Portrait extrait du podcast L’averse, disponible sur les plateformes de streaming


En cette période de pandémie, de nombreuses photographies et vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux, montrant le retour des animaux sauvages dans les villes et près des côtes. Celle qui a le plus fait parler d’elle, c’est la vidéo de dauphins qui seraient soi-disant revenus nager dans les eaux de Venise, moins polluées depuis le confinement. Evidemment, c’est un fake, mais la fausse information a cependant été relayée dans les médias du monde entier pendant des semaines.

Alors, c’est à se demander comment les animaux ont réagi à cette vague de maladie, qui a engendré un arrêt mondial de l’économie et l’absence presque totale de déplacements humains. Se sont-ils réapproprié des lieux qu’ils ne fréquentaient plus ? Ont-ils garder leurs habitudes ? L’étude de ces comportements animaux, c’est le rôle des éthologues. Ces biologistes analysent l’attitude des animaux, incluant l’humain, dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental. Ils utilisent des méthodes scientifiques d’observation et de quantification des comportements animaux.

Et pour en savoir plus sur ces attitudes, nous avons échangé avec Fabienne Delfour, éthologue et cétologue. Elle étudie les cétacés, les mammifères marins comme les baleines et les dauphins, dans leur environnement naturel. Elle observe leur comportement, leur mode de vie, leur interrelations et leur répartition géographique.

Mais elle s’intéresse aussi plus globalement au bien-être des animaux et à la relation homme-animal. Elle publie d’ailleurs un livre scientifique destiné au grand public en octobre 2019 : “Que pensent les dindes de noël ?”. Fabienne Delfour est polyvalente, à la fois enseignante, chef d’entreprise et membre de comités sur le respect animal et elle a des choses à dire ! Retour sur cet échange captivant.

Pourquoi avez-vous choisi les métiers d’éthologue et de cétologue ? Est-ce un métier de passion, depuis l’enfance ?

J’ai toujours été passionnée par le vivant et donc par les animaux. Le comportement animal m’intéressait, et m’intéresse. Ensuite, les cétacés ont été une opportunité : j’ai envoyé des lettres pour faire des stages dans plusieurs endroits et le premier à avoir répondu par l’affirmative a été le responsable scientifique de l’Aquarium de Vancouver, qui travaillait sur l’acoustique des orques, en zoo et en milieu naturel. Cette dualité m’a séduite.

Pour autant, parmi mes demandes, beaucoup ciblaient les éléphants. Je ne désespère pas de les étudier un jour.

Vous êtes spécialiste des grands mammifères et surtout des mammifères marins ? En quoi cela consiste ? Pourquoi ces animaux ?

Au fil de mes expériences professionnelles, j’ai choisi d’étudier la mégafaune marine et en particulier les mammifères marins, dauphins, orques, cachalots et otaries notamment. De par ma formation en sciences animales, mon travail d’éthologue vise à étudier le comportement de ces animaux, leurs communications, leurs relations sociales, leurs capacités cognitives, leur bien-être et aussi les relations homme-cétacés.

Les événements récents montrent l’importance de bien comprendre notre interdépendance homme-animal et notre place dans l’écosystème.

Spectogramme d’un dauphin

Lorsque l’on regarde un peu votre parcours, on s’aperçoit de la quantité de projets que vous avez effectué : enseigner, créer une entreprise, écrire, devenir membre d’organisation pour le bien-être animal. Actuellement, quelles sont vos missions ?

Ce qui me plaît, c’est “apprendre et transmettre” dans toutes ses formes. Je suis en effet chercheuse associée à Paris 13 mais, chef d’entreprise, référente scientifique dans des associations comme Abyss, membre fondatrice de plusieurs comités sur le bien-être animal, je collabore aussi sur des documentaires animaliers. Tout cela me donne plus de choix et de liberté d’action, mais aussi cela me fait connaître des environnements socio-professionnels différents et contribue à construire le kaléidoscope de la relation homme-animal.

La relation homme-animal est polymorphe et je veux en saisir la richesse.

Je pense que la démarche scientifique aide à avoir une approche raisonnable par rapport aux questions environnementales et sociétales et peut contribuer à faire changer les lois. J’aime enseigner car je trouve beaucoup de jeunes très inspirants car très concernés par les questions environnementales et j’aime beaucoup nos échanges. Enseigner, ce n’est pas que dispenser un savoir mais c’est aussi un dialogue. Je continue donc toutes ces actions.

