Spider Zed : « Maintenant, je n’ai plus de barrières. » / Interview

Spider Zed sort un nouvel ep, Abonnez-vous. Comme une injonction. Comme une peur de passer aussi. Comme la mode ou comme le temps. Abonnez-vous, comme une promesse. Que le contenu sera ouf, que l’après sera mieux. Qu’en est-il ? Un peu de tout ça justement. Il continue de s’affranchir des codes et des structures. Abonnez-vous, vous ne le regretterez pas. Discussion. 


T’as réussi à travailler un peu pendant le confinement ?

Oui justement j’ai fait beaucoup de sons pendant le confinement. J’ai fait autant de sons en deux semaines qu’en un an. Après j’ai plus rien fait. Mais pendant deux semaines, c’était incroyable. 

Qu’est-ce que tu essayes de renouveler quand tu commences un morceau ou un projet ? 

Ah tu sais que c’est une vraie question ça. Quand je termine un ep j’essaye de ne pas recommencer à faire du son dans la foulée. Je me disais que l’enchaînement allait se ressentir. Que ça allait se voir que j’avais fait tel son juste après le dernier du précédent ep. Alors que parfois ces morceaux sortent avec un an d’intervalle. Je trouvais ça bizarre. Et au final, Abonnez-vous, c’est le premier son que j’ai fait après Bien ou quoi (son précédent ep, paru en mai 2019). 

Ah ouais, ça date quand-même. Dans le rap on a l’impression que parfois ça peut sortir très vite. 

Oui, justement moi ça, parce que je suis en indé. Si je veux, je peux faire un son et le sortir une semaine après. Mais c’est vrai qu’il y a des mecs signés qui sortent leur projet deux ans après l’enregistrement. Ça doit être un enfer. 

Oui ! Et j’imagine qu’en maison de disque, la stratégie ça ne serait pas forcément de sortir un projet comme Abonnez-vous non ? 

C’est vrai qu’il y a de l’hésitation. Il va y avoir un album, prochainement. Mais j’avais peur de ne rien sortir pendant trop longtemps. Mais après c’est une peur d’artiste. J’ai l’impression que si je ne sors rien pendant 6 mois les gens vont passer à autre chose et que quand je vais revenir ils vont dire “oh l’ancien”. 

Tu peux jouer le come-back. 

Oui. Mais rien que là tu vois, je me suis mis une pression. J’ai annoncé l’ep et tout le monde pensait que ça allait être un gros ep.

Du coup, qu’est ce que tu tentes ?

Je ne sais pas si j’essaye d’amener quelque chose de différent. Ou alors je ne m’en rends pas compte. Mais avant je me forçais à avoir toujours une partie un peu “rappée” et technique dans mes couplets. Je me disais que comme je suis un rappeur, c’était nécessaire. Et après je me suis rendu compte que c’était complètement con. De m’obliger à le faire. Donc j’ai arrêté. C’était vraiment le cas dans Bien ou quoi, où je le faisais souvent. 

Je me posais beaucoup de questions avant. Et même si je m’en pose toujours beaucoup, j’essaye de moins le faire. Plus je fais des sons, plus j’avance dans la musique et plus je me dis que ça sert à rien de se prendre trop la tête et de faire trop de stratégies. Je me dis plus “Oh c’est cool, vas-y go”. Avant quand je trouvais un truc cool, j’y allais pas, parce que je pensais que ça pouvait être mieux. Et je finissais par ne rien faire. 

Du coup c’est plus épanouissant non ? 

Mais de ouf. Maintenant je n’ai plus de barrières. À aucun moment je me dis que je ne peux pas faire un truc où que les gens vont regarder bizarrement. Je suis devant l’ordi et je fais le son que j’ai envie de faire, comme j’ai envie de le faire aujourd’hui. Et si ça régale les gens, c’est cool.  

« Maintenant je n’ai plus de barrières. À aucun moment je me dis que je ne peux pas faire un truc où que les gens vont regarder bizarrement. Je suis devant l’ordi et je fais le son que j’ai envie de faire, comme j’ai envie de le faire aujourd’hui. »

Je crois, mais je me trompe peut-être, que tu réponds à la question suivante qui est : Est-ce que tu fais confiance à ton inspi première ou est-ce que tu retouches à fond un morceau pendant des mois ? 

En vrai ça dépend. Avant, je faisais un son tous les deux-trois mois. Entre-temps, il y avait plein de tentatives infructueuses. J’abandonnais en pensant que ça allait pas être bien. Mais par contre, le son que je faisais, je le faisais en un jour, et j’étais trop content tu vois. Et comme j’étais content d’avoir réussi, je retouchais pas trop. 

Pour garder l’énergie ? 

Exactement. Alors que là, avec le confinement, comme j’ai fait beaucoup de sons très vite, là j’ai commencé à remettre des mélodies et des arrangements, parce que j’étais en automatique. Là je prends du recul pour rajouter des choses. Avant, quand c’était enregistré, je considérais que c’était parti. 

C’est intéressant de voir que la méthode de travail évolue, que c’est jamais figé. 

Ouais ! Un truc tout con tu vois. Moi j’ai arrêté de fumer il y a 6 mois. Et ça faisait vraiment partie de mon processus de création. J’avais besoin de cafés et de clopes pour écrire. Je pensais que je pouvais pas écrire sans ça. Et c’était complètement faux.

Comme pour ce que tu disais tout à l’heure sur les parties rappées. 

Oui totalement. On se met des barrières alors que tout est dans la tête. 

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Photo : Joanna Doukov

À quel moment, quand tu écris, tu te dis qu’une line est bonne ? 

