Laurent ne compte pas s’arrêter là. Dans un futur proche, il ouvrira un deuxième salon de beauté inclusive à Paris et souhaite mettre ce concept à disposition d’esthéticiennes pour créer d’autres instituts sous forme de franchises en France. Mais surtout, Laurent se bat pour créer une journée nationale des brûlés, afin de faire connaître la cause au grand public en organisant des animations et une sensibilisation dans les écoles. Pour Laurent, le combat des brûlés ne fait que commencer.


Retrouvez les actions de l’association sur leur site de Burns and Smiles.

Retrouvez les informations du salon de beauté inclusive sur le site de Dulcenae.

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Pauline Gauer