 

En octobre 2019, vous publiiez votre livre “Que pensent les dindes de noël ?”, un titre peu commun pour un ouvrage scientifique. Ce titre, au final, c’est un peu la base de la pensée concernant le bien-être et la souffrance animale ?

Le titre est en lien avec la science comme je le montre dans le chapitre final. Je trouvais aussi intéressant de parler de ces volatiles en dehors du menu de Noël. Cela me permettait de parler en effet de la souffrance animale mais aussi de nos rapports aux animaux en général.

C’est vrai que le contenu est très orienté “sciences de l’animal”, mais c’est un ouvrage grand public. Je souhaitais faire comprendre la nécessité absolue de réfléchir avant d’agir et aussi défendre l’éthologie : la science qui étudie les animaux. Les éthologues ont leurs mots à dire dans les questions qui nous bouleversent aujourd’hui. Ils doivent intervenir dans les plans de conservation des espèces par exemple.

 

Que nous apprend-t-il, ce livre ? A qui s’adresse-t-il ?

Ce livre présente une éthologie qui se soucie de l’animal, qui le considère comme un sujet qui a une vie mentale : c’est-à-dire, des désirs, des croyances, une capacité à jouir de lui-même. L’animal est un être sentient.

J’en décline les exemples mais aussi, j’explique le bien fondé de l’utiliser dans l’évaluation du bien-être animal, dans la réflexion des plans de conservation de la biodiversité notamment. Ce livre est destiné à un public curieux, en quête d’un regard nouveau sur la relation homme-animal.

Votre lutte finalement, c’est celle du respect animal, du véganisme ?

C’est vrai que parfois c’est une lutte, mais c’est aussi beaucoup de récompenses et d’échanges.

Et en effet, ce qui m’intéresse c’est le respect de l’animal, en ses termes, loin de tout anthropomorphisme ou anthropocentrisme.

Cependant, concernant le véganisme, je laisse chacun d’entre nous décider de ses choix alimentaires.

Quel est le projet qui vous a le plus marqué ?

J’aurais du mal à n’en choisir qu’un seul car ils m’ont tous apporté des éléments pour grandir, pour réfléchir, pour comprendre et pour discuter avec des personnes différentes. Disons que celui qui me marquera le plus est à venir.

Vous avez sûrement vu les articles et tweets qui racontent le retour des animaux marins sur les côtés de nombreux pays depuis le début de la pandémie de coronavirus. Est-ce que ces informations sont vraies ?

L’information sur les dauphins évoluant dans les canaux de Venise est fake. Mais par contre, il est vrai que la diminution de la pollution sonore due à la chute des activités maritimes a dû être un break apprécié des cétacés, tout comme la diminution des activités nautiques qui a permis aux animaux d’investir des zones qu’ils évitaient avant la pandémie. Donc comme souvent, certaines informations sont justes et d’autres non.

En tant que cétologue et éthologue, savez-vous s’il y a eu ou s’il y aura un changement de comportement chez ces animaux depuis le confinement et l’arrêt presque total des transports maritimes et des activités balnéaires ?

Nous allons suivre tout cela, il est encore trop tôt pour le savoir : c’est à dire en tirer des conclusions ou le prédire. Il est probable que les espèces ne réagissent pas toutes de la même manière.

Il y a aussi une reprise lente et non massive et abrupte des activités humaines donc peut-être que les animaux vont avoir une période de transition avant de revenir à une situation ante-pandémie. Nous allons être vigilants et étudier tout cela. 

Quels sont vos futurs projets ?

Réfléchir aux enseignements de ce que nous venons de vivre. Trouver de nouveaux projets de recherche en adéquation avec les questions qui vont être posées, des questions environnementales, socio-économiques mais aussi politiques. M’investir plus dans la protection animale.

La première pluie, qu’est-ce que ça vous évoque ?

“Première Pluie”, c’est en effet très poétique. Je l’associe aussi à un événement bienfaiteur et bienfaisant, à un renouveau prometteur.

Merci à Fabienne Delfour pour ces réponses.

 


Pauline Gauer