Quand ça me fait rire en vrai. Et quand c’est pas drôle, c’est que c’est osé, ou bien tenté. Après, il y a des lines qui sont là en remplissage ou pour amener celle d’après, même si ça arrive de moins en moins. Ceci dit c’est vrai que je me pose pas trop la question. Comme je suis un gros auditeur de rap, je me dis que si je trouve que c’est ok, ça va passer. 

Et avec le temps, justement, tu te positionnes comment par rapport à ce travail d’écriture ? Tu te vois avec le temps, et c’est peut-être vrai pour le travail du mot, il y a des trucs qui s’assument moins que quand c’est juste technique. 

En vrai, justement, même pas. Et au contraire. Il y a des couplets que j’ai écris avec le High Five Crew (dont il est issu, ndlr), quand j’avais 17 ans, que je trouve mieux écrits que des trucs que des trucs que j’écris maintenant. Forcément, on était un groupe, on avait 17 ans, on faisait un son tous les 6 mois. J’avais un couplet à écrire, il était incroyable, parce que je travaillais dessus pendant 6 mois. Après, quand tu commences à avoir un rythme plus soutenu, ou à sortir des projets, tu ne peux plus avoir la même exigence d’écriture que tu avais que tu faisais un couplet tous les 6 mois. 

Tu l’as senti venir, ce moment dans ta vie où la musique est devenue le centre de tes activités ?  

Oui. Le classique. Je m’étais donné un an pour faire du son et des clips à fond. L’année où j’ai sorti Forchetta, Mes ex. C’était en 2017. Je devais voir à la fin de cette année-là ce que je faisais. J’ai quand-même repris des études d’ingé-son. Mais le moment où ça a pris la grande part de ma vie, c’est quand j’ai commencé à gagner ma vie avec ça. Sans argent, on ne peut pas s’impliquer à fond toute sa vie. 

Et quand c’est devenu le centre de tes journées, il y a pas eu genre une peur de perdre en spontanéité ? Tu deviens adulte, et en même temps tu vis de ta passion, il y a peut-être un flou. 

Je me posais grave cette question en terminale. Je voulais déjà faire une école d’ingé-son, j’enregistrais le High-Five et tout. Mais je me suis dit que si ma passion devenait un truc que j’étudiais, ça allait me faire chier, et j’allais perdre ma passion. Du coup, j’ai flippé, et je me suis dit qu’il fallait que je fasse complètement autre chose, pour que ça reste une passion. Alors j’ai fait une fac d’éco. Evidemment c’était le pire choix. Au bout de trois mois j’ai arrêté. Et là je me suis dit que c’était con et que j’allais faire le truc que j’aime. 

Et pour le rap, quand j’ai pu me mettre à fond dedans, je me suis dit que si je pouvais en vivre, c’était juste un truc de fou. 

« Il y avait plein de trucs que je n’acceptais pas quand j’ai commencé la musique. »

Tu te connais mieux que quand tu as commencé ? 

Complètement. Il y avait plein de trucs que je n’acceptais pas quand j’ai commencé la musique. C’est un peu ça que je disais, sans m’exposer complètement. Peut-être que je vieillis. Mais maintenant je me dis que ça sert à rien de trop réfléchir et de se mettre mal. 

Ton rap, il est fait d’une première couche qui est marrante, mais là, sur Abonnez-vous, ce qu’on remarque, à la deuxième, c’est comme tu dis, moins de filtre, la réalité, avec des bons et des mauvais jours, avec le temps, tu essaies de transcrire ça d’avantage ? 

Oui, mais il y a toujours des sons avec des phases comme ça. Je pense à Forchetta, il y en a 2-3. C’était pas une grosse période, c’était juste après avoir arrêté la fac d’éco. C’était pas la folie. Mais c’est vrai que c’était plus amené sur le ton de la blague. J’ai toujours eu ce truc, même si c’est moins présent maintenant. Et c’est aussi pour ça que plein de gens pensent que je suis un rappeur drôle.

Après, je veux pas faire le philosophe, mais tous les trucs un peu drôles que j’ai fait, même les Joyeuses fêtes, il y a toujours un fond un peu glauque. Joyeuses fêtes, c’est un peu le racisme des repas de famille et des oncles bourrés. Mais tu l’écoutes pour la première fois tu te demandes ce que c’est ce guignol qui chante Vive le vent. Pour moi ça a toujours été un peu plus. 

Et c’est super abouti du coup! Mais j’ai l’impression que cette double possibilité de lecture, c’est aussi une forme de protection non ? 

Sûrement. Parce que c’est quand-même super intime. C’est vrai que parfois je pouvais aller chercher le jeu de mot, la métaphore pour dire un truc que je ressentais, alors qu’aujourd’hui, je vais bien formuler ce que je ressens sans passer par un jeu de mot. Je vais aller droit au but. 

« Je veux pas faire le philosophe, mais tous les trucs un peu drôles que j’ai fait, il y a toujours un fond un peu glauque. »

Qu’est-ce que tu trouves transgressif ? 

Ah. J’avais jamais réfléchi à ça. Dans la musique, je pense au truc des cainris. J’ai l’impression qu’ils font de plus en plus avec de moins en moins. Tu vois, des Young Thug, des Travis Scott, ils font des mégas classiques depuis chez eux avec une serviette sur la tête pour isoler le micro. Je trouve ça très cool quand tu vois que des putains de tubes naissant dans des chambres. Je pense à Billie Eilish aussi, j’ai vu une vidéo avec son frère, ils font des futurs n1 des charts depuis une chambre. Ils sont juste 2. Je trouve ça trop cool. Tout le monde imagine les tubes conçus par des équipes de 20 personnes avec trois directeurs artistiques et tout. Alors que là, c’est là ils sont juste 2, ensemble, c’est trop cool.


Interview : Arthur Guillaumot / Photos : Joanna Doukov 

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